Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes de fées(4/9)

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La Méthode d’interprétation spinoziste : une herméneutique historique

Pour rendre compte de cette méthode, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire l’exposé que Stéphane Ginsburgh lui a consacré dans son article « La méthode d’interprétation de l’Ecriture selon le Tractatus theologico-politicus de Spinoza » :

« Non contents de déraisonner avec les Grecs, [les docteurs de l’Eglise] ont voulu faire délirer les prophètes avec eux … il n’est que d’observer comment la plupart, en vue de comprendre l’Ecriture et d’en dégager le vrai sens, posent pour commencer la divine vérité de son texte intégral (Alors que cette conclusion devrait découler d’un examen sévère de son contenu). »

C’est en ces termes que Spinoza préface le Tractatus Theologico-Politicus.

Décrédibiliser l’herméneutique religieuse utilisée par les théologiens afin de fonder l’arbitraire de leur autorité, tel est le désir de Spinoza (Bien que le TTP ait une ambition plus large : la question de la liberté pour les citoyens de philosopher, voir P.-F. Moreau, Spinoza. Etat et religion). Pour ce faire, il développe une nouvelle méthode d’interprétation : une herméneutique historique. Cette méthode, que l’on peut rapprocher de la méthode cartésienne et de la pensée de Hobbes, sera à l’origine des modèles d’interprétation que le XIXe siècle verra apparaître dans des domaines aussi divers que la philologie, la psychologie et le droit.

  1. Le statut de l’interprétation

1.1 L’interprétation doit s’attacher à découvrir le vrai sens et non à révéler une Vérité

« Ainsi en vient-on à rêver que de très profonds mystères sont cachés dans les Livres saints et l’on s’épuise à les sonder, négligeant l’utile pour l’absurde ; et tout ce qu’on invente dans ce délire, on l’attribue à l’Esprit-Saint et l’on tâche de le défendre de toutes ses forces, avec l’ardeur de la passion. (…) Pour nous tirer de ces égarements, affranchir notre pensée des préjugés des théologiens et ne pas nous attacher imprudemment à des inventions humaines prises pour des enseignements divins, il nous faut traiter de la vraie méthode à suivre dans l’interprétation de l’Ecriture et arriver à en avoir une vue claire. »

Par-là, Spinoza exclut directement un des postulats du modèle scolastique : l’équation  entre le vrai sens et le sens vrai ; et affirme le but de son traité : nous affranchir de la pensée des autorités ecclésiastiques. L’interprétation ne s’occupe donc pas de révéler une Vérité mais simplement de dégager le vrai sens du texte. Il s’agit du sens scientifiquement déterminé suite à l’application d’une méthode interprétative. Ce vrai sens peut, par ailleurs, être faux face à la raison. En ce sens, l’interprétation ne s’occupe que du vrai sens et non du sens vrai.

1.2 La méthode d’interprétation biblique s’aligne sur la méthode d’interprétation de la nature : l’observation

Afin de tirer des définitions des choses naturelles, il est nécessaire de considérer la nature en observateur. De même, afin d’interpréter l’Ecriture, une connaissance historique est nécessaire afin de pouvoir en déduire la pensée de ses auteurs.

1.3 « Toute la connaissance de l’Ecriture doit donc se tirer d’elle seule »

La position du lecteur doit être impartiale : il doit s’abstenir d’interpréter le texte à l’aune de ses propres croyances mais doit tirer tout enseignement de l’« enquête historique » sans y mettre ses propres préférences. Spinoza remet le lecteur en garde face à ce danger de l’interprétation lorsqu’il examine la méthode proprement dite.

  1. La méthode d’interprétation

2.1 Vision générale

Après avoir posé quel est, selon lui, le statut de l’interprétation, Spinoza expose en trois points ce que devra recouvrir l’enquête historique. Les deux premiers points concernent l’analyse du texte lui-même, en d’autres termes : la critique interne. Le troisième point recouvre une analyse des « circonstances particulières » de l’écriture du texte, en d’autres termes : la critique externe.

2.2 La « critique interne »

2.2.1 L’enquête doit se faire à partir du texte en langue originale « dans laquelle furent écrits les livres de l’Ecriture et que leurs auteurs avaient l’habitude de parler » afin de permettre l’examen de tous les sens du texte d’après « l’usage commun ». Au départ de l’interprétation d’un texte, il faudra en rechercher la version originale et, par ailleurs, étudier les propriétés de la langue en vigueur lors de son écriture.

2.2.2 Vient ensuite la mise en ordre qui consistera à regrouper les énoncés ayant un même objet ainsi qu’au marquage des énonciations ambigües, obscures ou contradictoires. Le sens littéral doit toujours être préféré dès lors qu’il est clair et non contredit. Une énonciation est obscure quand son sens est difficilement perceptible par rapport au contexte, et non par rapport à la raison : l’interprétation s’occupe du sens des textes et non de leur vérité. Ainsi, « Dieu est jaloux » et « Dieu est un feu » sont des énoncés clairs même si, au regard de la vérité et de la raison, ils sont obscurs.

De même, des énoncés littéralement clairs pour la raison peuvent être incompatibles avec d’autres énoncés, ainsi il faudra en donner une interprétation métaphorique.

Ainsi, « Dieu est un feu » est un énoncé clair, même s’il est contraire à la raison. Pour savoir ce que voulait dire Moïse par cette affirmation, il ne faut pas recourir à la raison mais à ses autres paroles. Or Moïse affirme à d’autres endroits que Dieu n’a aucune ressemblance avec des choses visibles. Ainsi « Dieu est un feu » ne peut être interprété en son sens littéral. Dès lors que le mot feu est utilisé à d’autres endroits pour colère ou jalousie, Spinoza conclut que Dieu est un feu et Dieu est jaloux recouvre une seule et identique énonciation. Si le contexte ne permettait pas cette interprétation, il faudrait en tenir compte dans son sens littéral, même contraire à la raison, d’une part. D’autre part, il faudrait « suspendre notre jugement » sur toutes les phrases qui seraient entre elles inconciliables. Ainsi, Dieu est un feu et Dieu est incorporel s’annihileraient. Il resterait Dieu est jaloux qui n’est démenti par aucune autre parole de Moïse.

2.3 Critique externe

En son troisième point, Spinoza sort du texte et du contexte pour réunir tout ce que l’on peut connaître des circonstances dans lesquelles celui-ci a été écrit.

Deux niveaux seront ainsi explorés : le « génie » de l’auteur (sa vie, ses mœurs, …) et la fortune de chaque livre (sa réception, …). Il s’agit donc de replacer le livre dans son « contexte historique » afin de pouvoir trier les enseignements de celui-ci et de connaître sa fortune afin de se prémunir des falsifications ultérieures éventuelles ; en une phrase : n’admettre que l’indubitable et le certain.

2.4 Difficultés

Spinoza relève ensuite une série de difficultés liées à cette méthode d’interprétation, soit en ce qui concerne la compréhension du texte original en langue hébraïque, soit en ce qui concerne l’enquête historique externe. Cependant, Spinoza souligne que seule cette méthode étant valable, une connaissance totale de l’Ecriture ne sera pas possible.

  1. La réception du modèle historique

Dans son aspect le plus original, cette méthode d’interprétation met en avant l’importance de l’histoire qui n’est ainsi plus considérée comme une suite de contingences. L’histoire, celle de l’œuvre et de son auteur, acquiert une valeur causale, scientifique et permettra ainsi de remonter à l’origine d’une œuvre et d’en découvrir, par cela même, sa valeur et son sens.

Cet historicisme spinoziste est précurseur de tous les courants historiques du XIXe siècle, de la philologie à la psychologie en passant par le droit.

Le recours à notre définition génétique va nous permettre d’apporter des réponses cohérentes à chacune des questions posées dans le premier chapitre, tandis que le recours à la méthode d’interprétation spinoziste nous autorisera à éprouver les autres méthodes interprétatives.

Jean-Pierre Vandeuren

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