Les médias aujourd’hui : industrialisation des affects passionnels et manipulation du public (3/6)

Publié par

On ne pense et agit qu’en fonction de nos désirs

 Un affect passionnel, une passion, est constituée par  une affection corporelle (la vue ou l’audition de quelque chose par exemples) qui augmente ou diminue la puissance du corps, et, en même temps, par l’imagination de cette affection (voir BOPS A-1).

De façon plus moderne, mais moins précise, cette définition des affects est reprise par le psychologue George Mandler. Il définit l’émotion comme étant un événement conscient créé par la combinaison d’évaluations cognitives (bon, mauvais, plaisant, déplaisant, nocif, désirable, etc.) et de l’activation physiologique. Ensemble ces composantes constituent l’expérience de l’émotion.

Joie, Tristesse et Désir sont les trois affects de base, à partir desquels on peut reconstituer tous les autres (voir BOPS premier paragraphe).

(BOPS I-2-1) : Joie et Tristesse sont reliées au Conatus, à la personnalité, aux désirs et aux actes par le cycle des passions de base :

 Chose extérieure affectante

                               ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                                                 ↑                                                             ↑                                                                      Ingenium (= manière d’être affecté et d’affecter = personnalité)

En fait, tout affect peut être vu comme une telle partie de ce cycle, et tous nos actes, en particulier nos pensées, résultent de nos désirs.

A nouveau, ce point de vue est repris par Daniel Goleman, dans son très célèbre ouvrage L’intelligence émotionnelle : il désigne par émotion  « à la fois un sentiment et les pensées, les états psychologiques et biologiques particuliers, ainsi que la gamme de tendances à l’action qu’elle suscite ».

Et il ajoute (nous ne disons pas « précise ») : « la colère, la tristesse, la peur, l’anxiété, l’amour, la surprise, le dégoût et la honte sont des exemples d’émotions. Il existe plusieurs nuances et combinaisons d’émotions comme la jalousie, le doute, le courage, l’ennui, etc. »

Si donc la télévision doit nous inciter à accomplir certains actes (rester sur un  programme particulier, acheter un produit particulier), elle doit en instiller le désir en nous. Et comment procède-t-elle ? En déroutant, en « divertissant » (dans les deux sens du terme !), nos imaginations au moyen de » biais passionnels ».

De fait, nos désirs étant des affects, ils sont constitués d’affections corporelles et d’idées de ces affections. Les biais passionnels sont censés soit créer une affection corporelle (une image) particulière,  soit orienter les idées de nos images (nos imaginations) dans le sens voulu par le média et ainsi créer le désir qui pourrait conduire à l’accomplissement de l’acte intéressant pour ce média.

Les biais

L’esprit est un « automate spirituel » (voir notre article éponyme). L’automate spirituel : c’est le fait que l’esprit, confronté à une idée, tire automatiquement de cette idée une suite. Véritable machine au sens où il n’est pas prévu de rapport de volonté, ni de désir, ni de jugement de l’esprit à l’idée : il la suit (voire plus exactement, elle le pousse) mécaniquement. Et des idées confuses (les imaginations) ne peuvent suivre que de telles idées, et de même pour les idées adéquates (claires et précises) : « les idées inadéquates et confuses s’enchaînent avec la même nécessité que les idées adéquates, c’est-à-dire claires et distinctes. » (Eth II, 36).

Pour insuffler une idée inadéquate dans un esprit, on peut y susciter un biais cognitif.

Biaiser l’esprit, c’est le détourner, le « divertir », en y introduisant des confusions, soit des idées confuses elles-mêmes (qui serviront de prémisses aux futurs raisonnements), basées sur la production d’images, soit susciter la production de raisonnements erronés, aussi dénommés « sophismes ».

Techniquement, c’est la présence des biais cognitifs qui explique la production d’idées inadéquates.

Le concept a été introduit au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman (prix Nobel en économie en 2002) et Amos Tversky pour expliquer certaines tendances vers des décisions irrationnelles dans le domaine économique (voir nos articles L’aversion aux pertes et Spinoza et le Nobel d’économie 2013 (2)).

Les biais cognitifs (aussi appelés biais psychologiques) sont des formes de pensée qui dévient de la pensée logique ou rationnelle et qui ont tendance à être systématiquement utilisées dans diverses situations.

Ils constituent des façons rapides de porter des jugements ou de prendre des décisions qui sont moins laborieuses qu’un raisonnement analytique qui tiendrait compte de toutes les informations pertinentes.

Certains biais s’expliquent par les ressources cognitives limitées. Lorsque ces dernières (temps, informations, intérêt, capacités cognitives) sont insuffisantes pour réaliser l’analyse nécessaire à un jugement rationnel, des raccourcis cognitifs (appelés heuristiques) permettent de porter un jugement rapide. Ces jugements rapides peuvent s’avérer utiles ils mais sont aussi à la base de raisonnements erronés.

D’autres biais reflètent l’intervention de facteurs motivationnels, émotionnels ou moraux comme par exemple, le désir de maintenir une image de soi positive, ou un préjugé fortement enraciné.

Remarquons que ce concept fut introduit peu de temps avant Kahneman et Tversky, en 1967, par le psychologue Aaron Beck dans son approche cognitive des troubles psychologiques, sous la désignation de « distorsion cognitive », comme désignant des façons de traiter l’information qui résultent en erreurs de pensée prévisibles et qui ont souvent pour conséquence d’entretenir des pensées et des émotions négatives. Les distorsions cognitives contribuent ainsi aux troubles émotionnels tels que la dépression et l’anxiété ainsi qu’aux troubles de la personnalité.

Plus tard, dans l’évolution de la psychologie cognitive apparaîtra le concept apparenté de « schéma cognitif » qui désigne des connaissances élaborées à partir de l’expérience, soit une partie de ce que Spinoza englobe dans l’imagination :

« Il résulte clairement de tout ce qui précède que nous tirons un grand nombre de perceptions et toutes nos notions universelles : 1° des choses particulières que les sens représentent à l’intelligence d’une manière confuse, tronquée et sans aucun ordre (voir le Corollaire de la Propos. 29, partie 2) ; et c’est pourquoi je nomme d’ordinaire les perceptions de cette espèce, connaissance fournie par l’expérience vague ; … » (Eth II, 40, Scolie 2)

En psychologie cognitive, les schémas cognitifs sont attribués à la constitution des croyances de base concernant des aspects importants de l’adaptation. Ils donneront naissance aux 18 schémas précoces d’inadaptation de Jeffrey Young.

Dans chacune de ces notions intervient l’idée d’un biais qui engendre une connaissance inadéquate. C’est pour cela que nous rassemblerons ces concepts sous le vocable de « biais cognitif ».

Depuis l’introduction de ce concept, les psychologues se sont ingéniés à repérer des biais cognitifs dans tous leurs domaines d’investigation (psychologie cognitivo-comportementale, sociale, familiale, …) et il serait vain pour notre propos d’en établir une liste complète.

En fait, au vu des développements précédents, il nous semblait naturel d’aborder les ressorts émotionnels considérés par Bohler dans son ouvrage en les classant par le biais ( !) des biais cognitifs, en expliquer la genèse par les médias et leurs effets psychologiques  au moyen de la théorie de L’Ethique, corpus en lui-même de connaissances du troisième genre sur les affects (voir nos articles La connaissance du troisième genre selon Harry Austryn Wolfson (1) à (3)). Bohler lui-même énonce quelques biais en guise d’explication des phénomènes considérés. Mais la profusion des biais auxquels il faut faire appel et l’imprécision de leurs définitions rend l’exposé totalement confus, comme cette même profusion rend en général les exposés psychologiques qui les utilisent lourds et confus.

Cependant, si nous nous rappelons : a. que le but des médias est d’introduire des biais passionnels et  b. qu’une passion est constituée d’une affection corporelle (une image) et d’une idée confuse (une imagination) de cette affection, alors nous voyons que le média ne peut agir que de deux façons, soit sur l’image, soit sur l’idée. Il n’y a dès lors que deux types de biais qui peuvent entrer en ligne de compte : un biais corporel par la manipulation des images créées, manipulation qui peut jouer sur leur nombre, leur fréquence, leur intensité, etc., et un biais cognitif proprement dit par la manipulation des idées créées en jouant principalement sur la confusion et sur les mécanismes de formation des affects.

L’exercice de classification revient alors à classer les types de manipulation au sein de ces deux biais.

Pour ne pas perdre le lecteur qui, vraisemblablement, n’a pas lu le livre de Bohler, voici la liste des « Pourquoi ? », chacun accompagné d’une référence à son « Parce que » : …

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s