Spinoza et le phénomène lexical de l’énantiosémie (4/5)

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Enantiosémie

Quelques exemples (encore et toujours de Wikipédia) :

  • Apprendresignifie selon les cas enseigner, ou acquérir une connaissance ;
  • Hôte, désigne selon le contexte celui qui reçoit ou celui qui est reçu ;
  • Regret, désignela plainte ou la nostalgie. ex « Je regrette mon enfance ».
  • Louer: donner ou, au contraire, prendre en location ;
  • Plusil y en a plus (il y en a davantage) ou il n’y en a plus (il n’en reste pas).
  • Trouvaille: idée astucieuse et invention ridicule
  • Douter: désigne selon le contexte, le doute ou la certitude. Ex « douter de quelque chose » ou « se douter de quelque chose ».

Historique et appréciations diverses

En arabe l’énantiosémie est un phénomène courant repéré de longue date par les grammairiens sous le nom de ḍidd, pluriel aḍdâd « contraires », mais il se révèle fréquent dans toutes les langues et c’est sous ce terme de « contraires » qu’il fut étudié jusque récemment.

En effet, le vocable « énantiosème » fut employé d’abord par Roland Barthes et défini par lui comme « signifiant contradictoire » dans « L’esprit de la lettre » (1982). Il fut repris par Nancy Huston à propos de l’imprecatio latine qui signifiait aussi bien la prière que la malédiction. Le néologisme « énantiosémie » réapparaît sous la plume de Claude Hagège dans L’Homme de paroles (1985) à propos du vieux débat concernant les sens opposés des mots primitifs et dont nous pouvons retracer une histoire sommaire.

En première approximation, on peut faire remonter cette histoire à Nicolas-Sylvestre Bergier et son ouvrage Les éléments primitifs des langues (1837), avec cette remarque :

« On sera surpris sans doute qu’une même racine ait vingt ou trente significations différentes ; l’on aura peine à comprendre qu’un même monosyllabe ait été employé pour désigner des objets non-seulement disparates, mais tout-à-fait opposés ; que l’on ait appelé du même nom le haut et le bas, la grandeur et la petitesse, l’eau et le feu.»

Ce texte reprend une conception courante au XVIIIe siècle, que l’on trouve par exemple chez Court de Gébelin (1778) :

« C’est que tout mot radical n’exprime pas seulement les idées positives relatives à un objet, à un point de vue déterminé, mais qu’il désigne en même temps les idées négatives qui se rapportent au même objet ; ce qui n’est point étonnant, puisqu’on n’a pu peindre les idées négatives que par leurs rapports avec les idées positives qui sont réellement les seules existantes, les seules qu’on puisse peindre d’après elles-mêmes. »

Bergier considère l’énantiosémie comme une propriété générale des langues et non comme une singularité des langues « primitives » ; il en donne une explication en termes strictement linguistiques :

« En un mot, les contraires forment des idées inséparables et qui se rappellent naturellement ; voilà pourquoi ces idées se sont confondues dans le langage. »

Quarante-sept ans plus tard, le linguiste allemand Carl Abel adopte une autre position qui voit dans l’énantiosémie une trace de l’état primitif de l’humanité :

« Donc, dans la langue égyptienne, cette relique unique d’un monde primitif, se trouve un certain nombre de mots ayant deux sens dont l’un est exactement le contraire de l’autre. Qu’on se figure, s’il est possible de se la figurer, une absurdité aussi flagrante que celle-ci : le mot fort signifiant aussi bien fort que faible ; le mot lumière servant aussi bien à désigner la lumière que l’obscurité ; un bourgeois de Munich appelant bière la bière, tandis qu’un autre emploierait le même terme pour parler de l’eau et on a l’extraordinaire usage auquel les anciens Égyptiens habituellement s’adonnaient dans leur langue. Comment en vouloir à qui, entendant cela, hoche la tête avec incrédulité?… »

C’est ici qu’entre en scène le lien entre la linguistique et la psychanalyse avec – évidemment – Freud en premier lieu, lien qui sera poursuivi et approfondi par Lacan.

Freud est enthousiasmé par la lecture d’Abel car il voit dans l’énantiosémie un argument en faveur de son interprétation des rêves :

« Abel cherche à expliquer le phénomène du renversement; du son des mots par un redoublement, une reduplication de la racine. Nous aurions peine ici à suivre le philologue. Nous nous rappellerons le plaisir avec lequel les enfants jouent au renversement du son des mots, la fréquence avec laquelle l’élaboration du rêve se sert du renversement du matériel représentatif à diverses fins. Ce ne sont plus, dans ce cas, des lettres mais des images dont l’ordre se trouve interverti. Nous serions donc plutôt disposés à rapporter le renversement des sons à un facteur agissant à une profondeur plus grande.

La concordance entre les particularités de l’élaboration du rêve que nous avons relevées au début de cet article et celles de l’usage linguistique, découvertes par le philologue dans les langues les plus anciennes, nous apparaît comme une confirmation de la conception que nous nous sommes faite de l’expression de la pensée dans le rêve, conception d’après laquelle cette expression aurait un caractère régressif, archaïque. L’idée s’impose alors à nous, psychiatres, que nous comprendrions mieux et traduirions plus aisément le langage, du rêve si nous étions plus instruits de l’évolution du langage. » (« Du sens opposé des mots primitifs », Essais de psychanalyse appliquée).

Jacques Lacan va à son tour s’intéresser à ce fondement des relations entre la langue et l’Inconscient et donc entre psychanalyse et linguistique (« L’inconscient est structuré comme un langage »). Il fait alors appel à Emile Benveniste, qu’il considère comme le plus grand linguiste de son temps, pour écrire un article sur ce sujet. Mais, contrairement à ce qu’espérait le psychanalyste, Benveniste critique violemment les découvertes d’Abel : quant à la signification des contraires par un seul signifiant, il s’y oppose résolument sous prétexte que ce serait « contradictoire ».

Au travers de cette histoire simplifiée, on voit que le phénomène linguistique des « contraires », de l’ « énantiosémie » interpelle et donne lieu, grosso modo, à deux types d’explication : inséparabilité des idées contraires (Court de Gébelin, Bergier) ; scorie d’une époque primitive (Abel, Freud, Lacan).

Et si pour trancher on faisait appel à L’Ethique ?

Jean-Pierre Vandeuren

One comment

  1. Croire veut dire adhérer totalement à la « Vérité » ou supposer la probabilité d’un événement aléatoire : je crois qu’il fera beau demain vs « j’y crois »

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