Spinoza, Mahomet, le Coran et l’Islam (2/8)

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Le Traité Théologico-Politique

Son titre complet, qui résume la thèse de Spinoza, est :

« Traité théologico-politique contenant plusieurs dissertations qui montrent que la liberté de philosopher non seulement peut être accordée sans dommage pour la piété et la paix de la république, mais aussi qu’on ne peut l’ôter sans ôter en même temps la paix de la république et la piété. »

Spinoza (1632 – 1677) avait la chance de vivre dans le pays le plus libéral de l’Europe, les Provinces Unies, futur Pays-Bas, au beau milieu de ce qu’il est convenu d’appeler « le siècle d’or néerlandais » (1584 – 1702). Une relative tolérance religieuse y favorise le développement d’idées et la diffusion d’ouvrages qui ailleurs eussent valu la persécution de leurs auteurs. Spinoza est très conscient de cette chance et le but du TTP est de préserver cette liberté de penser : « … puisqu’il nous est échu cette rare félicité de vivre dans une libre république, où l’on reconnaît à chacun une entière liberté d’exercer son jugement et d’honorer Dieu selon sa propre complexion, et où rien n’est tenu pour plus précieux et plus doux que la liberté, j’ai cru faire œuvre méritoire et utile en montrant non seulement que cette liberté est concédée sans dommage pour la piété et la paix de la république, mais encore qu’on ne peut la supprimer sans supprimer aussi la paix de la république et la piété. C’est le point principal que j’ai voulu démontrer dans ce traité. »

Mais si la préservation de cette liberté mérite une lutte, c’est qu’elle est menacée. De fait, le calvinisme est devenu religion d’Etat aux Provinces Unies et son dogmatisme pur et dur envers les écritures le mène irrésistiblement vers l’intolérance inflexible envers toutes les autres doctrines et vers la tyrannie, comme l’indique fort clairement l’expérience de Genève qui subit la férule de Calvin de 1541 à 1564, date de la mort de celui-ci.

Cette intolérance dogmatique et cette tendance à la tyrannie découlent de façon nécessaire de l’affirmation que les Ecritures, ici la Bible, Ancien et Nouveau Testament, sont la parole de Dieu même et qu’elles sont incréées, elles constituent la révélation de Dieu aux hommes. Cette révélation est radicale au sens où elle est la racine de la connaissance de Dieu par l’homme et qu’elle exclut tous les autres moyens de celle-ci, notamment par la raison. La raison et l’intuition, la philosophie ou l’expérience nous font découvrir quantité de choses justes sur le monde; par contre, elles n’apportent pas une science autonome, même auxiliaire et complémentaire, sur Dieu. Il n’est pas question de les disqualifier complètement, même en matière de religion. Elles peuvent et doivent servir d’instruments, pour comprendre ou pour interpréter justement les écrits révélés. Toutefois, elles ne constituent ni une source indépendante, ni une instance critique. Elles n’ont de valeur que si elles sont totalement subordonnées et entièrement soumises aux documents de la révélation. On prend de suite conscience du chemin qui mène de ce dogme à l’intolérance totale envers toute autre approche de la divinité. Si les Ecritures sont la parole divine même et que Dieu est omniscient et omnipotent, rien ne peut être opposé à cette parole par les misérables créatures humaines et toute déviation de cette parole devient hérétique et doit être durement châtiée, idéalement par des supplices et la mort. Ce fut d’ailleurs le sort que subit Michel Servet. Ce médecin de génie avait osé s’opposer à Calvin sur un point doctrinal de détail. Coupable de vouloir penser par lui-même, pris de ce fait en haine par Calvin, il finit sur le bûcher à Genève le 26 octobre 1553. Il est d’autres exemples moins connus de ces actes cruels, mais suffisamment documentés. En fait, quand Calvin accéda au pouvoir, les pendaisons, les décapitations et les bûchers se succédèrent au rythme d’un par mois ! Ils sont même avoués par Calvin lui-même dans une lettre à un ami, à propos des supplices vécus par deux frères : « Pour moi, je suis persuadé que ce n’est pas sans un dessein arrêté de Dieu que l’un et l’autre ont eu à subir, en dehors de la sentence des juges, un tourment sous la main du bourreau. ». Balzac écrira plus tard : « La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l’égalité politique. »

Remarquons que ce dogme de l’incréation du Livre sacré, l’intolérance envers toute déviation par rapport à celui-ci et la tendance à la tyrannie  sont des caractéristiques que l’islam partage avec le calvinisme. Ces deux religions partagent d’ailleurs d’autres caractéristiques, comme les affirmations de la transcendance et la souveraineté absolue de Dieu (« A Dieu seul la Gloire » était la devise de Calvin// « Créateur des cieux et de la terre. Il vous a donné des épouses [issues] de vous-mêmes et des bestiaux par couples; par ce moyen Il vous multiplie. Il n’y a rien qui Lui ressemble; et c’est Lui l’Audient, le Clairvoyant. » (sourate 42, verset 11)), ainsi que celle de la prédestination (« Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire d’un chacun homme, car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle l’homme a été créé, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie. » ; « Les uns sont prédestinés à salut, les autres à damnation. »// « A chaque homme nous avons appliqué un destin sur son cou, et, au jour de la résurrection, nous sortirons pour lui un rôle qu’il trouvera déroulé » (sourate 17, verset 13)).

Voilà le danger par lequel est menacée la liberté de penser au sein des Provinces Unies au XVIIe Siècle (tout comme elle menacée en Occident par la montée de l’islam, « soumission » n’est pas un nom attribué sans signification).

Mais ce danger ne peut se concrétiser que par l’accès au pouvoir. Pour Spinoza, le but non avoué de la religion, sous sa forme superstitieuse, est essentiellement politique, l’accession au pouvoir et à la domination, car « … si quelque chose […] préoccupe [les théologiens], ce n’est pas la crainte d’attribuer quelque erreur à l’Esprit saint et de s’éloigner du chemin du salut, c’est d’être convaincus d’erreur par d’autres, de voir ainsi leur autorité foulée aux pieds et d’être méprisés. ». En cela, les théologiens trouvent des alliés chez les puissants de ce monde car « Pour gouverner la multitude, il n’est rien de plus efficace que la superstition. » (Quinte-Curce), et le résultat de cette alliance sera évidemment bénéfique aux deux parties qui y verront leur double autorité renforcée, celle des théologiens par l’interdiction légale de remettre en cause leurs convictions, celle des puissants par l’allégeance idéologique craintive de leurs sujets (« … le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal, c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme. »)

C’est de cette alliance politique que naît le danger pour la liberté de penser. La religion devient superstition lorsqu’elle se diffuse dans le champ social sous des formes contraignantes, c’est-à-dire lorsqu’une certaine conception de la religion s’impose par la force aux hommes. Autrement dit, la religion devient superstition lorsque la religion devient institution autoritaire : « Ainsi naît la superstition proprement dite, qui se définit par la double croyance en une révélation particulière et en la nécessité d’accomplir, pour être sauvé, certains rites cultuels déterminés. Après quoi, elle se diffuse de la même façon ; car ceux qui manquent d’imagination nous croiront sur parole lorsqu’ils seront eux-mêmes acculés au désespoir, puis transmettront à tous le message, etc. ».

Tel fut le cas dans la ville de Genève. Le fanatisme de Calvin en irrita d’abord ses habitants qui le chassèrent. Quelques années plus tard, le Conseil de la ville, sentant  faiblir son autorité, déjà appuyée sur le protestantisme, fit de nouveau appel à Calvin en prétextant un relâchement coupable des mœurs de leurs concitoyens. Fort de cet appel, Calvin exigea d’entrée de jeu que le Conseil promulgue une loi exigeant de tous les concitoyens l’adoption de sa propre Confession de foi. Pour Calvin, il s’agissait d’asseoir son pouvoir. Si tous les Genevois signaient sa Confession de foi, il devenaitt impossible de formuler le moindre reproche à l’égard de sa théologie. La loi le stipulant, on alla de maison en maison, pour recueillir les signatures. Ainsi fut instaurée la tyrannie à Genève.

C’est aussi ce qui se passa dans les Provinces Unies. Du temps de Spinoza, elles étaient gouvernées par les républicains, formés par la bourgeoisie urbaine, industrielle et commerciale, qui, désirant le développement d’une économie libérale, étaient provincialistes et prônaient la tolérance religieuse. Jan de Witt (1625-1672), du parti républicain, étaient, en 1653, Grand Pensionnaire (président de l’assemblée des représentants des 7 provinces). Leur étaient opposés les orangistes, formés par la famille d’Orange-Nassau, la noblesse, les propriétaires terriens et l’armée, qui, eux, recherchaient un État centralisé et étaient de foi calviniste. Ces derniers finirent par s’imposer et éradiquer la belle et éphémère tolérance religieuse et la liberté de penser. L’alliance de la puissance terrestre (les orangistes) et de la puissance «céleste » (le calvinisme) s’est imposée par un « coup d’état » fomenté par les deux parties de cette alliance : le 20 août 1672, des orangistes provoquèrent une émeute et une foule haineuse d’obédience calviniste massacra les frères de Witt.

Spinoza avait publié le TTP en 1670, sans nom d’auteur et avec une fausse adresse d’impression. Lors de l’assassinat des frères de Witt, il rédigea un pamphlet (voir notre article Ultimi barbarorum (les derniers des barbares) (publié à l’occasion du massacre perpétré à Charlie Hebdo !). Cela n’influença pas le cours de l’histoire dans le sens de tolérance qu’il désirait mais ses écrits restent des outils pour le combat continuel contre l’intolérance religieuse.

Quel est l’outil développé dans le TTP à l’appui de cette lutte ?

On l’a vu, le calvinisme et les religions en général, appuient leur autorité idéologique sur l’affirmation de l’incréation de leurs livres « saints ». Ceux-ci sont proclamés être la révélation divine elle-même et, comme telle, incritiquable. A contrario, pour Spinoza, toute religion est  un fait purement humain et a une fonction exclusivement politique. Pour démontrer ces deux assertions à l’égard de la Bible, Spinoza s’est livré dans le TTP à une exégèse de ses textes au moyen d’une méthode qualifiée d’herméneutique historique (ou d’historico-critique) que nous avons exposée dans notre article Aux racines du Merveilleux : une exploration spinoziste de l’univers des contes (4/9) et utilisée aussi dans notre étude sur les mythes (voir la série d’articles intitulés Il faut sauver le mot Mythe !).

En gros, il s’agit de replacer le mieux possible le livre saint considéré dans son contexte historique, de déterminer quels en sont les auteurs et quelles étaient leurs intentions véritables. Les religions sont des mythes historiques à visées politiques qu’il importe de déconstruire afin de libérer la pensée de leurs carcans.

Nous allons donc appliquer cette méthode au Coran en nous appuyant sur les recherches islamologiques les plus récentes.

Quelle est l’histoire du Coran ? Il y a une histoire diffusée par les musulmans et officiellement reconnue …

Jean-Pierre Vandeuren

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