L’idée de Dieu et les trois genres de connaissance (1/2)

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« Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux, sous une forme aussi différente de celles que nous connaissons que le christianisme le fut des religions antiques. » (André Malraux, Preuves n°49, mai 1955)

« Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » (Le même, L’homme et le fantôme, Cahier de l’Herne, p. 436.)

La persistance du théologico-politique

La fameuse phrase « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » est faussement attribuée à Malraux. En effet, aucun écrit de celui-ci ne comprend cette citation et il aurait lui-même déclaré dans une interview pour Le Point du 10 décembre 1975 :

« On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire ».

En dépit de cette mise au point, cette citation lui est tout de même associée ! C’est qu’il aurait prononcé une phrase analogue. Ainsi le journaliste André Frossard écrit-il dans Le Point du 5 juin 1993 :

« […] la phrase de Malraux sur le XXIe siècle a bien été dite, j’en témoigne, puisqu’elle a été prononcée devant moi, au cours d’une conversation dans le bureau de la rue de Valois. Je ne me souviens pas de la date (en mai 1968, je crois), mais je me souviens de Malraux me disant, à propos des événements: la révolution, c’est un type au coin de la rue avec un fusil; pas de fusil, pas de révolution. Puis, passant comme toujours de l’histoire à la métaphysique, il a eu la fameuse formule que l’on cite toujours de façon inexacte. Il n’a pas dit: « Le XXIe siècle sera religieux… ou spirituel… », mais « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas », ce qui n’est pas du tout la même chose».

Quoiqu’il en soit, ainsi qu’en témoignent les citations reprises en exergue, Malraux était préoccupé par le retour des religions en politique, soit du « théologico-politique », expression qui semble avoir été forgée par Spinoza pour le titre de son traité (Traité Théologico-Politique, en abrégé TTP), dont la date de parution (1670) plaiderait en faveur de l’idée d’une persistance, plutôt que d’un retour de ce théologico-politique, persistance que les événements de ce début de XXIe siècle confirment de façon éclatante.

Mais de quelles religions parle-t-on ?

Religions

Dans le premier scolie de Eth IV, 37, Spinoza introduit le concept génétique de Religion :

« Je rapporte à la Religion tous les désirs et toutes les actions dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu, c’est-à-dire en tant que nous connaissons Dieu.»

Mais, toujours selon Spinoza, il y a trois genres de connaissance, l’Imagination, la Raison et l’Intuition. Il devrait dès lors y avoir trois religions différentes, suivant le genre de connaissance que les hommes ont de Dieu.

Remarquons cependant que les idées de Dieu correspondantes à chacun des genres de connaissance, idées que nous allons découvrir, ne doivent pas être considérées comme des exemples de chacun de ces genres tels  que ceux que nous avons énoncés dans de nombreux articles antérieurs. C’est l’idée de Dieu qui engendre toutes les autres idées ainsi que les désirs et les actions. Cette idée est donc littéralement l’Idée des idées. Les genres de connaissance ne sont rien d’autre que des genres de connaissance de Dieu. Cette connaissance de Dieu est évidemment théorique, c’est un point de vue sur Dieu et sa communication est littéralement un « discours sur cette idée », donc une idéologie. Mais, comme elle engendre aussi des actions, elle est aussi pratique et, en ce sens, elle inverse le rapport de détermination marxiste entre infrastructure et superstructure.

On sait que pour Marx et Engels, de  l’infrastructure, qui est composée des forces productrices (les ressources naturelles et les machines, ainsi que la force de travail), et des rapports de production (qui sont responsables de la société) découle la superstructure, qui, elle, est composée des idéologies, de la religion, de la philosophie, de l’art, de la morale, des institutions politiques, des lois, etc. Dans la perspective spinoziste, ce rapport de détermination est inversé : comme c’est l’idée de Dieu qui engendre toutes les idées, les désirs et les actions individuelles et communes, l’infrastructure découle de la superstructure. Remarquons que c’est cette inversion qui guide aussi la réflexion de Max Weber dans son célèbre essai L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme où il fait découler le second de la première.

En particulier, c’est de l’idée de Dieu que découlent les lois au sein de la communauté qui adopte cette idée et Dieu y est le nom qu’y prend la soumission, la servitude volontaire à ces lois. En ce sens, toutes les religions peuvent être qualifiées du néologisme de « nomothéismes » (nomos = loi en grec ancien), littéralement « favorables à la loi de Dieu ».

Les différents genres de connaissance de Dieu vont distinguer ces lois entre elles, donc les nomothéismes entre eux.

L’Imagination.

L’appendice de la première partie de l’Ethique décrit comment les hommes en arrivèrent à imaginer, à se représenter, à partir du préjugé finaliste, la ou les divinités comme des recteurs tout puissants ayant créé toutes les choses afin que les hommes puissent s’en servir, « tels les yeux pour voir, les dents pour mâcher, les végétaux et les animaux pour se nourrir, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir les poissons, etc. », et tout cela en vue de se faire honorer par ces mêmes hommes. Cependant, seuls quelques-uns de ces hommes, à l’esprit plus fertile, furent capables de ces imaginations, les enseignèrent aux autres et ainsi prirent l’ascendant dans leur communauté. Ainsi naquirent les religions anthropomorphes dont le but premier, qui était de fournir des réponses aux multiples interrogations que les phénomènes naturels posaient aux hommes, se transforma rapidement en instrument de domination,  d’obéissance aux mœurs et aux lois morales instituées par ceux qui « savaient » et de soumission aux dieux-rois imaginés. Nous appellerons ces religions issues de l’imagination, ces nomothéismes où les lois règlent la vie en communauté selon une morale instituée, des « ethikothéismes » (ethikos = moral en grec ancien), dont les trois monothéismes, les religions dites du Livre, Judaïsme, Christianisme et Islamisme, en sont les représentants les plus typiques. Dans ces religions, Dieu est le nom unique de la soumission aux écrits du Livre. L’Islam, mot qui signifie « soumission », en est véritablement le paradigme, il est soumission aux préceptes dictés par le Coran.

Lorsqu’on évoque, à l’instar de Malraux, le retour du religieux en politique ou la réinsertion des dieux dans le monde post-moderne, c’est aux ethikothéismes auxquels on pense. La pensée politique européenne moderne peut se voir comme un gigantesque effort pour se détacher de la réflexion théologique et conquérir son autonomie, et cet effort fut véritablement initié par Spinoza avec son TTP. Mais, en ce début de XXIe siècle, alors que l’on pouvait croire cette autonomie assurée, on constate une résurgence des exigences religieuses, principalement catholiques et islamiques, envers le politique (opposition à l’avortement, aux mariages homosexuels, combats autour du port du voile, etc.), ainsi qu’une recrudescence des violences à caractère religieux (attentats terroristes),  formes de retour du religieux que Malraux avait prédit et qui montre que l’autonomie que le politique pensait avoir acquise n’est soit qu’une illusion, soit est et restera toujours fragile et à défendre sans relâche … au moyen d’autres religions, et donc des autres genres de connaissance de Dieu.

Jean-Pierre Vandeuren

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