La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (2/9)

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Périodisations historiques de la modernité

Pour localiser une période historique, il faut bien partir d’une définition de ce que l’on cherche à localiser. Pour les historiens, on pourrait définir la modernité comme une critique de la tradition qui débouche sur un projet libérateur. Ces deux aspects sont envisagés dans les deux citations suivantes :

« La modernité débute sous la forme d’une critique de la religion, de la philosophie, de la morale, du droit, de l’histoire, de l’économie, de la politique. La critique est donc son trait distinctif, sa marque de naissance. Tout ce qui définit l’âge moderne a été l’œuvre de la critique dans le sens d’une méthode de recherche, de création et d’action. » (Octavio Paz)

« La modernité est d’abord un projet formulé au 18e siècle consistant à développer sans faillir selon leurs lois propres les sciences objectivantes, les fondements universalistes du droit et de la morale et enfin l’art autonome, mais également à libérer conjointement les potentiels cognitifs ainsi constitués de leurs formes nobles et ésotériques afin de les rendre utilisables par la pratique pour une transformation rationnelle des conditions d’existence. » (Habermas)

Ces caractéristiques mises en application concrète engendrent évidemment des conséquences, des effets, sur lesquels nous reviendrons plus tard, qui sont repérables dans la société civile (aux niveaux des institutions (politiques, juridiques, religieuses, etc.), de l’évolution des mœurs, des mentalités, de l’organisation sociale et économique, etc.) et dans la sphère culturelle  (les arts, les idées, les sciences).

Les historiens distinguent ainsi trois « vagues de la modernité » (Léo Strauss). La première période commence à la naissance proprement dite de la modernité au milieu du 15e siècle, et s’achève à la fin du 18e siècle. Cette première phase concerne surtout la modernité culturelle, quoique les institutions et la société civile connaissent aussi des changements notoires. Une seconde période commence à la fin du 18e siècle avec les révolutions politiques et industrielles, et s’achève vers 1960. Cette seconde modernité concerne au premier chef la société civile (l’économie, les modes de vie, etc.) et la structure institutionnelle. Mais la culture connaît aussi bien des transformations : en science, en philosophie, et dans le domaine artistique avec ce qu’il est convenu d’appeler le modernisme. Enfin, la troisième période commence vers 1960 avec l’avènement de la société de consommation et de la culture de masse, l’explosion de l’individualisme et l’accélération des innovations technologiques, et se poursuit encore aujourd’hui. Cette troisième modernité est essentiellement sociale et culturelle ; les bouleversements institutionnels demeurent moins importants que dans la phase précédente.

Plus en détails (inspiré de l’article de Vincent Citot Le processus historique de la Modernité et la possibilité de la liberté (universalisme et individualisme)) :

1- La première modernité : de la Renaissance aux Lumières

 Cette vaste période de trois siècles, du milieu du 15e au dernier quart du 18e siècle, correspond à la mise en place des valeurs essentielles de la modernité. Les grandes révolutions sont culturelles : dans les arts (renaissance italienne), dans les sciences (Copernic, Galilée, Francis Bacon), en théologie (la Réforme, Luther, Calvin), en philosophie (Descartes) et dans la pensée politique (Hobbes, Locke, Rousseau et les Lumières). Au niveau économique et politique, cette période se distingue aussi nettement de la précédente et de la suivante. Elle correspond à « l’ancien régime », qui met fin au système féodal médiéval, et qui voit apparaître la figure de l’État monarchique moderne, centralisé et bureaucratique. C’est aussi l’époque où les nations s’individualisent culturellement et linguistiquement. Au plan économique apparaît une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie marchande, qui profite de l’extension mondiale du commerce. L’unité du système économique qui couvre la période du 14e siècle (un peu avant la Renaissance) jusqu’en 1750, c’est le « capitalisme marchand », auquel fera suite le capitalisme industriel. Sur le plan économique, le 15e siècle correspond à une période de croissance significative, tout comme au plan démographique. On observe une poussée d’urbanisation durant cette période. Il s’en suit une première étape dans le procès d’individualisation : la famille commence à se restreindre et à s’autonomiser au sein des lignées et des groupes sociaux. Sur le plan politique et sur celui des relations internationales, cette période est marquée par la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, c’est-à-dire la fin de l’empire romain d’orient, et par la découverte de l’Amérique par Colomb en 1492. Ces deux dates sont habituellement retenues pour les périodisations, auxquelles on peut ajouter une troisième : l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1450, qui aura de grandes conséquences sur la diffusion des connaissances, de la culture antique, et donc sur la Renaissance. Bref, sur tous les plans, cette périodisation a une unité et donc une cohérence historique. Mais ce qui demeure le plus significatif dans cette unité de trois siècles, c’est la révolution culturelle qui marquera le passage du monde Ancien au monde Moderne. La première modernité est donc essentiellement une modernité des élites (artistes, savants, théologiens, philosophes), il faudra attendre la seconde puis la troisième pour que son mouvement s’étende à toutes les couches de la société.

2- La seconde modernité : de la fin du XVIIIème siècle aux années 1960

Les bouleversements économiques et sociaux et leurs conséquences sur l’autonomie individuelle

La fin du 18e siècle connaît de grands bouleversements, tant économiques que sociaux, politiques et culturels, justifiant cette périodisation. Si l’histoire événementielle a tendance à mettre l’accent sur les révolutions politiques de l’époque, il semble plus opportun de privilégier l’infrastructure économique et sociale qui a conditionné ces révolutions et qui correspond à un changement de la société en profondeur. La fin du 18e siècle voit en effet se constituer une nouvelle bourgeoisie, une bourgeoisie industrielle, pour laquelle le système de l’Ancien Régime paraîtra obsolète. Une première révolution industrielle touche l’Europe occidentale à partir de la fin du 18e siècle, entraînant l’apparition non seulement de cette nouvelle bourgeoisie, mais surtout d’une immense masse de travailleurs salariés. Les progrès techniques dans le domaine agricole et les exigences de la production industrielle entraîneront une grande vague d’urbanisation, et la constitution de nouveaux modes de vie. Cette époque est aussi celle d’une importante croissance démographique, accentuant tous ces phénomènes. La constitution d’un prolétariat urbain bouleverse toute la structure sociale archaïque ; on assiste à une prodigieuse individualisation des rapports sociaux et à une reconfiguration des liens de sociabilité. La famille passe du modèle parental au modèle conjugal : c’est la naissance de la famille nucléaire, réduite au couple et à ses enfants. L’exode rural divise la famille élargie, rompt l’attachement au sol, et diversifie les compétences professionnelles. L’urbanisation permettra ainsi l’autonomisation des couples, et la constitution de nouveaux rapports affectifs. Il n’est plus question de se marier pour conserver un héritage, reprendre la maison familiale, transmettre une tradition, bref, de se marier par intérêt et pour l’intérêt des familles. Désormais, le mariage est un acte libre de reconnaissance réciproque de deux individus, qui n’impliquent plus comme avant toute l’ascendance familiale. Le mariage d’amour se substitue progressivement au mariage arrangé, au mariage de raison et d’intérêt. En somme, l’individu est plus maître de sa vie sentimentale et parvient à se libérer de sa famille pour constituer un nouveau foyer autonome. Le couple, sans doute pour la première fois dans l’histoire, cesse d’être une affaire de parenté, de lignage ou de tradition, pour devenir une union amoureuse. Bien entendu, cette nouvelle socialisation entraîne d’autres problèmes, et la condition de ces nouvelles unités familiales est précaire à bien des égards. La littérature du 19e rend bien compte de la misère de cette nouvelle classe sociale, et Marx considèrera que l’aliénation moderne du prolétariat est pire encore que les formes précédentes d’exploitation. Il n’en demeure pas moins que l’autonomisation et l’individualisation consécutives à ces bouleversements économiques sont des phénomènes sociaux fondamentaux qui prennent place dans le processus de modernisation. La nostalgie de la nature, de la campagne et du travail des champs sont en grande partie des illusions rétrospectives : le mode de vie urbain et le resserrement de la cellule familiale sont des avancées considérables pour un grand nombre de foyers.

Les révolutions politiques et la constitution d’institutions modernes

Parallèlement aux bouleversements sociaux et économiques, et les précédant même en grande partie, des révolutions politiques vont donner une figure nouvelle à la modernité qui était surtout jusque-là de l’ordre des idées et de la culture. C’est l’avènement de la démocratie et du droit individualiste moderne. Les citoyens américains puis français se dotent d’une Constitution à l’image qu’ils se font de leur liberté : une liberté individuelle. On reconnaît aux individus des droits « inaliénables et sacrés » : l’État ne pourra plus intervenir dans la sphère privée, qui relève de la seule autorité de l’individu sur lui-même. Liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, de circuler, de s’exprimer, de jouir de sa propriété privée, etc. La première déclaration des droits de l’homme est celle qui sert de préambule à la Constitution de l’État de Virginie, instituée le 12 juin 1776. L’esprit s’en retrouve ensuite dans la plupart des constitutions des treize colonies américaines, devenues États par la Déclaration d’indépendance du 4 juillet. Et les rédacteurs français de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen s’inspireront à leur tour de ces premières déclarations. Les différences entre les révolutions américaine et française tiennent moins au contenu de leurs déclarations qu’à la représentation même de cet acte révolutionnaire qui instaure ces droits. La révolution américaine vise uniquement l’autonomisation par rapport au pouvoir politique anglais, pour laisser les lois immanentes de la société s’auto-accomplir selon l’intérêt des individus. L’esprit de la révolution française est tout différent : il s’agissait d’une rectification radicale de la société par un acte volontariste, au nom d’un idéal moral.

Le modernisme en art

 Sur le plan artistique, le grand tournant de la seconde modernité se situe au milieu du 19e siècle avec l’avènement du modernisme. De quoi s’agit-il en fait ? De la naissance d’une nouvelle interrogation artistique : l’art en vient à questionner sa propre essence, ses propres possibilités, son propre futur. Il devient réflexif (il l’a toujours été, mais cela se radicalise ici), et le spectateur est pris à parti. Les artistes, ralliant les valeurs de la modernité, se mettent dans la tête d’importer en art l’idée de progrès… Le présent est meilleur que le passé, et le futur sera meilleur que le présent. Une formule militaire, « l’avant-garde », deviendra la règle de succession des différents courants artistiques. Cette polarisation du temps selon le thème du progrès a pour conséquence la dépréciation des œuvres passées : il s’agira de produire des formes nouvelles, d’être absolument original, et donc de nier toute forme de tradition. La négation de la tradition deviendra elle-même traditionnelle, sous la forme d’une tradition de la négation. Les artistes se mettent en quête de l’essence de l’art, rejettent donc les tutelles qui lui sont extérieures, l’imitation de la nature en particulier. L’art n’a pas à imiter un modèle, quel qu’il soit. Il est plutôt question d’exprimer la sensibilité singulière de l’artiste, ou bien ses idées.

3- La troisième modernité : accélération et dépréciations

 Les années 60 inaugurent une nouvelle ère moderne, et cette rupture est comparable à celle de la fin du 18e siècle : explosion démographique (les enfants du baby-boom arrivent à l’âge adulte) ; accélération nette de l’urbanisation (désertion des campagnes du fait de la machinisation d’une part, et de la tertiarisation de l’économie d’autre part) ; apparition d’une catégorie sociale nouvelle (« les jeunes ») avec des modes de vies nouveaux (estudiantins) ; croissance économique soutenue (débouchant, après 15 ans de reconstruction, sur l’apparition d’une véritable « société de consommation ») et restructuration du marché de l’emploi (domination du secteur tertiaire) ; à quoi il faut ajouter l’inauguration d’une nouvelle ère culturelle dans les arts (remise en question de l’avant-gardisme moderniste), dans les sciences (progrès considérables des sciences humaines) et dans la philosophie (la pensée postmoderne). Il n’y a guère qu’au plan des institutions que les années 60 ne sont pas comparables à la fin du 18e siècle. Pas de révolution, certes, mais une révolte tout de même (Mai 68), qui engendrera de très importantes réformes juridiques et sociales, et le renforcement de l’État Providence. Au plan des relations internationales, après 1962, on passe de la « guerre froide » à la « coexistence pacifique », puis à la « détente », et bientôt à la fin de la bipolarisation Est-Ouest du monde. De ce point de vue encore, il s’agit d’un tournant historique. Le fait principal et l’élément clé de cette périodisation demeure un fait social : l’augmentation considérable du niveau de vie général dans les pays développés, et l’accession à une société de consommation et de services. Conséquence tout aussi importante : explosion de l’individualisme à tous les niveaux, développement d’une culture de masse et d’une « culture jeune », affranchissement accéléré des tutelles traditionnelles (famille, Église, et même, pendant une période, de toute forme d’autorité). Un grand vent de liberté a soufflé dans les années 60 ; tout porte à croire que la modernité s’est brusquement accélérée.

Pourtant, à cette même période, apparaît aussi une remise en cause à tous les niveaux des principes mêmes de la modernité. Il peut paraître au premier abord surprenant que l’accélération de la modernité soit contemporaine d’une certaine remise en question, au plan théorique. En réalité, un phénomène comparable s’est produit avec l’apparition de la seconde modernité (pensée antirévolutionnaire, romantisme politique, expressions multiples des déçus de la révolution industrielle).

Dans les deux cas, ces remises en cause proviennent évidemment du constat de conséquences jugées délétères.

Jean-Pierre Vandeuren

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