La modernité, un projet perverti. L’erreur de Descartes et la vérité de Spinoza. (3/9)

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Les effets jugés négatifs de la modernité

Nous avons mentionné le fait que Chateaubriand fut le premier à utiliser le mot « modernité ». Et il le fait justement en exprimant des effets qu’il juge déplaisants. Il vaut ainsi la peine de se rapporter au passage où, pour la première fois, apparait le substantif (Mémoires d’Outre-tombe, publication dans La Presse de 1848 à 1850 : III, livre 37, chap. 5). Suivons le commentaire de Jacques Dairrulat : en route vers Prague pour rendre visite au roi détrôné Charles X qui s’est réfugié dans le château des rois de Bohême, Chateaubriand passe la douane wurtembergeoise : « La vulgarité, la modernité de la douane et du passeport contrastaient avec l’orage, la porte gothique, le son du cor et le bruit du torrent », note-t-il. L’écrivain lui-même se pense placé à la charnière de deux mondes, l’ancien que la révolution a détruit, et le nouveau que celui qui fut ministre de Charles X considère avec circonspection. Chateaubriand est précisément sur le point de rendre visite au dernier des rois de France (les Orléans sont illégitimes à ses yeux), qu’il décrira magnifiquement comme une sorte de spectre vivant prisonnier sous les voûtes d’un château qui semble hors du temps. Il transforme ainsi poétiquement cette douane en passage d’un seuil fantastique, comme s’il était possible de régresser dans le temps et de voyager dans le passé. Deux mondes s’affrontent donc : la bureaucratie de l’état moderne, la « vulgarité » l’emportant désormais sur le raffinement de la vie aristocratique, d’une part ; et de l’autre la poésie médiévale et romanesque de l’ancien temps, figuré sur cette scène par le décor médiéval tel que le romantisme se plaisait à le rêver : une croisée d’ogives, l’orage des grandes passions, le son du cor qui se perd dans le lointain comme la voix du passé, et le bruit du torrent qui témoigne de la vie de la terre. Pour cet écrivain qui se penche avec nostalgie sur un passé dont il ne reste que des décombre, la modernité est le règne de l’Etat et de ses administrateurs, l’anonymat bureaucratique qui a pris le relais de l’engagement personnel sur lequel était fondée la société médiévale, l’indifférence tatillonne des fonctionnaires qui a supplanté l’individualité pleine de morgue de l’aristocrate. Entre l’ancien et le nouveau, le formidable cataclysme de la révolution française marque la césure. La douane de Wurtemberg est un seuil pour l’histoire.

Ainsi, c’est par un effet délétère ressenti au niveau politique et administratif que Chateaubriand introduit le terme de « modernité » et c’est même cet effet qui lui en sert de définition : « la modernité est le règne de l’Etat … »

Quelques années plus tard, c’est Baudelaire qui perpétuera l’usage du mot en l’introduisant dans ses réflexions sur l’art de  Constantin Guys dans Le Peintre de la vie moderne : « Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l’idée en question. Il s’agit, pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire. […] La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. […] En un mot, pour que toute modernité soit digne de devenir antiquité, il faut que la beauté mystérieuse que la vie humaine y met involontairement en ait été extraite. »

Baudelaire lie la modernité à la mode, qui change tout le temps : il s’agirait de la dégager de la mode, comme on extrairait de ce qui est éphémère, fugitif, transitoire, quelque chose qui mériterait de durer, qui serait digne de l’antiquité, voire de l’éternité. Les modes passent, se renouvellent chaque saison, mais il revient à l’artiste d’apercevoir ce qu’il reste en nous de grand, de poétique, d’héroïque, et de le représenter, de l’immortaliser. L’artiste moderne s’intéresse à son temps au lieu de lui tourner le dos comme les néo-classiques et les académiques. C’est ainsi que Stendhal définissait le romantisme, en faisant valoir que le monde avait tellement changé depuis la Révolution que l’on ne pouvait plus donner les mêmes œuvres au public. La modernité, du moins en art, serait donc, dégagée de la mode, ce qui vaut de durer.

Avec la modernité ainsi définie, Baudelaire résiste au monde moderne, industriel, matérialiste, « américanisé » – c’est lui qui introduit cette expression également passée à la postérité – et à sa tendance au renouvellement incessant de toutes choses, rendues désuètes aussitôt qu’elles sont produites. Et ce mouvement inéluctable affecte aussi l’art, transformé en articles de mode et en marchandises. Baudelaire fut l’un des premiers observateurs de l’accélération de l’art et de sa transformation en marché, et il cherche à maintenir, contre la fuite dans le temps, demain éliminant aujourd’hui, une permanence de la beauté. La modernité de Baudelaire, c’est une résistance au monde moderne où tout devient périssable ; c’est la volonté d’en conserver et transmettre quelque chose de durable. Le monde moderne est un « mal » dont il incombe à l’artiste d’en extraire les « fleurs » :

«  Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

    Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

(Les Fleurs du Mal, Epilogue, deux derniers vers)

Cette résistance de Baudelaire est induite par ses constatations d’effets qui choquent sa sensibilité romantique, dont le plus important, celui qui provoquera en lui son fameux « spleen », est la perte de tout idéal, conséquence implacable d’un rationalisme formel, utilitaire et calculateur qui conduit au « désenchantement du monde » (l’expression est cette fois de Max Weber).

Si le mot « crise » désigne « une situation où les principes sur lesquels repose une activité sont remis en cause » et si la « modernité » est pensée comme un projet libérateur de l’homme vis-à-vis des contraintes imposées par la tradition, alors le grand mérite de Baudelaire, au regard de l’étude de cette modernité, est d’avoir été le premier à en avoir pressenti les crises. Car les effets qui le choquent sont effectivement des retournements de la libération en nouvelles aliénations :

  • Aliénation de l’individu à l’Etat et à ses administrateurs au travers des réglementations de plus en plus tatillonnes qui finissent par régir son existence. On l’a vu, ce fut la première caractéristique mise en évidence par Chateaubriand. Tocqueville, plus tard, prévoira l’extension tentaculaire de cette emprise qu’il voyait comme une conséquence de la marche politique inéluctable vers la démocratie, elle-même engendrée par la passion humaine pour l’égalité, au détriment de la liberté :

« Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs. Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tacher de la définir, puisque je ne peux la nommer.Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

  • Aliénation à l’économie : la montée en puissance de la classe bourgeoise au détriment de la noblesse engendre l’avènement du capitalisme industriel, de la valeur-travail (c’est grâce ou par le travail que l’homme moderne se libèrerait et se construirait), l’aliénation des salariés au capital pourvoyeur de travail et d’abord de subsistance, ensuite d’accès à la société de consommation, enfin à la « réalisation de soi » par le mythe de cette valeur-travail (voir nos articles Spinoza et le travail salarié (1) et (2)), la massification au sein des villes, et l’aliénation de la politique elle-même à l’économie qui fait que la pensée politique moderne a effacé toute possibilité de penser la vertu.

  • Aliénation aux technosciences : les immenses progrès des sciences de la nature ont permis les spectaculaires progrès des techniques qui ont réalisé le souhait prométhéen de Descartes de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature». A cet égard, il vaut la peine de citer le passage du Discours de la Méthode où il est question de ce projet :

« Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes: car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connoissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possibles de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. »

Mais ce constat de progrès constant des technosciences et ses utilisations pour la maîtrise de nature débouche sur de nouvelles aliénations. Transposant ce progrès à l’évolution morale des sociétés, il engendre l’idée générale inadéquate de « progrès de l’humanité » qui n’est qu’un mythe qui se retrouvera dans les diverses formes de totalitarisme du 20e siècle, marxismes léniniste et maoïste et fascismes. Par ailleurs, il entraîne aussi une double réduction, donc une double aliénation supplémentaire : celle de tous les aspects de la vie à des schémas rationnels, une rationalisation généralisée et systématisée de l’existence, ce qui aboutit à ce fameux « désenchantement du monde » mis en évidence par Max Weber et celle de toutes les valeurs à la simple utilité (utilitarisme).

Les constatations précédentes imposent un verdict d’échec, au moins partiel, de la modernité conçue comme projet libérateur à la fois individuel et collectif de l’homme. Comment rendre compte de cette perversion du projet ? Ou, pour le prendre autrement, ne serions-nous pas en présence d’un paradoxe, signe de l’utilisation d’un modèle théorique erroné ou incomplet ?

Jean-Pierre Vandeuren

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