Spinoza et l’art (3/12)

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Brève histoire des idées de sensible, de beau et d’art, de Platon à Heidegger

Période « objectiviste »

Correspondant d’un point de vue artistique à la période historique « mythologique », elle comprend l’antiquité, le Moyen-âge et la Renaissance.

C’est Platon qui donne le ton : le beau lui apparaît dans sa splendeur métaphysique d’Idée. Il forme avec le vrai et le bien trois principes inséparables. Le beau est  ailleurs que dans un sensible changeant, divers, mêlé, ontologiquement dégradé. Les choses sensibles ne sont belles que par la présence en elles de l’Idée de beau. Elles sont l’éclat sensible de la forme intelligible. La beauté sensible n’est donc qu’un premier degré de la beauté ; au-delà de celle-ci, il y a la beauté des âmes, celle des actes et des connaissances. Il s’ensuit que l’expérience de la beauté n’est pas essentiellement sensible, mais intellectuelle. Quant à l’art, Platon n’en parle pas directement car le terme grec correspondant, « technê » désigne, dans l’antiquité grecque, l’ensemble des connaissances pratiques et des savoir-faire requis pour l’exécution d’une tâche ou la réalisation d’un produit, ainsi que ce à quoi s’applique ce savoir-faire. Il s’agit du premier sens du terme « art » qui sera repris par l’antiquité romaine et le moyen-âge. Mais Platon expose de nombreuses réflexions sur la peinture, la poésie, la musique ou l’architecture, soit sur les domaines de ce que l’on a rassemblé plus tard sous la catégorie des « beaux-arts ». Ces réflexions dévoilent un Platon à la fois méfiant et fasciné, mais qui finit par condamner l’art, qui est alors uniquement d’imitation du réel, au nom de la vérité, le considérant comme éloigné de deux degrés de l’Idée. C’est l’exemple bien connu du menuisier, du peintre et du lit : l’art du menuisier est ontologiquement supérieur à celui du peintre car celui-là, fabriquant un lit, imite l’Idée du lit, son archétype éternel, alors que celui-ci, peignant un lit, imite le lit sensible qui est lui-même une imitation.

Les positions de Platon seront suivies plus ou moins fidèlement durant toute la période objectiviste, jusque Boileau, comme nous l’avons mentionné. « Le beau et le bon sont identiques et ne diffèrent que par la façon dont on les considère […] on dit du bon qu’il est ce qui spécialement plaît à l’appétit, tandis qu’on dit du beau qu’il est ce qu’il est plaisant de percevoir », écrit saint Thomas. Le beau conserve donc une incontestable objectivité : « Si la question m’était posée de savoir si les choses sont belles parce qu’elles procurent du plaisir, ou bien alors si elles procurent du plaisir par le fait qu’elles sont belles, voici ce que, sans tergiversation aucune, je répondrais : elles procurent du plaisir parce qu’elles sont belles », écrit saint Augustin, et huit siècles plus tard, saint Thomas répète après lui : « Une chose n’est pas belle parce que nous l’aimons, mais nous l’aimons parce qu’elle est belle et bonne ». La beauté est une propriété objective de certains objets, de certains êtres et de certaines œuvres. On remarquera en passant l’affirmation totalement opposée de Spinoza dans son fameux chiasme : « Il résulte de tout cela que ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort, le vouloir, l’appétit le désir» (Eth III, 9, Scolie). Quant à l’art, saint Thomas y suit encore Platon : « L’art est déficient en comparaison de l’opération naturelle, parce que la nature procure cette forme substantielle, qu’il n’est pas dans le pouvoir de l’art de procurer ».

Période subjectiviste

Toute l’attention se transpose de l’objet vers le sujet. En particulier, le sensible se subjectivise, il n’existe que pour un sujet. Les qualités dites « secondes », celles qui ne nous sont données que par un seul sens (comme le rouge, l’aigu, l’amer, le doux), et qui constituent le proprement sensible du sensible, ne sont pas telles quelles dans l’objet. Elles n’existent pas hors de la sensation. Le lys n’est, en lui-même, ni blanc, ni lisse, ni odorant. La science nouvelle (la physique mécaniste corpusculaire) affirme que les qualités sensibles résultent d’une certaine disposition spatiale de particules de matière en mouvement. Cette microstructure de l’objet produit au contact des sens telle ou telle sensation. Les qualités sensibles renvoient donc à des sensations ou idées, et non à des qualités intrinsèquement comprises dans les choses. Ainsi, dire que tel objet est rouge, c’est seulement dire qu’il est fait de telle sorte qu’il peut causer l’impression de rouge en nous. Il s’ensuit des conséquences capitales pour la compréhension de la beauté sensible. Celle-ci n’est pas une propriété de l’objet et moins encore l’écho dans l’objet de l’Idée intelligible de beauté : c’est une qualité relationnelle qui naît de la rencontre d’un objet et d’un sujet, une idée qui naît en nous au contact de certaines propriétés des choses. Le beau doit donc désormais être pensé dans sa relation au sujet et non dans son lien avec le monde des Idées. Le beau sensible acquérir ainsi une consistance propre et devient indépendant de toute autre forme de beauté, intellectuelle ou morale.

Qu’en est-il maintenant de l’art ? On a vu la bisémie, donc l’ambiguïté, de ce mot. Au Moyen Âge, on opposait les arts dits « mécaniques », qui réclamaient une habileté manuelle, aux sept arts dits « libéraux » (c’est-à-dire dignes des hommes libres) : la dialectique, la grammaire, la rhétorique, l’arithmétique, l’astronomie, la géométrie et la musique.  La peinture, la sculpture ou l’architecture, par exemple, y étaient considérés comme des arts mécaniques, et leurs « artistes » comme des artisans. On y retrouve la séparation entre l’esprit et la main, l’activité intellectuelle, valorisée, et celle manuelle, dévalorisée. Mais dès la fin du 14e siècle, à Florence, les peintres revendiquent pour la peinture nouvelle issue de Giotto le statut social d’un art libéral comparable, par son pouvoir de création et son imagination audacieuse, à la poésie. Et Léonard de Vinci ira plus loin encore en assimilant la peinture, chose mentale, aux « raisonnements philosophiques » et à l’exploration de la nature. Ainsi, peu à peu, naîtra la catégorie moderne des « beaux-arts », les arts qui ont pour objet de représenter le beau : essentiellement la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique, la danse et la poésie. On voit bien ici que le terme tardif de « beaux-arts » n’équivaut pas aux anciens arts libéraux. Ce qui s’oppose à l’artisanat, ce sont les beaux-arts. Cette unification au sein des beaux-arts et cette distinction vis-à-vis de l’artisanat va permettre l’émergence d’un domaine d’étude autonome, appelé « esthétique » s’il se considère principalement concerné par le sensible et le beau, ou « philosophie de l’art », s’il désire plutôt analyser l’art. Mais cette séparation provient elle-même d’une évolution au sein des philosophies du sujet, car celui-ci, cet « étant » particulier, pouvoir de fondation des choses, va petit-à-petit rechercher sa propre fondation, « l’être de l’étant »,  et l’art, de simple représentation du beau, va acquérir une véritable fonction ontologique au sein de cette recherche, et être ainsi l’objet d’une étude proprement philosophique.

Suivons cette évolution.

Jean-Pierre Vandeuren

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