Spinoza et l’art (6/12)

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Nietzsche

L’œuvre philosophico-artistique de Nietzsche peut être vue comme une tentative d’élucidation des rapports entre l’art et la vie sur fond d’une essence intime du monde.

La pensée de Nietzsche subit très tôt l’influence de celle de Schopenhauer avec laquelle il se confrontera en fait sa vie durant. Jeune, Nietzsche achète par hasard le grand ouvrage de Schopenhauer Le Monde comme volonté et représentation qu’il dévore dit-on en une nuit. Vue sous cet angle il n’est pas étonnant que dans cette pensée art et vie y soient indissolublement liés.

L’essence intime du monde reste pensée, à travers les pérégrinations de l’œuvre, comme un chaos de forces compétitives (« Chaos sive Natura » opposera Nietzsche au «Deus sive Natura » de Spinoza), une volonté de puissance aveugle. Toute vie, et singulièrement l’existence humaine, est soumise à ce chaos de forces et la philosophie se doit d’y trouver un cheminement qui lui permette de s’y affirmer, d’y augmenter la puissance de ses propres forces. Tout comme celle de Spinoza, la philosophie nietzschéenne est avant tout une éthique. Influencée par la pensée de Schopenhauer, cette éthique se référera constamment à l’art qui s’identifiera finalement à la vie même.

L’œuvre de Nietzsche apparaît souvent confuse et ses aphorismes contradictoires. Son unité est cependant mieux perçue si on en suit l’évolution qui peut être approximativement scindée en trois périodes.

Période romantique

Dans une première période, que l’on peut approximativement situer entre 1872, date de la publication de La naissance de la tragédie et 1878 (publication de Humain, trop humain), l’influence de Schopenhauer est prépondérante, Nietzsche distingue deux archétypes fondamentaux de l’art grec, qui manifestent deux principes ontologiques (dans lesquels on reconnaît l’influence de l’opposition schopenhauerienne de la volonté et des phénomènes). Le premier s’incarne dans la figure d’Apollon, fils de Zeus et de Léto, dieu de la lumière et des arts. Il représente le monde des phénomènes, des belles formes, du rêve. L’œuvre d’Homère en relève. Le second s’incarne dans la figure de Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, dieu de la vigne, du vin, de l’ivresse. Il est du côté des forces fondamentales de l’existence, du côté de la vie et du fond de l’être. Relèvent de ce principe les tragédies de Sophocle et aussi l’œuvre de Wagner, que Nietzsche tient à cette époque pour la forme moderne de cet art dionysiaque. Cet art a donc le privilège de donner accès au fondement ultime du monde : la tragédie est « connaissance fondamentale de l’unité de tout ce qui est présent, la conception de l’individuation comme cause originelle du mal et cette idée, enfin, que l’art est ce qui représente l’espoir d’une future destruction des frontières de l’individuation et le pressentiment joyeux de l’unité restaurée ». L’art dionysiaque console aussi de la vie parce qu’il permet de surmonter l’horreur de celle-ci par la beauté. L’art est plus que l’art ; il est « l’activité proprement métaphysique ».

Période « généalogique »

Une deuxième phase court de 1878 à 1882 (publication du Gai Savoir) et voit la séparation d’avec Schopenhauer et Wagner. Nietzsche refuse désormais les arrière- mondes et l’opposition de l’être et des phénomènes qui s’ensuivait. L’art n’est plus alors cet accès au cœur caché du monde. Très critique à l’égard de la conception romantique de l’art dont il venait de partager bien des thèses, Nietzsche entend s’en tenir au monde et à l’art tels qu’ils sont, et combattre par une généalogie portant non seulement sur la religion, la morale et la métaphysique, mais encore sur l’art et les artistes, l’illusion d’un monde réel caché sous les apparences. L’art n’a plus de dimension ontologique ; il est jeu, arrangement agréable de qualités sensibles permettant la promotion de la vie en démultipliant les forces vitales.

Période d’identification de la vie et de l’art

Enfin, les idéaux de vérité et de science précédemment défendus tombent à leur tour sous le coup de la critique. Les illusions de l’art deviennent alors un modèle pour un monde débarrassé du vrai : « Pour un philosophe c’est une honte que de dire “le bien et le beau coïncident” ; si par-dessus le marché il ajoute “il en va de même de la vérité”, il mérite une raclée. La vérité est laide. Nous avons l’art afin de ne pas périr de la vérité ». L’art retrouve par là un statut d’exception, mais différent de celui que  Nietzsche lui accordait précédemment : il est à présent la volonté de puissance dans sa dimension créatrice. Apparaît alors le thème de l’esthétisation de l’existence. L’art vers lequel se tourne à présent Nietzsche n’est pas seulement celui des œuvres, mais celui de la vie. La vie est devenue « le phénomène artistique fondamental ». Il faut apprendre des artistes à être les « poètes de nos vies ». Aussi, au-delà de la figure traditionnelle de l’artiste, Nietzsche appelle-t-il de ses vœux l’« artiste philosophe », capable d’une régénération de la société.

Heidegger

La préoccupation essentielle de la pensée de Heidegger est la recherche de l’être. Il se dit phénoménologue. La phénoménologie, du grec « phainomenon », qui désigne ce qui brille en soi-même, et de « legein », qui signifie recueillir, exposer, se donne pour tâche d’« exposer ce qui se donne en soi-même en l’éclairant à sa propre lumière ». Heidegger veut dévoiler l’être qui éclaire les apparences.

Dans ce projet, l’œuvre d’art acquiert une importance capitale, mais pas en tant que produit de l’activité artistique. L’œuvre ouvre ce que Heidegger nomme « un monde » (« être œuvre signifie installer un monde »), qui n’est pas le lieu d’assemblage des hommes, mais « ouverture ouvrant toute l’amplitude des options simples et décisives dans le destin d’un peuple historial ». Il faut donc « laisser l’œuvre seule à elle-même, reposant en soi », c’est-à-dire ne considérer ni son créateur ni sa place dans l’histoire de l’art. Il faut la laisser à son immanence, dans son lieu, dans son monde hors duquel l’être œuvre est caché par l’être objet. L’art possède donc aussi chez Heidegger une dimension ontologique car il permet de dévoiler l’être.

L’esthétique heideggérienne n’est ni philosophie de l’art ni philosophie sur l’art. Parce que l’art et la phénoménologie poursuivent la même tâche, le philosophe et l’artiste, plus particulièrement le poète, sont frères. En conséquence, la philosophie ne doit plus être comprise sous l’emprise de la raison.

Jean-Pierre Vandeuren

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