Spinoza et l’art (9/12)

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L’art

L’art, au sens esthétique du terme, est une conception abstraite qui se concrétise dans les choses particulières que sont les œuvres. Les seules choses existantes étant les choses particulières et les œuvres étant des productions humaines, un spinoziste, contrairement à un heideggérien, n’envisagera que ces œuvres et, elles-mêmes qu’en tant que production.  Plutôt qu’une définition de l’art, il proposera une définition de l’œuvre d’art.

Revenons d’abord sur la connaissance et ses différents genres.

L’homme est un mode, une modification de la Nature, qui possède une disposition particulière par rapport aux autres modes : il interroge la Nature. C’est sa structure dite « érotétique » (du grec « erotao » (ερωταω), interroger). Les réponses qu’il apporte à ses questions dépendent du genre de connaissance qu’il utilise. S’il utilise la Raison, le deuxième genre, les connaissances auxquelles il aboutit sont scientifiques, ce sont les lois de production du réel, valables dans la nature « naturée » que le savant, de quelque discipline qu’il se réclame, interroge. Ce savant porte ses découvertes, ses productions scientifiques à la connaissance générale par des œuvres (livres, articles) dites « scientifiques ». En particulier, les psychologues étudient et essayent de prédire les comportements humains. Leurs conclusions aboutissent à des théories de la personnalité qui, dans une certaine mesure, peuvent conduire à une relative connaissance scientifique de soi.

Les philosophes spinozistes, eux, tenteront d’utiliser le troisième genre de connaissance, l’Intuition, qui, elle, interroge Dieu, la nature « naturante » (voir notre article Deus sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature), et s’efforceront de capter ses idées qui sont nécessairement adéquates (Sur ce troisième genre de connaissance, nous renvoyons aux nombreux articles que nous y avons consacré). En particulier, ils s’efforceront d’acquérir ce « mode particulier du penser qui appartient à l’essence de leur esprit et qui exprime l’essence de leur corps sous l’espèce de l’éternité » (Eth V, 23, Scolie). Ainsi, l’Intuition, les aura menés vers le statut du sage « conscient de soi, de Dieu et des choses par une sorte de nécessité éternelle » (Eth V, 42, Scolie). Et ils pourront faire connaître leur cheminement en publiant des œuvres dites « philosophiques ». Les savants, comme les philosophes spinozistes, grâce aux connaissances,  toutes deux adéquates, qu’ils ont acquises, bénéficient chacun d’un certain « salut » immanent, en tant que ces connaissances adéquates leur permettent de « percevoir les choses sous une espèce d’éternité » (Eth II, 44, Corollaire 2).

Reste le premier genre de connaissance, l’Imagination (ou perception, voir plus haut), dont on sait qu’elle ne peut fournir que « des idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses » (Eth II, 35) et qu’elle « est la cause unique de la fausseté » (Eth II, 41). Cependant, l’Imagination, en elle-même, est une puissance, une vertu, et non un vice ou un défaut de la nature humaine :

« Car si l’esprit, en imaginant présentes les choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent pas réellement, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu de sa nature, et non comme un vice ; surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa nature seule, c’est-à-dire si la faculté d’imaginer de l’esprit était libre. » (Eth II, 17, Scolie).

En clair, si l’imagination se réfère à l’idée d’objets inexistants, alors elle crée, non pas des concepts, comme le fait la Raison, concepts qui permettent à la connaissance de progresser, mais des affects et des percepts (= Ce qui est perçu comme tel sans référence au concept comme résultat de l’acte de la perception), mais elle ne crée valablement que si l’esprit pose en même temps la distinction entre le réel et l’irréel.

Les « esprits » doués de cette « faculté d’imaginer libre » sont appelés actuellement des artistes (autrefois des « poètes », du verbe grec « poïein » (faire)) et ils communiquent leurs affects et percepts au moyen de leur production « artistiques », de leurs œuvres dites « d’art ». Et, paradoxalement, cette pratique « corporelle » leur donne également accès à une espèce d’éternité, comme nous le montrerons bientôt.

Concentrons-nous à présent sur un objet de connaissance commun aux trois approches, scientifique, philosophique et artistique : la personnalité (la connaissance de soi).

Reprenons le cycle des passions de base :

                    Chose  affectante

                              ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                         ↓                     ↑                                              ↑

                       manière d’être affecté                             manière d’affecter

                                                     ↑                                               ↑

                                                       Ingenium (=personnalité)

A un instant donné, le « moi » d’un individu, sa personnalité, constituée de ses manières d’être affecté et d’affecter, devrait permettre de déchiffrer le rapport au monde de cet individu à cet instant et d’expliquer ses comportements et ses actes, notamment ses productions.

Pour accéder à cette personnalité, le scientifique interroge ses causes (génétiques, épigénétiques, familiales, sociales, ..), le philosophe questionne les raisons, le sens donnés à ses actes, mais l’artiste interroge ses propres sensations.

Les productions de l’artistes, ses œuvres d’art, sont les réponses symboliques et métaphoriques apportées à ce questionnement et adressées à la compréhension extérieure sous une forme « artisanale » habile de matériaux (mots, marbre, couleurs, notes musicales, …).

Ceci nous conduit à la définition :

Une œuvre d’art est la mise en forme matérielle, travaillée avec « art » (au sens de « technique »), de concepts et de percepts, expressions symboliques et métaphoriques d’un certain rapport au monde individuel dans le but d’être présentés comme non réels aux sensibilités extérieures.

Toute œuvre d’art, en tant qu’elle exprime un certain rapport au monde et respecte ou dépasse les canons reconnus du travail du matériau qu’elle a adopté est automatiquement « esthétique » car elle s’adresse à la sensibilité d’un chacun (α ι ̓ σ θ η τ ι κ ο ́ ς, « qui a la faculté de sentir; sensible, perceptible »).

Le concept de beauté, entièrement subjectif, est non pertinent dans une théorie universelle.

Dans notre définition sont réconciliés les deux sens du mot « art ».

Un individu épouse une vocation « artistique » si son corps se révèle dès l’abord d’une grande puissance d’affecter techniquement un matériau donné, c’est-à-dire s’il possède une grande capacité technique d’écriture, de peinture, de dessin, de musicien, … et si ce corps se révèle également apte à être affecté par un grand nombre de choses, c’est-à-dire à accueillir un grand nombre d’images. Les images, on le sait, sont corporelles, ce ne sont rien d’autre que les affections corporelles. L’artiste en associant une idée à chacune de ses affections, est ainsi automatiquement doué d’une grande capacité imaginative (les idées des affections sont les imaginations) et d’une grande sensibilité (lorsque ces imaginations provoquent une variation de la puissance d’être, ce sont des affects, des sentiments).

L’art, en tant qu’activité qui mène à la réalisation d’une œuvre d’art est originairement et essentiellement corporel. Il s’initie dans le corps de l’artiste, s’élabore grâce à son Imagination, s’effectue grâce son habilité et s’adresse aux corps extérieurs. Cette corporéité est soulignée par Spinoza lui-même en Eth III, 2, Scolie :

« On répondra sans doute qu’il est impossible de déduire des seules lois de la nature corporelle les causes des édifices, des peintures et de tous les ouvrages de l’art humain, et que le corps humain, s’il n’était déterminé et guidé par l’esprit, serait incapable, par exemple, de construire un temple. Mais j’ai déjà montré que ceux qui parlent ainsi ne savent pas ce dont le corps est capable, ni ce qui peut se déduire de la seule considération de sa nature ; et l’expérience leur fait bien voir que beaucoup d’opérations s’accomplissent par les seules lois de la nature, qu’ils auraient jugées impossibles sans la direction de l’esprit, comme les actions que font les somnambules en dormant et dont ils sont tout étonnés quand ils se réveillent. »

Au regard de la voie de libération des servitudes passionnelles proposée dans l’Ethique se pose alors la question de l’utilité éthique d’une telle activité corporelle, à la fois pour l’artiste et pour les spectateurs de l’œuvre, car l’on sait que cette voie y est celle de l’acquisition par l’esprit d’un maximum possible d’idées adéquates, c’est-à-dire non simplement rationnelles ou intuitives, mais surtout indépendantes de tout objet extérieur.

Art et béatitude

Par le travail artistique, la production d’œuvres d’art, le corps se donne le moyen de modeler d’autres corps (les matériaux utilisés) et d’en influencer d’autres (les récepteurs de ces œuvres). Ainsi il augmente sa puissance d’exister. Par ailleurs ces œuvres sont issues d’une Imagination libre (voir ci-dessus : Eth II, 17, Scolie), elles sont nécessairement des actions. Le corps passe ainsi à une puissance plus grande en transformant sa passivité native en activité au moins partielle. Or, « Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle. » (Eth V, 39). L’art peut dès lors être une autre voie de « salut », de libération vis-à-vis de la servitude passionnelle. [Pour un commentaire général sur cette autre voie de salut par le corps, dont un exemple ici est donné par la pratique artistique, on consultera Spinoza : un autre salut par le corps de Pierre Zaoui, facilement accessible sur internet].

Passons à une autre conséquence de notre étude : elle permet la mise au point d’une …

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Le concept de beauté est-il subjectif ? Ne participe-t-il pas au domaine de la connaissance du troisième étage ?

    1. Oui, le concept de beauté est entièrement subjectif (voir la dernière partie de l’article précédent, le n°8 de cette série). La beauté relève de l’Imagination, le premier genre de connaissance, source de confusion, et donc ne saurait faire partie du troisième genre de connaissance.

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