Spinoza et l’art (11/12)

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L’exégèse spinoziste

Comme pour les mythes et les contes, il n’y pas dans le poème un « sens caché » qu’il faudrait dévoiler. Tout y est explicite pour qui connaît le symbolisme utilisé et l’environnement historique et social. Il faut donc tenir compte de ces données et mener une enquête qui peut s’apparenter à une enquête policière : accumuler les indices qui permettent de répondre aux questions que l’on se pose.

Première question : pourquoi introduire le sujet par le biais des amoureux et des savants ? Bien sûr, ces personnages évoquent les thèmes éternels de l’amour et de la connaissance, de la volupté et de la science et les commentaires que nous avons parcourus ne se privent pas de s’étendre sur ces thèmes. Mais quel rapport avec les chats ? Les jeunes et les vieux aiment aussi, et d’ailleurs mieux, ces animaux et ils évoquent les thèmes tout aussi éternels (et abstraits) de jeunesse et de vieillesse. Indice : le deuxième vers nous dit que ces amoureux et ces savants aiment les chats « dans leur mûre saison ». Pourquoi cette étrange précision ? Tout amoureux de Baudelaire (car il faut l’aimer pour s’y intéresser)  sait qu’il était fort savant (il savait, connaissait, beaucoup de choses). En particulier, il appréciait hautement Le chat Murr  (Titre complet : Le chat Murr ou Vie et opinions du matou Murr fortuitement entremêlés de placards renfermant la biographie fragmentaire du maître de chapelle Johannès Kreisler), œuvre de ce maître du fantastique (tout comme Edgar Poe que Baudelaire admirait aussi) qu’était Ernst Theodor Amadeus Hoffmann. L’adjectif « mûre » n’est-il pas tout simplement un clin d’œil vers ce chat Murr, chat par ailleurs lui-même amoureux et savant ? Si l’on admet cette hypothèse alors les six premiers vers ne sont qu’un habillage élégant (ou même génial) de cette  référence.

Et ainsi on arrive aux fameux vers 7 et 8 qui, selon Jakobson et Lévi-Strauss, assurent le passage du réel au surréel par l’irréel :

L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Question : que signifient ces vers qui semblent mystérieux ?

Indice : puisque l’art est censé éveiller nos affects et percepts, tentons de découvrir ceux que ces vers appellent. Pour cela, rentrons en nous et regardons ces chats que tous nous connaissons bien (percept). Quels sentiments leur image nous inspire-t-elle (affects) ? Quelle imagination en avons-nous ? L’image des chats est en général associée aux idées d’attitudes humaines hautaines, détachées, aristocratiques, attitudes souvent rassemblées sous le concept de « dandysme ». Lisons Baudelaire lui-même : « Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. » Baudelaire a de fait opté délibérément pour le dandysme en tant que rapport au monde. Et c’est ce rapport qu’expriment sous une forme métaphorique les vers 7 et 8. « Ce qu’il y a de vil dans une fonction quelconque. Un Dandy ne fait rien» affirme encore Baudelaire. Le Dandy, comme les chats, tout en étant « puissant », se refuse à utiliser cette puissance ; comme les chats, le dandy refuse l’emploi qui pourrait correspondre à ses mérites : les chats et le dandy choisissent la non-utilité et le détachement. Le dandy Baudelaire se réalise dans l’art, non-utile par essence.

A partir de cette identification dandy = Baudelaire= chat, le reste du poème s’éclaire et s’accompagne des percepts et des affects qu’ils nous inspirent. L’attitude indolente du dandy se refusant à tout commerce avec l’utile est tout empreinte de noblesse (les nobles dans l’ancien régime dont Baudelaire, comme Chateaubriand, est nostalgique, ne s’abaissent pas aux travaux des vulgaires) [Ils prennent en songeant les nobles attitudes], est révélatrice de sa puissance latente, mais l’oblige à la solitude [Des grands sphinx allongés au fond des solitudes], tout en donnant l’impression constante de rêver [Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin]. Les artistes dandys sont puissants de productions artistiques merveilleuses [Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques], mais non encore précises [Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,  Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques].

Jean-Pierre Vandeuren

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