Spinoza, sadisme et masochisme (2/8)

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Freud et la pulsion de mort

Le masochisme se pose comme une fameuse épine théorique dans l’édifice psychologique freudien basé à l’origine sur le « principe de plaisir ».

Quel est donc cet étrange ct scandaleux désir de souffrir qui semble mettre en échec la tendance profonde de la vie pulsionnelle à se procurer la satisfaction? Comment douleur et déplaisir, en principe alarmes, gardiens du principe de plaisir, peuvent-ils devenir des buts en soi ? Freud tentera de répondre à ces épineuses questions en deux temps, qui couvriront deux décennies. Lente et inexorable montée du masochisme dans l’œuvre de Freud; énigme du masochisme qui va le conduire au cœur de la vie pulsionnelle. Le masochisme fait son entrée dans l’œuvre de Freud dès 1905, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Mais, tout au long des vingt années qui suivent, il sera au cœur de Pulsions et destin des pulsions (1915), Un enfant est battu (1919), Au-delà du principe de plaisir (1920), et ce n’est qu’en 1924 que parait Le problème économique du masochisme qui conclura ce problème épineux pour Freud.

La première élaboration de Freud, développée dans les Trois essais ct la première théorie des pulsions, conçoit le masochisme comme un renversement du sadisme, qui serait donc premier. En effet, la pulsion sexuelle infantile, insoucieuse de l’autre, prend généralement une forme « sadique ». La pulsion sadique connait un double renversement: l’activité est renversée en son contraire, la passivité, et la pulsion se retourne et prend pour objet la personne propre. C’est ce renversement masochiste qui lierait la douleur à l’excitation sexuelle. Le masochisme, retournement du sadisme premier, serait refoulé et subsisterait dans l’inconscient à l’état de fantasme. Ce sera l’objet de l’article Un enfant est battu, dans lequel le masochisme ne prend place que comme renversement d’un fantasme sadique, qui satisfait la culpabilité œdipienne. Ce fantasme se décline en trois temps. Premier temps: le père bat l’enfant haï par moi; deuxième temps, non pas observé mais reconstruit par l’analyse: je suis battu par le père, c’est la séquence masochiste; dans le troisième temps, les protagonistes perdent leur identité, c’est le transitivisme, caractéristique du scénario pervers.

Le deuxième temps de l’élaboration freudienne, amorcé avec Au-delà du principe de plaisir, poursuivi avec Le problème économique du masochisme, marquera un tournant décisif de la question par la prise en compte de la pulsion de mort comme primordiale et comme fondatrice. La première théorie des pulsions opposait pulsions du moi et pulsions sexuelles. Son remaniement par le dualisme pulsions de vie/pulsion de mort (la 2ème topique) ouvre à une nouvelle compréhension: c’est le masochisme qui est premier, il est à situer à l’orée du sujet, qui interroge le réel pulsionnel dans sa duplicité. Ce masochisme primaire est une première orientation de la pulsion de mort, liée dès l’abord à la libido et orientée sur le sujet lui-même.

Prendre acte de la pulsion de mort, c’est mettre en place un nouveau dualisme pulsionnel opposant et articulant en même temps pulsions de vie (c’est-à-dire, les pulsions sexuelles et les pulsions d’autoconservation) et pulsion de mort, affrontement en même temps que nouage fondamental et ressort de la dynamique subjective. Le retentissement de ce remaniement sera immense et ouvrira dans le monde analytique une longue polémique dont les cicatrices ne sont pas refermées à ce jour. Freud fera front et soutiendra son nouveau dualisme, qui deviendra le socle conceptuel de son œuvre. C’est ce que note J.-B. Pontalis lorsqu’il écrit: «La thématique de la mort est aussi constitutive de la psychanalyse freudienne que la sexualité ».

Pour Freud, alors que la dynamique subjective résulte du nouage, de la liaison d’Eros et de Thanatos, le masochisme serait la trace d’un reliquat interne, partie résiduelle, stase de la pulsion de mort dans le moi qui travaillerait en sourdine à la « destruction de sa propre demeure ».

Freud distingue trois formes du masochisme :

-le masochisme érogène ou « plaisir de la douleur» qui représente un mode d’excitation sexuelle ;

-le masochisme féminin ou la féminisation, consentement passionné au féminin qui se réfère à une position psychique et non au réel anatomique, homme ou femme, du sujet sexué ;

-le masochisme moral, ou la souffrance obtenue des coups du sort. On peut entendre derrière ces coups les coups du Père, ou de la puissance obscure du destin. L’un et l’autre mettent en jeu le Surmoi, le «sentiment inconscient de culpabilité » et la compulsion de répétition, elle-même conséquence de la pulsion de mort.

Ces trois formes observables peuvent coexister ou non chez un même sujet. Elles ont en commun une même unité structurale: derrière la scène observable, il y a l’écriture du fantasme, et derrière le fantasme, le jeu pulsionnel.

Lacan reprendra la question du masochisme à partir de la pulsion de mort : il réaffirmera le masochisme primaire comme constitutif du sujet. Il y a en effet pour lui un « masochisme primordial» qui est à comprendre comme l’effet de l’aliénation radicale du sujet au langage, aux signifiants de l’Autre et à la prématurité qui le pousse à se faire objet de l’autre. Bien avant sa venue au monde, il est déjà pris et assujetti aux rythmes de l’autre.

Si les pulsions de vie freudiennes peuvent être apparentées au Conatus spinozien, cet « effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être » et qui « n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose » (Eth III, 7), il n’y a par contre rien de plus contraire à l’anthropologie et la psychologie spinozienne que ce Thanatos, cette prétendue pulsion de mort qui serait originaire en chaque individu, car :

« Une chose ne peut être détruite que par une cause extérieure. » (Eth III, 4).

Nous venons de voir que c’est la confrontation au comportement paradoxal du masochiste par rapport au caractère primordial du principe de plaisir qui conduit Freud à compléter sa théorie « anthropologique » par l’adjonction d’une pulsion imaginaire et abstraite, Thanatos.

L’Ethique de Spinoza expose en ses deuxième et troisième parties une anthropologie et une psychologie abouties. Peuvent-elles rendre compte du comportement masochiste ?

Jean-Pierre Vandeuren

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