Spinoza, sadisme et masochisme (3/8)

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Une approche spinoziste

Nous avons relevé que, pour Freud, les trois formes de masochisme ont en commun une même unité structurale: derrière la scène observable, il y a l’écriture du fantasme, et derrière le fantasme, le jeu pulsionnel.

Cette remarque ne fait que mettre en évidence le fait général qu’à l’origine de tout comportement humain, ici le masochisme, il y a une intention, une motivation, une « raison »,  un « pour quoi ? », ici le désir de réalisation d’un fantasme, et une « cause », un « pourquoi ? », ici le jeu pulsionnel.

Nous avons souvent mis en évidence cette distinction entre causes et raisons (voir par exemple L’employabilité : un mythe capitaliste (1/3)). Elle apparaît clairement en utilisant le cycle des passions de base :

                Chose  affectante

                              ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                         ↓                     ↑                                                   ↑

                        manière d’être affecté                             manière d’affecter

                                         ↑                                                                ↑

                                                     Ingenium (=personnalité)

La scène observable est l’acte posé, la raison de cet acte est le désir et la cause est enfouie dans la manière d’être affecté de l’individu, partie de sa personnalité.

L’observation freudienne sur l’unité structurale des trois masochismes s’intègre donc dans ce schéma général spinoziste.

Qu’est-ce que le fantasme freudien ?

Emprunté au latin impérial phantasma, -atis « fantôme, spectre », au bas latin « image, représentation par l’imagination », transcrit du gr. φ α ́ ν τ α σ μ α « apparition; image offerte à l’esprit par un objet; spectre, fantôme », le fantasme est donc un produit de l’Imagination individuelle. Dans le prolongement de cette étymologie, la psychanalyse le définit comme « une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène, d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, de surmonter une angoisse ».

Dans l’anthropologie spinozienne, le Conatus humain, le Désir, cette poussée existentielle primaire, est sans orientation prédéfinie. Ce n’est qu’au contact des causes extérieures qu’il va se concrétiser en désirs particuliers : l’individu va désirer accomplir tel ou tel acte, adopter tel ou tel comportement, car il s’imagine que cet acte, ce comportement est un bien pour lui, c’est-à-dire lui procurera une joie (« Par bien, j’entends ici toute forme de Joie et, en outre, tout ce qui conduit à la Joie, notamment ce qui satisfait un désir. Par mal, j’entends toute forme de Tristesse, notamment ce qui frustre un désir. » (Eth III, 39, Scolie)).

Le masochiste va donc désirer souffrir car il s’imagine que cette souffrance va lui procurer un plaisir ou, plus généralement, une joie.

Mis à part l’utilisation d’un vocabulaire différent, Spinoza et Freud ne dévient pas sur les raisons du comportement masochiste.

Ce qui est obscur et qu’il faut tenter d’éclaircir, du moins pour Freud, ce sont les causes de cette imagination particulière, de ce fantasme de souffrance. Spinoza ne les recherche pas, mais il est conscient de cette obscurité :

« Il suffira que je pose comme fondement  ce qui doit être reconnu par tous : tous les hommes naissent ignorants des causes des choses et tous ont le désir de rechercher ce qui leur est utile et ils en sont conscients. Il s’ensuit d’abord que les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs volitions et de leur appétit, alors que, même en rêve, ils ne pensent pas, parce qu’ils les ignorent, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir. Il en résulte, en second lieu, que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, à savoir l’utile qu’ils poursuivent. » (Eth I, Appendice)

Spinoza situe ces causes dans « l’ingenium » de l’individu, l’union de ses puissances d’être affecté et d’affecter, tandis que Freud les voit comme provenant du « jeu pulsionnel ».

On pourrait à nouveau rapprocher les deux penseurs en identifiant ingenium et ensemble des pulsions, comme nous avons, dans un article antérieur ((voir Spinoza et le constructivisme (5/5)), identifié le Corps nietzschéen (ensemble hiérarchisé de pulsions) avec l’ingenium spinoziste (la personnalité) (mémoire, ensemble des souvenirs adoptés comme valeurs, qui, rappelons-le est corporel) et la généalogie nietzschéenne à l’activité adéquate, l’action, de l’Esprit.

Mais cette identification est ici impossible, déjà du simple fait rédhibitoire, ainsi que nous l’avons remarqué plus haut, de la présence au sein des pulsions freudiennes de la pulsion de mort, totalement incompatible avec l’anthropologie spinozienne.

Freud postule l’existence d’une pulsion de mort originaire comme cause du fantasme masochiste. Mais ce postulat fait place à un raisonnement tautologique. Comme l’exprime très bien Tzvetan Todorov dans La vie commune : « Dire qu’une « pulsion agressive » explique notre agressivité est comme expliquer le sommeil par un « instinct dormitif. »

Quel pourrait être une telle cause, non tautologique cette fois, dans l’anthropologie spinozienne ?

Causes des fantasmes sadiques et masochistes

Nous avons relevé que les causes de tous nos désirs se trouvent enfouies dans notre ingenium, notre personnalité, plus spécifiquement dans cette partie constituée par notre puissance d’être affecté. Le problème de la recherche de ces causes peut-être donc reformulé comme suit : quelles sont les rencontres corporelles, les affections que nous avons subies, et quels sont les mécanismes psychologiques qui ont transformé ces affections en «valeurs » pour nous, c’est-à-dire en « biens » au sens de Eth III, 39, Scolie, cité plus haut (voir aussi L’employabilité : un mythe capitaliste (2/3)) ?

Nous avons aussi relevé que le Désir, notre poussée existentielle primaire, est, au départ, sans orientation spécifique et que ce n’est qu’au contact des causes extérieures qu’il se concrétisera dans certaines directions. Mais que sont ces causes extérieures si ce ne sont les relations à autrui ? L’être humain ne se conçoit qu’en relation avec les autres du fait de son incomplétude originaire et, ainsi, « le désir ne recherche pas le plaisir mais la relation. La relation à autrui n’est pas un moyen (pour se remplir le ventre, pour jouir sexuellement), elle est le but que nous poursuivons pour nous assurer de notre existence (le plaisir, lui, peut devenir moyen en vue d’établir une relation). » (W.R.D. Fairbain).

Il nous faut donc resituer les désirs dans le cadre des relations humaines.

Jean-Pierre Vandeuren

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