Spinoza, sadisme et masochisme (4/8)

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Similitude, Imitation, Ambition de Gloire (désir de reconnaissance), Ambition de domination

(Voir notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (4))

L’ultime fondement des comportements individuels est le Conatus, l’effort pour persévérer dans son être, qui, par la rencontre des causes extérieures, se diversifie en des désirs envers des choses particulières dont les formes peuvent le rendre à ce point méconnaissable qu’il en devient étranger à lui-même, comme c’est le cas extrême pour ce désir de mort qu’est le suicide.

Parmi les objets désirés, il s’en trouve un dont la particularité est d’être semblable à nous-mêmes : l’autre homme. Cette similitude, du fait que l’autre peut éprouver envers nous les mêmes sentiments  que nous pouvons éprouver envers lui, engendre une complexification prodigieuse des sentiments. Quelle est alors le fondement ultime de ces sentiments interhumains, analogue du Conatus pour les sentiments « simples » ?

Chez Thomas Hobbes, dont Spinoza s’est beaucoup inspiré, il s’agit du calcul rationnel de l’avenir, qui transformera le Conatus, chez lui limité à un pur instinct de conservation, en volonté de puissance visant à dominer nos semblables pour, lors d’une utilisation future, assurer notre avenir.

Pour Spinoza, cet ultime fondement se trouve plutôt dans l’imitation des sentiments d’autrui : « Si nous imaginons qu’une chose  semblable à nous et pour laquelle nous n’avons éprouvé aucun sentiment est affectée de quelque sentiment, nous sommes par cela même affecté d’un sentiment semblable » (Eth III, 27).

Imaginer les sentiments d’autrui, c’est, immédiatement, les ressentir nous-mêmes. Cette imitation des sentiments, considérée en elle-même, est, comme le Conatus, indéterminée, indifférenciée et inaliénée. Elle ne devient aliénante que dans la mesure où les sentiments imités sont aliénés. Ainsi, par exemple, l’imitation du désir d’autrui, que Spinoza appelle « émulation » (Eth III, 27, scolie), ne s’aliénera envers la cause extérieure désirée que si le désir imité l’est. Le désir de fumer, résultat de l’émulation au sein d’un groupe, est un désir aliéné, comme celui qu’il imite.

L’imitation des sentiments n’est, au départ, que tendance à s’accorder aux autres hommes, comme le Conatus individuel n’est que tendance à s’accorder avec nous-mêmes. Mais l’un comme l’autre, par la rencontre avec le monde extérieur vont voir cette tendance dévier de leur véritable objectif. Ainsi, au terme du cycle que nous allons décrire, l’accord recherché se sera totalement métamorphosé en complet désaccord.

Tout part donc de l’imitation des sentiments. Lorsque nous rencontrons un homme triste, nous éprouvons sa tristesse et cette imitation est le sentiment de pitié, analogue de la tristesse indirectement bonne au niveau individuel. Cette dernière compense un sentiment plus néfaste, la tristesse et vise à rejoindre progressivement la joie. De même, au niveau social, la pitié compense une trop grande inégalité, distorsion de la similitude qui est à la base de l’imitation.

L’homme envers lequel nous éprouvons de la pitié, nous allons aussi vouloir l’aider (Eth III, 27, corollaire 3). Ce faisant, nos actions vont lui plaire. Par imitation, nous allons alors aussi vouloir lui plaire, non seulement pour nos actions, mais en tant que personne. Ainsi naît le sentiment que Spinoza nomme « ambition de gloire », effort pour plaire aux hommes et que, de façon plus moderne, on nomme désir de reconnaissance. Cette ambition de gloire est le véritable ciment de la société car l’homme, par nature, a besoin des autres hommes, non pas pour les utiliser, ni pour les aider, mais pour se faire approuver par eux. Ainsi, l’ambition de gloire est l’analogue de la joie au niveau individuel, car c’est elle qui fait le plus tendre vers le véritable objectif de l’imitation, l’accord entre les humains.

Les hommes s’approuvent lorsqu’ils aiment et donc désirent les mêmes choses. Mais il se fait qu’ils n’aiment jamais les mêmes choses : « des hommes différents peuvent être affectés de différentes façons par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de différentes façons à des époques différentes » (Eth III, 51). Ici, la séparation commence à prendre forme, car, par nature, nous désirons nous faire approuver par les autres hommes, mais, en général, il n’y a pas accord, il y aurait plutôt profond désaccord entre eux et nous car nous détestons souvent les choses qu’ils aiment, et par conséquent désirons les détruire alors qu’ils veulent se les approprier, et vice-versa. Pour réaliser l’approbation recherchée, il faut alors soit modifier nos propres désirs, soit modifier les leurs. En général, c’est pour la deuxième solution que nous allons opter : « De là, il suit que chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même, et haïsse également ce qu’il hait lui-même » (Eth III, 31, corollaire). C’est ici que Spinoza rejoint partiellement Hobbes : l’ambition de gloire se mue en ambition de domination ou volonté de puissance. Cependant, au contraire de Hobbes, l’ambition de domination n’a pas pour but l’acquisition directe d’une puissance sur l’autre, elle vient forcer chez l’autre le but initialement poursuivi par l’ambition de gloire, son approbation. L’effort pour faire ce qu’aiment les autres s’est transformé en effort pour ces autres aiment ce que nous faisons. L’ambition de domination est en quelque sorte excessive par rapport à l’ambition de gloire, par cet aspect de vouloir forcer les autres, aspect qui amorce l’éloignement de l’objectif d’accord interhumain, tout comme la joie indirectement mauvaise amorce l’éloignement de l’accord avec nous-mêmes sur le plan individuel.

C’est ici aussi qu’apparaissent les situations maître-esclave et que naissent les haines réciproques :

« Et nous voyons par conséquent que chacun a naturellement le désir que les autres vivent selon son naturel à soi, et comme tous ont un pareil désir, ils se font pareillement obstacle ; et comme tous veulent être loués ou aimés par tous, ils se haïssent réciproquement » (Eth III, 31, scolie).

Enfin, le désaccord va se trouver totalement consommé lorsque les objets convoités ne peuvent être détenus que par un seul car alors apparaît l’envie, qui s’oppose au bonheur d’autrui :

« Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas » (Eth III, 32).

L’envie est le sentiment symétrique et inverse de la pitié, mais il trouve aussi son origine dans l’imitation des sentiments : le fait d’imaginer que quelqu’un tire de la joie d’une chose, nous fait, ipso facto, aimer cette chose et désirer en éprouver de la joie. Elle est l’analogue, au niveau communautaire, de la tristesse au niveau individuel, car c’est elle qui porte le désaccord social à son comble, tout comme la tristesse signe notre désaccord avec nous-mêmes.

L’envie clôt ainsi le cycle séparateur :

Imitation → pitié →ambition de gloire →ambition de domination → envie → …

Cependant, bien que par l’envie, le désaccord interhumain soit porté à son comble, elle ne rompra pas le lien social car, comme elle nous pousse à dépouiller l’autre de ses biens, elle va aussi l’attrister. Cette tristesse va alors réveiller notre pitié et le cycle va  recommencer.

Les orientations spécifiques du Désir sont donc imprimées principalement dans le cadre de nos interactions familiales («L’enfant est le parent de l’adulte » (Wordsworth)) et socio-culturelles par le processus d’imitation et ses conséquences (désir mimétique, émulation, commisération, etc.), le désir de reconnaissance et l’ambition de domination et leurs conséquences (conformisme, confirmation, prosélytisme, conflit) (voir aussi Boîte à outils psychologique de Spinoza (BOPS) (1/2) et (2/2)).

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Merci pour ce billet qui nous éclaire comme d’habitude. Un point de désaccord toutefois quand vous écrivez : « car nous détestons souvent les choses qu’ils aiment, et par conséquent désirons les détruire alors qu’ils veulent se les approprier, et vice-versa. » Ce n’est pas à mon sens en raison d’une divergence de « point de vue » que nous souhaitons que le « paysage » de l’autre soit détruit. C’est plutôt parce que nous imaginons que nos points de vue sont inconciliables (alors qu’ils pourraient l’être si chacun se convertissait à « l’amour intellectuel de Dieu »). C’est donc par ignorance du commun qui nous unit par delà nos différences que nous sommes amenés à faire « effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même, et haïsse également ce qu’il hait lui-même ».

  2. Merci pour votre commentaire. Votre remarque est pertinente. mais elle traduit le point de vue d’un observateur spinoziste qui place la situation qui se présente à lui dans l’ensemble des liens possibles et, donc de celui à Dieu. Les protagonistes de cette situation sont eux, en général, totalement immergés dans l’imagination, donc la confusion et leur esprit est restreint à ne considérer que des effets ou, éventuellement des causes partielles, et, dès lors, de n’avoir que des idées inadéquates. C’est donc à cause de ce régime habituel de passions qu’ils sont ignorants du commun qui les lie nécessairement et qu’ils se focalisent sur leurs différences, c’est-à-dire sur leur propre » point de vue ». Les lois psychologiques qui régissent les rapports humains ne relèvent pas d’une causalité stricte mais d’une causalité que je qualifierais de « causalité en probabilité ». Elles prédisent avec une probabilité satisfaisante les comportements humains en régime habituel d’Imagination. Elles présupposent dons de se situer dans un tel régime et donc, par hypothèse, d’ignorer le « commun ».

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