Spinoza, sadisme et masochisme (5/8)

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Application au sadisme et au masochisme

Sous réserve d’enquêtes appropriées et de confirmations cliniques, on peut, au sein du cadre théorique spinoziste, avancer des causes possibles des fantasmes sadique et masochiste.

Signalons d’entrée de jeu que ces fantasmes de dominants et de dominés se situent nécessairement dans une vision du monde conflictuelle, conséquence de l’ambition de domination exercée par certains sur d’autres qui peuvent s’y soumettre ou tenter de la repousser :

« Nous voyons donc ainsi que chacun, par nature, désire que les autres vivent selon sa propre constitution, mais comme tous désirent la même chose, tous se font également obstacle, et parce que tous veulent être loués ou aimés par tous, ils se tiennent tous réciproquement en haine » (Eth III, 31, Scolie).

Tout part évidemment de la plus tendre enfance. Chez le nourrisson, le regard est l’élément décisif. « Le regard du parent est le premier miroir dans lequel l’enfant se voit. Ce moment décisif marque la naissance simultanée de sa conscience d’autrui et de soi, et par là la naissance de la conscience elle-même. » (Tzvetan Todorov). L’enfant, petit être dépourvu de conduites instinctives se trouve être beaucoup plus incomplet que n’importe quel autre animal, et cherchera naturellement à combler cette incomplétude auprès de ses parents ou des personnes qui s’occupent de lui. Il  demandera donc essentiellement à obtenir leur reconnaissance et des modèles à imiter. Cette reconnaissance et cette demande mimétique prennent plusieurs formes élémentaires et évidentes à tout un chacun : nourrissage, sécurisation, réconfort et affection, exemples à suivre (dont l’éducation, notamment par l’inculcation de règles de conduite en famille et en société).

Il est d’expérience que ce sont les carences graves et répétées dans ces formes qui conduisent aux pathologies des personnalités. Rappelons que le terme « pathologie » désigne étymologiquement « l’étude des passions », avant celle des maladies : les carences que nous évoquons mènent de fait à des conduites excessivement passionnelles, donc, à terme, génératrices de souffrances pour l’individu lui-même (« Soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune, et il est au pouvoir de celle-ci à un point tel qu’il est souvent contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. » (Eth IV, Préface)) et pour autrui, les passions étant le facteur principal de désunion (« En tant que les hommes sont tourmentés par des affects qui sont des passions, ils peuvent être réciproquement contraires les uns aux autres. » (Eth IV, 34)).

En particulier, une sécurisation sociale relativement solide, la froideur  affective des parents ou de leurs substituts, souvent réalisée dans leur absence réelle ou ressentie, un laisser-aller comportemental excessif  (non inculcation de règles de conduite), semblent être des facteurs qui favorisent l’émergence d’une ambition de domination forte pouvant conduire à des comportements sadiques. L’expérience de proches dominateurs à l’égard de tiers accentue cette tendance. Remarquons que la déficience parentale et l’absence d’inculcation de règles de conduite dans l’enfance et l’adolescence défavorisent la construction d’une personnalité bien structurée. D’où la propension des « sadiques » à la mauvaise gestion de leurs patrimoines, à la dépense et à la prodigalité, mais aussi à l’action réelle et à la répétition d’expériences qui sont autant de recherche de structuration.

A l’inverse, une sécurisation sociale relativement faible, la froideur  affective des parents ou de leurs substituts, souvent réalisée dans leur absence réelle ou ressentie, l’imposition rigide et excessive de règles comportementales, rendent plus difficile la résistance aux ambitions de domination des autres, donc favorisent leur soumission et la tendance à des comportements masochistes. L’expérience de proches dominateurs à l’égard de l’individu lui-même accentuent évidemment cette tendance. Remarquons ici qu’un cadre d’éducation trop strict structure une personnalité rigide, encline à ne pouvoir se mouvoir qu’à l’intérieur de règles très délimitantes, ce qui favorise plus l’imagination que la réalisation. D’où la propension masochiste à imposer des contrats à suivre scrupuleusement par leurs partenaires sexuels afin de pouvoir concrétiser l’univers sexuel imaginaire que l’individu a élaboré.

Illustrons ces affirmations par

Quelques exemples célèbres

Gilles de Rais

« Jeanne, je crois que chacun de nous à ses voix. Des voix mauvaises et des voix bonnes. Je suis le petit taureau de Champtocé, né dans la Tour noire de la forteresse. J’ai été élevé par mon grand-père, Jean de Craon, un grand Seigneur, mais aussi un aventurier de sac et de corde. Les voix que j’ai entendues dans mon enfance et de ma jeunesse ont toujours été celles du mal et du péché. Jeanne, tu n’es pas venue sauver seulement le Dauphin Charles et son royaume. Sauve aussi le jeune seigneur Gilles de Rais ! Fais-lui entendre ta voix. Jeanne, je ne peux plus te quitter. Jeanne, tu es une Sainte, fais de moi un Saint. »

« À chaque degré de pouvoir doit répondre un certain degré de connaissance. Ce qui est redoutable en effet, c’est le pouvoir illimité commandé par un esprit borné. Il n’est de violence ni de crime qu’il ne faille craindre de mains vigoureuses au service d’une tête faible. »

(Michel Tournier, Gilles et Jeanne)

Remarque : nous sommes conscients des doutes qui divisent la communauté des historiens quant à la réalité des meurtres horribles à caractère sadiques imputés à Gilles de Rais. Les médiévistes sont convaincus de cette réalité tandis que d’autres historiens n’y croient pas et voient plutôt la condamnation de Gilles de Rais comme la conclusion d’un procès politique orchestré à son encontre, sa disparition servant à la fois les intérêts de l’Eglise et du Duc de Bretagne. Selon eux, le seigneur de Rais ne serait pas un saigneur ! Les arguments ne manquent ni d’un côté, ni de l’autre, et nous n’avons aucune autorité pour intervenir dans ce débat. Ce qui est indéniable par contre, c’est le caractère dominateur et la conduite erratique du personnage. De ce fait, il présente les tendances caractérielles nécessaires (mais non suffisantes) qui favorisent le passage à l’acte sadique. Par ailleurs, une certaine interprétation des faits avérés autorise aussi cette possibilité. C’est pourquoi nous adopterons le point de vue des médiévistes.

On trouvera sans peine sur la Toile de nombreux exposés, assez concordants dans l’ensemble, de la biographie de Gilles de Rais. Ici, nous nous contenterons d’en extraire les faits qui corroborent  l’existence des facteurs qui favorisent l’émergence d’une personnalité à tendance sadique.

Gilles est né aux environs de l’an 1404. Il est le fils aîné de Guy II de Montmorency-Laval qui, après avoir consenti au mariage avec Marie de Craon, la fille de Jean de Craon, devint baron de Rais (et se nomma Guy II de Laval-Rais), doyen des barons de Bretagne, titre dont  Gilles héritera. Par naissance, celui-ci occupe bien une position sociale sécurisée et très dominante qui s’accentuera d’abord par sa nomination au rang de Maréchal de France en reconnaissance de ses victoires contre les Anglais, ensuite par la dot de son épouse Catherine de Thouars et, enfin,  par héritage au décès de son grand-père Jean de Craon en 1432.

En 1415, à la fin de son enfance, il se retrouve orphelin et c’est son aïeul maternel, Jean de Craon, qui s’occupera de son éducation. Homme cruel, cynique, tyrannique, violent et humiliant avec son entourage, pilleur, corrupteur, aux mœurs sexuelles perverses (il fait enlever femmes, hommes et enfants et leur fait subir moult sévices), il ne se tracasse guère cependant de fournir des règles de conduite à son petit-fils, se contentant de le pousser à obtenir lui-même ce qu’il désire, ou ce qu’il lui suggère de désirer par la contrainte et la violence (c’est ainsi qu’il enlèvera sa future épouse que ses parents lui refuse d’abord pour cause de consanguinité). Lors de son procès, après avoir avoué les meurtres d’enfants, il justifiera ses forfaits en accusant le laisser-aller éducatif de son aïeul : « J’ai été mal gouverné dans mon enfance ». Lors de son exécution, il exhortera la foule présente à bien éduquer leurs enfants afin de leur éviter la tentation de commettre les crimes qu’il a lui-même commis et dont il se repend. Laisser-aller éducatif et spectacle de scènes violentes et humiliantes font donc bien partie de l’univers adolescent de Gilles. Mais les expériences de ce type seront aussi le lot presque quotidien de ses années de jeune adulte où il est un seigneur de guerre qui, à l’instar de tous ses semblables à l’époque, entre autres exactions, pille, tue, viole, rôtit femmes, hommes et enfants pour son bon plaisir.

Gilles de Rais est donc bien conscient, quoique confusément, du défaut de structuration de sa personnalité et l’on peut interpréter les épisodes marquants de son existence comme une recherche erratique de facteurs structurants. Ainsi, sa foi catholique fervente et totale est un liant interne nécessaire qu’il n’abandonnera jamais : c’est elle qui l’attache de façon viscérale à Jeanne d’Arc ; c’est la capture et l’exécution de celle-ci qui l’ébranlera au point de le faire douter de la puissance divine et de le pousser à se tourner vers celle de Satan ; c’est cependant elle qui l’accompagne malgré tout dans les rites sataniques auxquels il se livre … avec la croix christique dans une main ; c’est elle qui le pousse à dépenser sans compter et à se ruiner pour offrir des spectacles à la gloire des exploits de Jeanne d’Arc (les fameux « Mystères d’Orléans ») ; c’est la menace d’excommunication qui le pousse à avouer publiquement ses crimes ; c’est la crainte de ne pas paraître « entier » au jugement dernier qui justifie sa demande de retrait précoce du bûcher et d’inhumation.

Le Marquis de Sade

Par naissance, Sade jouit évidemment aussi d’une position sociale dominante et sécurisée.

Pour ce qui est de son enfance et de son adolescence, on constate des lacunes affectives et directives, ainsi que des expériences sexuelles marquantes, tout comme dans la vie de Gilles de Rais.

Quand on ouvre la très documentée biographie de Sade par Jean-Jacques Pauvert (Sade vivant, Robert Laffont, 1986), on y apprend :

  • que « nous en savons très peu sur l’enfance de Sade et sa jeunesse » ;
  • que le comportement de son père et de sa mère « est encore mal cerné » ;
  • que son père était « distant jusqu’à l’extrême froideur », « pompeux avec les siens comme avec ses domestiques », « rigide jusqu’à l’étroitesse », ce qui ne prédispose guère à « gâter » un enfant.

Quant à la figure de sa mère, « elle reste encore à ce jour aux trois-quarts plongée dans l’obscurité la plus épaisse ». Mais Sade a attribué à plusieurs de ses héros une véritable haine de leur mère (l’un d’eux va jusqu’à fêter sa mort par un feu de joie), ce qui ne fait guère présumer chez Sade un très grand amour de sa propre mère.
On apprend également que « les quatre premières années de la vie de Sade se déroulèrent assez à l’écart de ses parents », dans la famille Condé qui était apparentée à sa mère. Quoiqu’il en soit, Sade a quatre ans lorsque celle-ci disparaît définitivement de son univers.

Ensuite, de quatre à dix ans, Sade est élevé chez une de ses grands-mères et entouré de cinq de ses tantes, mais aussi, une partie de ces années, chez un oncle abbé dont Sade lui-même a révélé qu’il était profondément débauché et que son château était un véritable « b… » (sic).

Enfin, Sade a été, pendant trois ou quatre ans, de l’âge de dix à treize ou quatorze ans, pensionnaire au collège Louis-le-Grand, tenu par les Jésuites, dont la discipline s’exerçait au moyen de verges « données à huis clos ou devant témoin » et dont la réputation d’homosexualité « était proverbiale », écrit toujours Jean-Jacques Pauvert.

A l’adolescence, il découvre en outre les pratiques sodomites et le châtiment corporel (le fouet) au Collège Louis-le-Grand.

Remarquons à nouveau ici la prégnance de la religion dans les écrits sadiens. Au cœur de ses pires fantasmes, Sade  ne parvient pas vraiment à se détacher du modèle chrétien : Dieu est omniprésent dans cette œuvre exacerbée et impie, l’écrivain connaît la Bible par cœur, il consacre des dizaines de pages aux sacrements, dogmes et rites de la religion chrétienne (immortalité de l’âme, confession, péché originel). Sade conserve le modèle chrétien dans son œuvre mais en l’inversant. Il en utilise notamment le schéma, l’imagerie et le vocabulaire ; la démarche est particulièrement flagrante dans deux domaines : le modèle monacal (l’enfermement sadien) et la figure christique (celle de Justine, la victime absolue). L’interrogation mystique est évidente: le sacré y est très présent, à condition de ne pas le réduire au religieux.

Jean-Pierre Vandeuren

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