Spinoza, sadisme et masochisme (7/8)

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Masochisme et christianisme, l’exemple de Histoire d’O

« Il la posséderait ainsi comme un Dieu possède ses créatures, dont il s’empare sous le masque d’un monstre ou d’un oiseau, de l’esprit invisible ou de l’extase. »

« Elle se trouvait heureuse de compter assez pour lui pour qu’il prît plaisir à l’outrager, comme les croyants remercient Dieu de les abaisser. »

(Pauline Réage, pseudonyme de Dominique Aury, pseudonyme d’Anne Desclos)

On peut  très facilement résumer la célèbre Histoire d’O. Quelques lignes suffisent. Une jeune parisienne, dont on ne sait rien et dont on apprendra bien peu au fil des pages, est conduite, par son amant (René), un beau jour par surprise dans un mystérieux château à Roissy (lieu choisi par hasard par l’auteur). Elle y subira tous les sévices et outrages avant de devenir officiellement « l’esclave » de son amant qui la « donnera » ensuite à son meilleur ami, l’inquiétant et fascinant Sir Stephen, qui finira également par l’abandonner. Voici pour le fond, mais c’est bien sûr la forme qui est primordiale dans ce court récit composé de 4 parties et d’une fin alternative. Cette forme et ce style lui donnent toute son intensité et recèlent de plusieurs niveaux de lecture passionnants, mais nous nous contenterons ici d’y souligner la prégnance de la religion.

Cette glorification esthétique de l’autodestruction repose très largement sur l’imaginaire. La capitulation de soi, comme reddition, se fait toujours au profit de quelqu’un ou quelque chose d’extérieur, à un Autre. La soumission à cet être supérieur occupe un rôle central dans le champ religieux, que Réage n’hésite pas à croiser avec l’érotisme dans son roman. Les allusions religieuses y sont nombreuses : évocation du martyr de Sainte Catherine, règle du silence et du regard dans le château rappelant la discipline monastique, chaînes qui réunissent les mains de O « comme en prière », et ainsi de suite. Mais plus encore que dans les images, c’est dans le champ lexical que la terminologie religieuse se fait insistante. Quelques aperçus :

 « Commit-elle une faute? »

 « Ah ! Dieu merci, elle n’était plus libre »

 « Ah ! Que le miracle dure, que ne s’efface pas la grâce »

Dans ce jeu de rôle religieux, ce sont les figures masculines, ses bourreaux et violeurs, qui sont institués en êtres supérieurs, en Dieux vivants (voir les citations en exergue). L’auteure elle-même reconnaît dans ses interviews le rôle que son exposition au christianisme dans l’enfance a joué dans la formation de ses propres tendances sacrificielles. Il existe donc un parallèle délibéré entre le roman et le martyr chrétien, où la douleur infligée à soi-même, ou du moins consentie, peut mener à l’enrichissement spirituel et mystique.

On retrouve aussi le domaine religieux dans la volonté totalisante du monde créé par Réage. Ainsi, les règles que O doit observer dans le château et en sortant structurent complètement son monde autour de sa soumission sexuelle. Chaque élément narratif en dépend. Par exemple, son travail de photographe sert de toile de fond plus ou moins crédible. Il sert à introduire le personnage important de Jacqueline, mais n’opère pas comme contrainte fictionnelle rigide sur le récit : il s’accommode sans broncher des absences prolongées d’O et, une fois Jacqueline happée dans la ronde sexuelle des personnages, il disparaît totalement de la toile narrative. Tout dans l’univers créé par Réage sert l’économie pornographique du roman, tout comme dans la religion qui emploie le même procédé, embrigadant tous les matériaux disponibles pour les interpréter en phénomènes saturés de polarités religieuses.

Cette proximité entre masochisme et christianisme se retrouve dans le poème de Baudelaire qui inaugure nos articles …

Jean-Pierre Vandeuren

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