Mystification et mythification, stratégies d’affirmation du Conatus (2/3)

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Le cas « Anna O. » : mystification freudienne

Anna O. fut une jeune patiente du docteur Joseph Breuer, médecin généraliste viennois et ami et maître de Freud. Son cas joua un rôle particulièrement important dans l’histoire de la psychanalyse parce qu’il est considéré comme étant véritablement à l’origine de la cure psychanalytique. Il a donné lieu à un article conjoint de Breuer et Freud en 1892 et, plus tard, il figurera parmi le recueil des cinq « études sur l’hystérie » publiées par ces mêmes auteurs.

Anna O. est évidemment un pseudonyme utilisé  dans le but de préserver l’anonymat de la patiente, mais son véritable nom et son histoire, remarquable, furent dévoilés, en 1953 par Ernest Jones dans son livre La vie et l’œuvre de Sigmund Freud. Il s’agit de Bertha Pappenheim qui fut  la première assistante sociale allemande, une pionnière du mouvement féministe et une fondatrice d’orphelinats, une bienfaitrice militante à laquelle l’Allemagne rendra hommage à travers l’émission d’un timbre-poste en 1954.

Les écrits publiés de Breuer et Freud parlent d’une guérison totale d’Anna, alias Bertha, grâce à ce que celle-ci avait elle-même nommé une « talking cure » et qui deviendra la cure cathartique de la psychanalyse. Mais cette guérison est un des mythes inventés par Freud pour se promouvoir et vanter les effets bénéfiques de ses pratiques. Il y eut bel et bien guérison, mais beaucoup plus tardive qu’allégué par Freud et sans véritable lien avec lesdites pratiques. Par contre, nous pouvons, grâce à une analyse de la personnalité de Bertha, découvrir les véritables causes de cette guérison.

Commençons par un rappel des faits, en utilisant le nom véritable d’Anna O.

Bertha Pappenheim, patiente de Breuer

Bertha Pappenheim naît à Vienne le 27 février 1859 au sein d’une famille juive orthodoxe et puritaine. Le père, Siegmund Pappenheim, est né à Pressburg (Bratislava) le 10 juin 1824 et exerce la profession de marchand. La mère, Recha Goldschmidt, est née à Francfort-sur-le-Main le 13 juin 1830 et appartient à une famille bourgeoise très impliquée dans les œuvres de charité. Les époux Pappenheim auront successivement quatre enfants, trois filles et un garçon. L’aînée, prénommée Henrietta, voit le jour en 1849 et meurt de la tuberculose en 1867 alors que Bertha est âgée de 8 ans. La deuxième, Flora, naît en 1853 et décède deux années plus tard, soit quatre ans avant la naissance de Bertha. Enfin, en 1861 apparaît Wilhem, le benjamin de la famille Pappenheim.

C’est en 1880 que Breuer est appelé par madame Pappenheim au chevet de sa fille Bertha pour en soigner les quintes de toux. Elle explique au docteur Breuer que son mari est, lui aussi, atteint de la tuberculose et que Bertha le soigne jours et nuits depuis cinq mois.

Bertha se présente d’emblée à Breuer comme une jeune fille très séduisante :

«  Elle est remarquablement cultivée, intelligente, ingénieuse et intuitive et aurait pu et dû assimiler une riche nourriture intellectuelle qu’on ne lui donna pas au sortir de l’école. »

En plus de sa langue natale, l’Allemand, elle connaît le Français, l’Anglais, l’Italien et le Yiddish. Elle a une activité mentale débordante (rêveries quasi permanentes), compensant l’existence des plus monotones qu’elle mène dans cette famille puritaine.

La toux n’est que l’un des symptômes d’une maladie que Breuer va tenter d’appréhender.

Bertha a tout d’abord présenté des troubles de l’élocution, s’arrêtant de parler au milieu d’une phrase, comme « absente »,  cependant que l’expression de son regard se modifiait. Cette première phase de la maladie fut lente, et coïncida avec le début de la maladie du père.

Puis, lors d’une deuxième phase de la maladie, que Breuer appellera la « période de psychose manifeste », et qu’il date du 10 décembre 1880 à avril 1881, il assiste à une aggravation des symptômes.

Il décrit une paraphasie (la paraphasie phonémique est une transformation de la forme phonologique du mot. Les phonèmes ne sont pas déformés mais les erreurs consistent en la substitution, l’omission, l’ajout ou la transposition d’un ou de plusieurs phonèmes), un strabisme convergent, des troubles graves de la vue, une contracture parésique (la parésie  est un déficit moteur défini par une perte partielle des capacités motrices d’une partie du corps (limitation de mouvement, diminution de la force musculaire), parfois transitoire d’un ou de plusieurs muscles, par opposition à la paralysie ou plégie, qui est, elle, caractérisée par la perte totale de motricité d’une partie du corps), parésie totale dans le membre supérieur droit et les deux membres inférieurs, et partielle dans le membre supérieur gauche, une parésie des muscles du cou.

Bertha ne peut plus quitter son lit : elle est quasiment paralysée.

Par période, elle est en proie à des hallucinations, à des manifestations de colère et d’agressivité et elle ne reconnaît plus personne.

A d’autres périodes, elle reconnaît son entourage, a un comportement adapté, mais elle est triste et anxieuse.

La mort du père le 5 avril 1881 inaugure la troisième phase de la maladie et une aggravation de son état : après une période d’agitation intense, Bertha reste deux jours dans un état de prostration profonde dont elle sortira très changée.

Breuer est la seule personne qu’elle reconnaisse toujours. Reconnaître les autres lui demande de se livrer à un épuisant travail qu’elle nomme « recognising work ».

Elle ne s’exprime plus qu’en anglais mais lit sans difficulté des livres français et italiens. Par contre, elle ne comprend absolument plus sa langue maternelle et refuse toute nourriture.

En juin 1881, l’affect d’angoisse domine le trouble psychique et « d’intenses compulsions au suicide apparaissent ». En décembre, elle va pouvoir de nouveau parler à Breuer. Mais ce n’est qu’à partir de 1888, après huit années de souffrance, que, selon les écrits de Breuer et Freud, elle ira vraiment mieux.

Quelle fut la méthode utilisée, toujours selon nos auteurs, pour obtenir cette guérison, ou du moins affirmer la survenue de celle-ci ? En fait, c’est la patiente elle-même qui suggéra à Breuer le principe de la « talking cure » (pour reprendre ses propres termes). C’est Bertha qui fit comprendre au médecin l’intérêt de formuler ses symptômes, puis de remonter à leurs origines. « Freud, qui n’a personnellement jamais connu Bertha Pappenheim en tant que patiente, fera de ce traitement et de sa méthode, la cure par la parole, le paradigme de toute la démarche thérapeutique et pour ainsi dire la scène primitive de la psychanalyse » (Roussaux). Non seulement Bertha est au cœur de la naissance de la psychanalyse mais elle se révèle même être l’inventeur de la cure cathartique.

Cependant, cette cure n’est absolument pas la cause de la guérison de Bertha. Dans les Etudes sur l’hystérie, Breuer précise qu’Anna O., alias Bertha, a guéri de son hystérie en évoquant la cause première de ses symptômes et que, au terme d’une période assez longue, elle a retrouvé son équilibre psychique. Nous sommes en 1895 et Breuer conclut : « Depuis, elle jouit d’une parfaite santé ». Or la cure psychanalytique se termine en 1882 et Anna O., à cette date, est loin d’être guérie : dans un séminaire donné à Zurich en 1925, Jung révéla que Freud lui avait dit que la malade, en réalité, n’avait pas été guérie. Il n’y eut pas du tout de guérison dans le sens où le cas fut présenté à l’origine. Nous sommes en fait très loin du brillant succès thérapeutique relaté par nombre d’auteurs. La réalité est contenue dans cette phrase de J. Breuer : « Elle partit ensuite en voyage, mais un temps assez long s’écoula encore avant qu’elle pût trouver un équilibre psychique total.» Mais le mythe de la naissance de la psychanalyse avait été créé avec succès grâce à cette mystification et il perdure encore.

La guérison n’ayant pas émergé de la « talking cure », quelle en fut la cause réelle ?

Depuis la découverte de cette supercherie freudienne, bon nombre d’auteurs se sont penchés sur cette question sans pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. Dominique Bourgeon (voir http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2008-1-page-353.htm), suggère cependant, à juste titre,  que c’est le don de soi aux orphelins, aux prostituées, aux filles-mères, qui en fut la cause.

Mais quelle est la cause de cette cause ? Pourquoi cette cause fut-elle efficace dans le cas singulier de Bertha ?

Nous trouverons la réponse à cette dernière question dans

La personnalité de Bertha Pappenheim

(Remarque : la théorie de la personnalité à laquelle nous nous référons par la suite est développée dans notre livre à paraître très prochainement : Une théorie générale de la personnalité, mais même sans la connaissance de son contenu, la compréhension globale de ce qui suit ne doit pas être gênée).

A la lumière des informations biographiques portées à notre connaissance, nous pouvons en inférer les dispositions probables suivantes dans le chef de Bertha.

Elle devait être très émotive (E) et subir un grand retentissement de ses affections (R). Nous inférons ces deux intensités de sa grande instabilité émotionnelle et de la longue durée de sa maladie mentale. Quant à son degré d’activité, nous affirmons, au vu de son comportement après sa guérison, qu’il devait également être élevé (A), ce qui la classerait comme une « passionnée » (E, A, R). Cependant, cette activité apparaît réprimée au sein de sa famille. C’était encore le lot général des filles de familles bourgeoises, juives de surcroît, en ce lieu et à cette époque : elles étaient cantonnées aux rôles domestiques subalternes. Cet étouffement dans le chef d’une fille intelligente devait ajouter à ses souffrances car, le passage à l’action étant inhibé par le milieu socio-familial, sa grande émotivité ne pouvait trouver d’exutoire à l’extérieur et devait donc se replier vers l’intérieur. Le feu intérieur intense ne pouvant laisser échapper sa chaleur à l’extérieur finit par brûler tout l’intérieur. La maladie mentale résulta de cet étouffement. Un passionné doit pouvoir se livrer à sa passion, souvent unique et dévorante, sous peine d’étiolement progressif. Mais quelle était cette passion qui ne demandait qu’à s’exprimer puissamment ? Nous allons y venir.

Mais avant, il faut encore relever la hiérarchie des intelligences de Bertha et leur intensité.

Il est parfaitement clair que Bertha devait posséder, à un point très élevé, l’intelligence intrapersonnelle (c’est elle-même qui suggère l’utilisation de la « talking cure » et qui, in fine, trouvera seule la solution du don de soi), interpersonnelle (elle comprend la douleur des autres), linguistique (elle possède au moins quatre langues de façon courante) et, probablement, existentielle (en témoignent ses difficultés et ses dévouements).

Pour découvrir sa passion, il nous suffira de trouver ses valeurs parmi les neuf que nous avons mises en exergue dans notre livre à paraître.

La valeur franchement dominante de Bertha dut être la tendresse (T). Elle était tournée vers les autres, d’abord principalement vers son propre père qu’elle soigna jusqu’à l’épuisement, mais ensuite vers les déshérités, les laissés-pour-compte qu’étaient les orphelins et les femmes. Elle n’a découvert cette passion que petit-à-petit, d’abord au travers de ses formations, ensuite de ses engagements successifs, mais elle s’y est en définitive totalement consacrée. Et c’est cette activité débordante, prenante au plus haut point, littéralement « passionnelle » qui, en donnant un exutoire à son émotivité bouillonnante, lui permit de se sauver de sa maladie mentale. Mais cette activité lui permit aussi de satisfaire un haut besoin de reconnaissance (H), l’autre de ses deux orientations majeures qu’elle n’avait pas pu obtenir de son père qui agonisa hors de sa présence, la privant de son dernier regard reconnaissant. Dorénavant, la reconnaissance viendrait de ses « protégés » et de la société elle-même.

Par souci de complétude, mais cela n’apportera que peu à l’explication de son « sauvetage », on peut ajouter parmi les valeurs de Bertha : le désir de comprendre (I) (il est manifeste dans ses propositions de recherches des causes dans son passé), un certain orgueil (O), qui n’est pas incompatible avec sa tendresse (sans se tourner assez fortement vers elle, comment aurait-elle pu trouver la force de trouver ces solutions à ses souffrances ?), une ambition de domination affirmée (HF) (elle impose ses points de vue à Breuer et, dans ses engagements sociaux, se montrent très directive), une sensualité faible (nS) (on ne lui connaît aucune relation amoureuse ou intime, par exemple), peu d’intérêt pour les possessions matérielles (l’héritage de sa mère est dévoué à l’achat d’un bâtiment pour y loger des orphelins). Nous n’avons aucune information pour nous prononcer sur ses tendances éventuelles au conformisme (HC) ou à la négociation (HN).

On peut affirmer que Bertha se rendit compte que la cure analytique, même si elle aboutit à la connaissance des causes des souffrances, n’est que de peu d’utilité pour leur guérison. Seules des joies peuvent contrer des tristesses et ces joies doivent avoir une intensité proportionnelle à celles des tristesses à supprimer. Cette intensité ne peut être obtenue que par le vécu de joies qui nous correspondent profondément, c’est-à-dire qui sont engendrées par la recherche et la pratique des valeurs qui nous orientent. Bertha, petit à petit, a reconnu que ses propres valeurs dominantes étaient la tendresse (T), pratiquée dans le don de soi, et le désir de reconnaissance (H), obtenue grâce à cette pratique. C’est ce qui l’a sauvée.

Jean-Pierre Vandeuren

 

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