Mystification et mythification, stratégies d’affirmation du Conatus (3/3)

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Tout est désir mimétique : mystification girardienne

Pour un exposé de la théorie développée par René Girard autour du désir mimétique et de sa relation avec le spinozisme, on se reportera à notre article Spinoza et René Girard. Dans ce paragraphe, nous nous contenterons de démonter le processus de mystification utilisé par René Girard pour convaincre ses lecteurs de la validité de ses analyses littéraires basées sur cette théorie et qui peut être résumée par  l’affirmation que la condition de possibilité de tous les désirs empiriques se trouve dans une espèce de désir originaire ou transcendantal qualifié de « désir mimétique ». Celui-ci consiste, pour tout homme, en un désir, éprouvé consciemment ou inconsciemment, d’absorber, de s’assimiler, par imitation un modèle humain qui lui apparaît comme infiniment prestigieux.

Pour emporter cette conviction, Girard, qui par ailleurs manie très bien le verbe, commence par isoler le texte de tous ses contextes : période historique, faits sociaux, familiaux, vision du monde de l’auteur ne font l’objet d’aucune mention. Attitude semblable à celle des structuralistes pour lesquels le texte se doit d’être doué de sa vie propre (voir par exemple l’analyse structuraliste du poème Les Chats de Baudelaire (cf. notre article Spinoza et l’Art (10/12))). Ensuite, Girard procède à une seconde isolation, celle de parties, souvent limitées à une phrase, qui peuvent être interprétées comme relevant du désir mimétique.

Ces deux opérations aboutissent à une double amputation : le texte est coupé de ses origines génétiques et son tout disséqué en parties non reliées. Ce procédé pourrait être nommé « réduction à l’Imagination » car, on le sait, l’Imagination est source d’erreur en ce qu’elle est une connaissance tronquée. Elle ne connaît pas les causes des affections subies. Les amputations girardiennes ont pour effet d’éliminer nombre de causes afin de présenter le désir mimétique comme l’unique cause efficiente. Elles favorisent donc la connaissance du premier genre et non pas la connaissance véritable. Elles mystifient le lecteur qui est amené à s’imaginer détenir une clef de celle-ci. René Girard est un prestidigitateur du verbe : son écriture claire distrait des vraies causes et sème la confusion.

Disons-le tout net : pour Girard, le texte isolé de tout contexte, devient prétexte, prétexte à justifier sa théorie et ne vaut que comme illustration de celle-ci.

Le septième livre de Girard, Shakespeare : les feux de l’envie, est particulièrement emblématique de ce procédé. L’idée centrale de cet essai  est que Shakespeare «ne se contente pas d’illustrer plus ou moins instinctivement le désir mimétique, mais qu’il en est le théoricien». La « « démonstration » en est faite de façon plus ou moins détaillée sur nombre de pièces de Shakespeare, avec une insistance particulière sur le Songe d’une nuit d’été, Jules César, Troïlus et Cressida et le Conte d’hiver. Mais aussi sur les Sonnets. En fait de « démonstration », c’est principalement le double processus d’amputation qui y est constamment à l’œuvre, appuyé par un dogmatisme irritant qui s’épanouit dans un essaimage de formules non fondées, ainsi que dans un mépris constant à l’égard de tous les penseurs qui ne partagent pas le point de vue de Girard, de Marx à Freud, et de Nietzsche à Lévi-Strauss, en passant par Sartre.

Attardons-nous sur le traitement des Sonnets (Chapitre XXXII).

« Ces extraordinaires Sonnets qui sont un déluge d’idées et d’images creusées avec un acharnement qui donne le vertige. » (Hyppolite Taine)

Les Sonnets est un recueil de poèmes de Shakespeare qui forment un hapax dans son œuvre principalement théâtrale. Il fut publié pour la première fois en 1609, soit 7 ans avant la mort de Shakespeare. Il contient 154 sonnets dits « shakespeariens » car leur forme est différente des sonnets « classiques » (deux quatrains suivis de deux tercets). Les sonnets de Shakespeare comportent, en général aussi 14 vers (à deux exceptions près : les sonnets 99 et 126, le premier étant formé de 15 vers, le second, de 12), mais ni les quatrains ni les tercets n’y sont marqués. Il s’agit de strophes à 14 vers dont les 12 premiers, à rimes croisées (sauf le sonnet 126), exposent et développent le thème du sonnet, et dont les deux derniers, rimant ensemble, forment un distique qui reprend ce thème de façon compacte. La plupart des traductions françaises conservent cette structure, tandis que d’autres se sont efforcées de la transformer en la structure classique.

Voici à titre d’exemple le sonnet 42, dans les deux formes de traduction. Il nous sera utile car il s’agit du premier sonnet « sélectionné » par Girard à l’appui de sa thèse.

Qu’elle soit à toi, ce n’est pas là tout mon chagrin 

Et cependant on peut dire que je l’ai bien aimée 

Mais que tu sois à elle, voilà ma suprême douleur 

Cette perte d’amour-là me touche de bien plus près.

Ô mes offenseurs chéris, voici comment je vous excuse 

Toi, tu l’aimes, parce que tu sais que je l’aime 

Elle, c’est encore pour moi qu’elle me trompe

En permettant à mon ami de l’apprécier à cause de moi.

Si je te perds, ma perte fait le gain de ma bien-aimée 

Et, si je la perds, c’est mon ami qui profite de la perte 

Si je vous perds tous deux, tous deux vous vous trouvez ensemble

Et c’est encore pour mon bénéfice que vous me faites porter cette croix.

Ce qui me console, c’est que mon ami et moi, nous ne faisons qu’un 

Douce flatterie ! il n’y a donc que moi qu’elle aime.

                  —————————————————————————

Tout mon chagrin n’est pas qu’elle soit ta maîtresse

Et l’on sait cependant combien je l’adorais !

Mais qu’elle te possède, oh ! voilà ma détresse

Et la perte d’amour qui me touche de près.

 

Voici tous deux comment je vous excuserais :

Tu l’aimes, la sachant l’objet de ma tendresse ;

Elle, de son côté, me trompe sans regrets,

Sachant que c’est à moi que ton amour s’adresse.

 

Si je la perds, c’est toi qui vas en profiter ;

Si je te perds, ma perte est un gain sûr pour elle ;

Si je vous perds tous deux, comme je puis compter

 

Vous voir toujours unis, ma perte est moins cruelle.

Mais puisque je ne fais vraiment qu’un avec toi,

Ô douce flatterie, elle n’aime que moi !

 

Les Sonnets mettent en scène trois personnages, qui sont d’ailleurs réunis dans le poème précité, William Shakespeare, un homme (son ami) et une femme (sa maîtresse). Qui furent ses deux derniers ? Personnes réelles ou imaginaires ? Autrement formulé : ces poèmes sont-ils autobiographiques ou non ? Ces questions alimentent la controverse depuis des siècles, d’autant plus qu’elles sont attisées par la mystérieuse dédicace placée en tête de la publication de 1609 :

Au véritable père de ces sonnets,

Mr W.H.,

Tout le bonheur et cette éternité que lui promit

Notre poète immortel !

Tel est le souhait bien sincère

De celui qui aventure cette publication.

Qui fut cet énigmatique Mr W.H. ?

Le lecteur intéressé pourra trouver un compte rendu des diverses suppositions avancées au cours des siècles passés dans l’introduction du livre de Fernand Henry, Les sonnets de William Shakespeare traduits en sonnets français, accessible ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1310005/f5.image

Fidèle à son procédé de double amputation, René Girard balaie d’un geste cette question et donc tout le contexte de l’écriture de ces sonnets (alors que, parmi toutes ses formules à l’emporte-pièce, il affirme par ailleurs que « le contexte importe plus que le texte » !). A propos du sonnet 42, il écrit : « il est impossible de résoudre l’énigme (d’ailleurs sans véritable intérêt) du répondant biographique exact de ces vers ». Girard a effectivement raison. Sauf découverte improbable, il sera toujours impossible d’avancer avec certitude l’identité exacte des deux personnes destinataires des sonnets. Mais cette incertitude n’autorise pas à faire fi de tout le contexte dans lesquels ceux-ci furent écrits. Une lecture attentive de l’intégralité des poèmes et une connaissance approfondie des circonstances historiques, doit permettre une reconstitution d’un contexte très probable au travers duquel une interprétation cohérente de l’ensemble de l’œuvre soit possible. Cette interprétation palliera la première amputation girardienne.

La lecture complète des poèmes pallie aussi la deuxième amputation girardienne qui consiste, rappelons-le, à sélectionner de minimes parties du texte complet et à les promouvoir au rang de preuves irréfutables de sa conception des choses, tout en proclamant que « Les sonnets contiennent des matériaux mimétiques trop étonnants pour ne pas mériter une place dans ce livre. » Le « matériau » extrait du sonnet 42 est le sixième vers « Toi tu l’aimes parce que tu sais que je l’aime », dans la première traduction citée. C’est sur ce vers qui apparaît dans l’un des deux seuls sonnets où sont réunis les trois protagonistes, le 42 et le 144, que repose l’argumentation de Girard. Il est vrai qu’il a une consonance mimétique, mais il s’agit d’un vers parmi les 2156 que comporte le recueil ! Les deux sonnets, le 42 et le 144, tous deux « sélectionnés » par Girard, sont d’ailleurs les seuls qui permettent de traiter de la « situation triangulaire » qui lui est si chère. Le reste de l’argumentation consiste à convaincre le lecteur du mimétisme caché que comportent les sonnets où n’apparaissent que l’ami ou que la maîtresse, cela au moyen de contorsions verbales et d’appel à titre d’illustration à seulement trois autres poèmes, les 41, 61 et 150. Un vers emblématique sur 2156 et 5 poèmes repris parmi 154, cela représente quand-même une fameuse amputation (respectivement de plus de 99.9 % et de plus de 96.7% !) !

Mais il ne suffit pas de critiquer et détruire, il faut aussi construire.

Analyse

Selon notre propre point de vue, toute œuvre d’art expose un certain rapport au monde entretenu par l’artiste (voir note article Spinoza et l’art (9/12)). Quel pourrait être celui que Shakespeare veut nous exprimer dans ses Sonnets ?

Pour le voir, on ne peut se passer de plonger dans le

Contexte

A l’époque de Shakespeare, la jeunesse était brève et la plupart des personnes mourraient tôt. Shakespeare lui-même est décédé à l’âge de 52 ans et se sentait déjà vieux vers la quarantaine. Cela est explicite, en particulier dans les sonnets 2 et 138. Il s’est retiré de sa vie active dans le théâtre dès l’âge de 48 ans seulement.

A l’époque également, les artistes dépendaient financièrement du mécénat des « grands » de ce monde, principalement des nobles d’alors. Shakespeare avait de ce fait de nombreux rapports avec la cour d’Elisabeth et avec certains des courtisans plus particulièrement.

Parmi ces nobles, il y avait deux comtes dont les initiales peuvent correspondre à celles de la dédicace mentionnée plus haut (W.H.) : Henry Wriothesley, comte de Southampton (1573 – 1624) et William Herbert, comte de Pembroke (1580 – 1630). La plupart des « shakespearologues » penchent pour l’attribution de ces initiales au comte de Southampton, écartant le comte de Pembroke du fait qu’il était de 16 ans le cadet de Shakespeare et que les 17 premiers sonnets exhortent leur destinataire à procréer et que le comte de Southampton approchait déjà la trentaine à l’époque supposée de la rédaction des poèmes.

Des 154 Sonnets, les 126 premiers sont adressés à un homme, l’ami de Shakespeare, les sonnets 127 à 152 sont adressés à une femme, la maîtresse de celui-ci, tandis que les deux derniers ont un caractère général. La maîtresse de Shakespeare, décrite comme brune aux yeux noirs et au comportement « noir » car licencieux, est appelée la « Dark Lady » par les commentateurs. Qui pouvait-elle bien être ? Nous penchons pour Mary Fitton (1578 – 1647), dame d’honneur de la reine Elisabeth, connue pour ses nombreuses liaisons amoureuses et sa vie libertine (pour l’époque), qui eut une relation avec le comte de Pembroke, William Herbert, et en conçu un garçon, mort dès sa naissance. William Herbert refusa d’épouser Mary Fitton et connut la prison pour ce fait.

Dans ce contexte et à la lecture de tous les sonnets, nous pensons que William Herbert est le véritable « Mr W.H. » de la dédicace, que Mary Fitton est la « Dark Lady » et que les Sonnets racontent l’histoire, réelle ou imaginée, de la relation qu’aurait eue ou aurait imaginée, Shakespeare avec ces deux jeunes personnages. Les 17 premiers sonnets pourraient être interprétés comme une exhortation de Shakespeare à William Herbert pour qu’il épouse Mary Fitton et bénéficie des fruits de sa postérité.

Que ce que ces Sonnets racontent soit réel ou pas, que les relations évoquées aient effectivement eu lieu  ou que les personnes citées aient seulement servi de modèles, importe peu, c’est le rapport au monde que Shakespeare y expose qui est intéressant. Dans les deux cas d’ailleurs la dédicace s’applique parfaitement : ainsi que le confirme certains des poèmes, William Herbert est le véritable inspirateur de l’œuvre (sonnets 38, 76, 78, 79, 100, 101 et 102) et, grâce à elle, il bénéficiera de l’immortalité (sonnets 18, 19, 54, 60, 63, 65, 74, 77, 81, 100, 101, 107 et 108).

Shakespeare, personne sensible à l’extrême, à l’imagination débordante, devait souffrir amèrement de la fuite de sa jeunesse et des douleurs physiques ressenties dès l’aube de sa quarantaine alors que la puissance de sa pensée était à son apogée. Cette obsession de la fuite du temps, de la marche inéluctable et rapide vers la mort, de la flétrissure due à l’âge est omniprésente dans les poèmes et opposée à la beauté et à la jeunesse de ses deux destinataires (ce qui est un excellent argument pour avancer que ceux-ci furent probablement, de façon réelle ou en tant que modèles, William Herbert et Mary Fitton qui, à l’époque de la rédaction, devaient tous deux être dans une prime vingtaine). Les sonnets racontent ou imaginent l’histoire de William, W.H. (William Himself, subtilité et ambiguïté de la dédicace qui mêle les deux protagonistes mâles des Sonnets qui, tous deux, à des titres divers, inspirent l’œuvre et doivent acquérir l’immortalité grâce à elle) qui, par la puissance toujours jeune de son imagination poétique, tente de reconquérir sa puissance juvénile corporelle en désirant deux jeunes gens de sexe opposé et en emmêlant les trois destinées (l’impuissance du corps et la puissance du rêve et de la pensée sont mises en avant dans les sonnets 43 à 52).

La lecture suivie, sans amputation, des Sonnets permet à elle seule de suivre cette histoire d’un homme qui vit passionnément, réellement ou imaginairement, peu importe, les affres de la perte de sa puissance juvénile et qui tente de la reconquérir en s’alliant à la jeunesse d’autres. Et cela n’a que très peu de lien avec le désir mimétique.

Jean-Pierre Vandeuren

 

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