A propos et autour du livre de Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non reproduction (1/4)

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Chantal Jaquet

Professeure d’histoire de la philosophie moderne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Chantal Jaquet est, entre autres, une éminente spécialiste de Spinoza sur la philosophie duquel elle a publié de nombreux articles et quelques ouvrages. Le dernier de ceux-ci, Spinoza à l’œuvre, composition des corps et force des idées, rassemble quelques-uns de ceux-là, notamment une excellente analyse du célèbre livre de Damasio, Spinoza avait raison, où elle montre brillamment « l’erreur de Damasio » qui « tout en se réclamant de Spinoza, est sans doute en réalité plus cartésien qu’il ne le croit ». Ce qui permet à Chantal Jaquet de déceler ce paradoxe, c’est sa lecture pointue des textes, basée sue ce qu’elle dénomme son « pointillisme méthodologique » qui consiste à un retour strict au texte, à son lexique propre. Comme elle le dit très joliment : « le pointillisme méthodologique est un instrument anti-spectral. Il traque les fantômes cachés dans les mots, qui charrient toujours à son insu un imaginaire, une histoire. Il faut donc leur rendre leur véritable chair dans le corps du texte, et l’expurger des fantasmes qui le hantent ou des béquilles importées dont il peut fort bien se passer ». C’est en fait un tel fantasme présent dans l’esprit de Damasio qui conduit à son « erreur ». En effet, Spinoza, dans l’Ethique, prend bien soin de distinguer l’image et l’idée, comme deux modalités physique et mentale exprimant une seule et même chose, à savoir la perception. L’imagination en tant que forme de connaissance est l’idée d’une image et non une simple image dans le cerveau (voir notre article A propos de Eth II, 17, Scolie et de l’Imagination). Or Damasion en vient à confondre subrepticement image et idée, sans doute à cause de son propre fantôme qui hante le mot « image ». Mais cette confusion est loin d’être anodine car elle permet le rapprochement de l’esprit et du cerveau et la réduction du premier au second. Comme les images sont formées par le corps, il s’ensuit qu’il est en grande partie à l’origine des idées et que l’esprit émarge en réalité du cerveau. L’esprit devient ainsi une émanation ou un épiphénomène du cerveau, ce qui, de fil en aiguille, conduit Damasio à parler, de façon cartésienne et anti-spinozienne, de « nœud causal entre le cerveau et l’esprit «  et de « détermination des idées par le cerveau » !

Mais c’est le chapitre 13 du livre de Mme Jaquet, La mobilité sociale au prisme de Spinoza,  qui va nous intéresser plus particulièrement ici. En fait, le but de ce chapitre est de justifier l’usage général de la pensée spinoziste dans le cadre d’études de sujets qui, a priori, ne présentent guère de rapports avec celle-ci, et, en particulier, l’étude des « transclasses » et de la « non reproduction » auxquels Chantal Jaquet a consacré l’ouvrage mentionné dans le titre de cet article. Cette perspective nous interpelle évidemment de façon très puissante puisqu’en définitive c’est elle que nous avons adoptée et qui est à l’origine de ce blog. Le premier paragraphe du chapitre en est une excellente introduction :

« Si les idées, comme toute chose, persévèrent dans leur être, leur puissance se mesure à leur efficience actuelle et à leur aptitude à produire de vrais effets au-delà de leur temps. Dès lors il devient possible d’appréhender la modernité de Spinoza en analysant la manière dont sa philosophie irrigue la réflexion contemporaine et fournit des concepts opératoires dans de nouveaux champs de pensée. »

On ne peut pas mieux exprimer cette utilité moderne de la pensée spinoziste !

Et, ainsi :

« Dans cette optique, il s’agira ici d’envisager les prolongements actuels de la pensée spinoziste au sein de la philosophie sociale en se penchant plus particulièrement sur l’usage qui en  été fait dans le cadre de l’étude des transclasses et de la non reproduction (Chantal Jaquet mentionne ici son propre ouvrage). »

Mme Jaquet conclut son introduction en ces termes : « La modernité de Spinoza sera appréhendée sous un triple aspect, méthodologique, étiologique et anthropologique. »

Détaillons.

La reproduction (des classes sociales) est censée être une loi générale. Les transfuges de classe, les transclasses, en sont des exceptions. Comment, dès lors, la philosophie, qui entend penser par concepts, c’est-à-dire par synthétisation de ce qu’il y a de commun dans les cas d’espèces, peut-elle aborder ces singularités ? Comment, de façon générale, élaborer un concept du singulier, de l’individuel dans ce qu’il a d’irréductible, viser une essence intime ? C’est ici que le troisième genre de connaissance, l’Intuition, peut fournir une direction méthodologique car « il existe nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps humain sous l’espèce de l’éternité » (Eth V, 22). Le troisième genre de connaissance est la science du singulier, possibilité de déduction de l’essence de tous les êtres dans leur singularité,  et semble donc parfaitement convenir pour l’étude des transclasses, comme produits d’un ensemble de déterminations appréhendables selon un schéma causal déductif. Il s’agit alors de mettre au jour le faisceau de causes qui rendent raison de leurs trajectoires sociales singulières. Pour inférer un concept de transclasse (nous soulignons le « un » car il nous semble que Mme Jaquet échoue dans cette synthétisation, nous y reviendrons plus loin),  l’auteure en arrive logiquement à la nécessité de l’étude de cas qu’elle puisera dans la littérature fictionnelle (le cas de Julien Sorel dans le Rouge et le Noir de Stendhal ou celui de Martin Eden dans le roman éponyme de Jack London) ou auto-socio-biographique (Annie Ernaux, Didier Eribon, Richard Hoggart). Voilà pour la modernité méthodologique de Spinoza comme voie d’approche du singulier.

Nous avons rappelé que la science intuitive de Spinoza saisit la singularité comme produit déductif d’un ensemble de déterminations causales. Une chose singulière n’est connue que lorsque l’esprit parvient à la reproduire comme Dieu l’a produite. C’est ce qu’il faut entendre par la modernité étiologique de Spinoza (l’étiologie est l’étude des causes) : le spinozisme est un modèle de déterminisme causal. Ce qu’il s’agit de saisir, c’est « l’ingenium » ou la « complexion » d’un individu (dans le cas présent, d’un transclasse). Mme Jaquet envisage l’ingenium uniquement comme produit des rencontres de l’individu, soit sous son aspect « acquis » : « L’ingenium renvoie à l’ensemble des traits caractéristiques singuliers d’un individu, qui sont le produit de l’histoire commune, de ses habitudes propres, de ses rencontres avec le monde ». L’ingenium est ce que nous avons rebaptisé, en un sens plus moderne, par « personnalité » (voir, par exemple, Boîte à outils psychologique de Spinoza (BOPS) (1/2)) et auquel nous avons consacré un livre à paraître bientôt. Mais, pour nous, l’ingenium, ou personnalité, comprend aussi un ensemble de facteurs « innés » et c’est la négligence de ces facteurs par Mme Jaquet qui nous semble être la cause de son échec dans la mise en évidence d’un concept de transclasse. Cette négligence apparaît comme un parti-pris de départ, car « La pensée de la complexion implique une rupture avec la pensée de l’identité et invite à comprendre le parcours du transclasse comme une reconfiguration qui ne se réduit ni à une addition des habitus ni à leur hybridation, mais qui prend la forme dynamique d’une déconstruction et d’une reconstruction permanente à travers les tensions de la transition ». Ainsi, l’accent est mis sur l’étude de l’évolution du transclasse mais nullement sur les déterminations causales qui ont engendré cette évolution. Cet accent force donc à s’écarter en fait du cœur de la pensée génétique de Spinoza ! Nous y reviendrons.

Enfin, la prise en compte de l’ingenium est ce qui constitue, selon Chantal Jaquet, la modernité anthropologique de Spinoza.

Passons à présent à l’ouvrage sur les transclasses lui-même.

Le livre

Dès l’entame, l’auteure oublie de s’appliquer le pointillisme méthodologique qu’elle préconise. Car qui dit transclasse et reproduction sous-entend nécessairement classes sociales. Or, si chacun  a une connaissance confuse de celles-ci, sait plus ou moins de quoi il s’agit, il n’en reste pas moins que leur définition rigoureuse est loin d’être évidente comme en témoigne la pléthore d’articles qui  y sont consacrés depuis leur introduction par Karl Marx. Mais Mme Jaquet n’expose pas sa propre conception des classes sociales. Par contre, elle débute son ouvrage par la référence aux ouvrages de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers et La Reproduction, où ils introduisent et développent le mécanisme de la reproduction des classes sociales au travers de l’institution scolaire et elle se propose dans son livre d’analyser ceux qui échappent au déterminisme implacable de cette reproduction, les transclasses, dont Pierre Bourdieu en est d’ailleurs un spécimen emblématique.

Nous pouvons donc supposer que la définition implicite de classe sociale sur laquelle repose le développement peut être celle avancée par Bourdieu, de même que sa conception du mécanisme de reproduction.

Jean-Pierre Vandeuren

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