A propos et autour du livre de Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non reproduction (3/4)

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Les « cas » pris en compte                                                            

Pour procéder à ses études de cas, Mme Jaquet s’oriente exclusivement vers ceux relatés soit par la littérature fictionnelle (Julien Sorel dans le Rouge et le Noir de Stendhal, Martin Eden dans le roman éponyme de Jack London), soit par les récits auto-socio-biographiques (Annie Ernaux, didier Eribon, Richerd Hoggart et … Pierre Bourdieu). Cette sélection introduit nécessairement des biais importants dans le profil des transclasses. Il s’agit uniquement d’individus à hautes capacités intellectuelles linguistiques ayant, grâce à celles-ci, grimpé le long de l’échelle sociale, et qui, arrivés à une position plus élevée que celle de départ, jettent un regard rétrospectif sur leur parcours pour en décrire les étapes et les sentiments vécus. Ceux-ci prennent toute l’importance car ils relatent « l’histoire de notre rencontre avec le monde extérieur et s’insèrent dans un déterminisme du lien interactif ». Cependant, dans les quelques cas pris en compte (y en a-t-il suffisamment ? Autre biais !), ces affects témoignent tous d’une souffrance engendrée par le clivage entre l’habitus imprégné par la classe, populaire, de départ et celui de la classe d’arrivée, celles des intellectuels, partie dominée de la classe dominante, écart qui implique le vécu de ce que Bourdieu a nommé un « habitus clivé ». Cette ascension sociale acquise grâce à des capacités intellectuelles supérieures ne peut se réaliser qu’au sein du système d’enseignement public qui, si l’on accepte le raisonnement de Bourdieu, est constitué des savoirs et des pratiques légitimés par les classes dominantes, de façon à y favoriser le parcours des rejetons de celles-ci et, ainsi, de reproduire les positions sociales déjà en place. Un enfant des classes populaires ne peut dès lors y réussir qu’en se moulant aussi dans ces pratiques, ce qui signifie enfouir, partiellement au moins, celles de son milieu d’origine, avec pour conséquence nécessaire ce clivage que nous venons d’évoquer et le mal-être qui résulte tout aussi nécessairement d’une désunion intime ou extime. Mais en serait-il de même pour des transclasses dont l’ascension sociale a été déterminée par l’enrichissement matériel plutôt que culturel, comme l’illustre le belge Albert Frère, entre autres ?

Par ailleurs, en limitant l’ingenium, la complexion individuelle, à sa partie dynamique, l’auteure se concentre nécessairement sur le parcours du transclasse et manque de trouver les causes cachées de ce parcours. Dans les cas partiels sur lesquels elle se focalise, elles pourraient se résumer à une « complexion intellectuelle » supérieure et à une tendance au conformisme. Celle-ci permet à l’individu la soumission aux pratiques véhiculées par le système scolaire et, in fine, la valorisation sociale de ses hautes capacités intellectuelles. Mais, parvenu aux positions sociales dominantes, le clivage entre son habitus de départ et celui d’arrivée est vécu comme une trahison envers le premier, ce qui semble normal car il est le résultat d’une longue soumission envers le second. Chantal Jaquet arrive d’ailleurs à la même conclusion en considérant le regard rétrospectif que « ses » tranclasses jettent sur leur parcours : « Le transclasse incarne alors l’impossible figure du conformisme rebelle. Il veut être admis et reconnu dans la bonne société, mais ne supporte pas d’y être intégré ».

Conclusion

« Il n’est de science que du caché » (Bachelard)

Dans cet essai sur les transclasses, Chantal jaquet s’est imposée des limitations dommageables : limitation à la partie dynamique, le vécu, l’acquis, dans la définition de la complexion individuelle, limitation des cas étudiés à la catégorie spécifique de récits auto-socio-biographiques et donc aussi aux complexions particulières d’individus aptes à relater leur vécu de façon éminemment littéraire, limitation à un nombre restreint de cas. C’est pourquoi, selon nous, elle échoue à exhiber les causes cachées qui engendrent les ascensions sociales (mais aussi celles qui sont à la racine des chutes sociales).

Mais cet échec n’est que partiel. Si le livre ne répond pas aux attentes que son ambition générale a énoncées, il réussit, limitations obligent, une analyse d’un certain type de tranclasses, dont Bourdieu lui-même est emblématique, celui que Vincent de Gaulejac, un sociologue clinicien, a dénommé en 1987 dans un livre qu’il leur consacre, les « névrosés de classe ». Plus psychologique que sociologique, cette appellation désigne une structure psychique particulière qui touche les individus dont la promotion sociale, à travers l’école essentiellement, a été vécue douloureusement. Un passage contrarié d’une classe sociale à l’autre, ressentie comme une trahison des parents, un éloignement du milieu d’origine, une «rupture d’identification» très fréquente chez les intellectuels dont Jean-Paul Sartre disait qu’ils étaient «des produits loupés des classes moyennes» et qui, dans la classification bourdieusienne, vont constituer le gros des troupes de la partie dominée de la classe dominante, bref, un habitus vécu comme clivé, ou, dans les termes spinozistes de Mme Jaquet, une « complexion sous tension ».

Jean-Pierre Vandeuren

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