A propos et autour du livre de Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non reproduction (4/4)

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Addendum : complexion et essence

Nous tenons la restriction du concept de complexion (ou ingenium) à une partie dynamique pour la principale source de limitation des réflexions de Mme jaquet dans l’ouvrage qui nous occupe, en ce qu’en conséquence, pour elle, « comprendre un individu, c’est donc comprendre la constitution dynamique de son être en acte à travers les affects ». Cette restriction est aussi une autre entorse à l’endroit du pointillisme méthodologique que Mme Jaquet préconise par ailleurs.

Notre auteure semble être vaguement consciente du problème posé par cette restriction car, à la fin du chapitre 13 de son livre Spinoza à l’œuvre, chapitre qui nous a servi de motivation à la considération de l’ouvrage consacré aux transclasses, elle nous invite « à s’interroger sur le rapport entre cette notion de complexion, qui restitue la singularité des êtres dans sa dimension historique et affective et celle d’essence. L’articulation entre ces deux notions et leur confrontation a rarement été abordée de front et reste un point aveugle ».

Et, un peu plus loin : « Il est clair que les deux concepts ne sont pas réductibles l’un à l’autre et ne se recouvrent pas entièrement, mais il faudrait pousser plus avant l’examen de la manière dont ils sont corrélés ».

A notre avis, ce n’est un problème que par le fait que si l’essence de l’homme a bien été définie par Spinoza, celui-ci ne s’est jamais inquiété de définir rigoureusement la notion d’ingenium et que Mme Jaquet en propose une définition qui, de fait, ne coïncide pas à celle d’essence.

L’essence d’un homme est le Désir :

« Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle » (Eth III, Définitions des Affects, 1).

Et Spinoza de préciser dans l’explication qui suit cette définition :

« Par affection de l’essence de l’homme, nous entendons tout état de cette essence, qu’elle soit innée ou acquise, qu’elle se conçoive selon le seul attribut de la Pensée ou le seul attribut de l’Etendue, ou qu’enfin elle se rapporte simultanément à ces deux attributs. »

Dans l’essence de l’homme, il y a une part d’inné qui n’est pas prise en compte dans la définition de complexion proposée par Mme Jaquet. On peut prendre la complexion en son sens comme la partie acquise, et en constante évolution, de l’essence, ce qui résout le problème de la corrélation soulevé par Mme Jaquet.

On peut aussi faire coïncider essence et complexion en définissant celle-ci comme l’essence à un moment donné du cycle des affects de base. Cette approche se comprend aisément en se référant au schéma que nous utilisons fréquemment :

                Chose  affectante

                              ↓

Essence (Désir) → Affection → Affect (joie ou tristesse) → désir → acte → …                                                                         ↓                     ↑                                              ↑

                                         manière d’être affecté                       manière d’affecter

                                                            ↑                                                        ↑

                                                                     Ingenium (=personnalité)

Toute expérience vécue est une affection de notre essence et ne se transforme en affect que par son passage par le filtre de notre ingenium  (complexion, personnalité). En retour, ces affects influencent et modifient, dans une certaine mesure, notre personnalité, ce qui en assure le caractère dynamique. Mais il est indéniable que certains aspects, innés (génétiques et épigénétiques), en sont pratiquement invariables, ainsi de notre plus ou moins grande émotivité ou des orientations spécifiques de notre puissance de penser.

Cette définition théorique n’est évidemment pas s’en laisser dans l’ombre de nombreux points pratiques : quelles sont, concrètement, ces caractéristiques innées, comment peut se concevoir l’évolution de la personnalité, … Ces aspects pratiques sont abordés dans notre ouvrage à paraître, Une théorie générale de la personnalité.

Quoiqu’il en soit de ces aspects pratiques, cette définition implique alors que comprendre un individu, ce n’est plus seulement « comprendre la constitution dynamique de son être en acte à travers les affects », ce qui demeure nécessaire mais n’est plus suffisant et doit être doublé de la compréhension de ses caractères innés, génétiques et épigénétiques. L’ajout de cette dimension permet, entre autres, de penser le phénomène des transclasses à nouveaux frais. Nous y reviendrons lorsque nous pourrons nous référer aux acquis de notre prochain livre …

Jean-Pierre Vandeuren

 

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