Les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (1/3)

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Le terme « économie » est pris ici dans le sens de « distribution des éléments d’un ensemble complexe ».

L’Ethique est effectivement un ensemble complexe qui repose entièrement sur sa construction ontologique dont l’exposé fait l’objet de sa première partie : « ces choses énormes qui s’appellent la Substance, l’Attribut et le Mode, et le formidable attirail des théorèmes avec l’enchevêtrement des définitions, corollaires et scolies, et cette complication de machinerie et cette puissance d’écrasement qui font que le débutant, en présence de l’Éthique, est frappé d’admiration et de terreur comme devant un cuirassé du type Dreadnought. » (Bergson).

Survolons cette construction en partant de Dieu, l’unique substance, c’est-à-dire l’unique chose qui est en soi et qui est conçue par soi. Dieu est corps et esprit, non pas un esprit et un corps. Cela signifie que la Pensée et l’Etendue sont des attributs de Dieu. Celui-ci possède aussi une infinité d’autres attributs, mais comme ceux-ci nous sont inaccessibles, nous n’en parlerons plus.

Toutes les autres choses doivent être en Dieu et conçues par lui, c’est-à-dire être des affections de ses attributs :

« Dieu est la cause efficiente non seulement de l’existence des choses, mais aussi de leur essence. » (Eth I, 25)

Quand on évoque ces choses, ces modifications des attributs divins, ces modes, on pense aux choses particulières, aux modes finis. Mais comment Dieu produit-il ces modes finis ? Plus spécifiquement, comment passe-t-on des attributs divins, dont la puissance infinie n’est déterminée par rien d’autre qu’eux-mêmes, à l’infinité des choses finies, dont l’essence et l’existence ne sont déterminées que par ces attributs ?

Ce passage s’effectue grâce aux modes infinis, immédiats et médiats, de chacun des attributs. Ils sont introduits dans les propositions 21, 22 et 23 de la première partie de l’Ethique. Ces propositions sont difficiles à comprendre, à tel point que l’un des correspondants de Spinoza, Schuller, lui demanda un exemple de chaque sorte dans chacun des attributs connus (Lettre LXIII). Voici la réponse de Spinoza (Lettre LXIV) :

« Pour les exemples que vous demandez, ceux du premier genre sont pour la Pensée, l’entendement absolument infini, pour l’Étendue le mouvement et le repos, ceux du deuxième genre la face de l’univers entier qui demeure toujours la même bien qu’elle change en une infinité de manières. Voyez sur ce point le scolie du lemme 7 qui vient avant la proposition 14, partie II. »

Cette explication est un exemple de l’habituelle rigueur elliptique de Spinoza, tellement elliptique qu’elle en devient incompréhensible. D’ailleurs, le fait que Spinoza n’y mentionne qu’un exemple de mode infini médiat, « la face de l’univers entier » laisse à penser qu’il s’agit de l’exemple correspondant à l’Etendue. Et cela a conduit de nombreux interprètes à rechercher celui qui correspondrait à la Pensée.

Pour bien comprendre, il nous faut détailler.

Nous avons rappelé plus haut que Dieu est cause efficiente de l’essence et de l’existence des choses.

De la nature de chaque attribut sont déduites les essences des choses au sein de son mode infini immédiat, tandis que cette même nature produit leur existence au sein de son mode infini médiat.

Mais qu’est-ce que l’essence d’une chose singulière ?

Dans le jargon de Spinoza, il y a trois sortes d’essence : l’essence formelle, l’essence objective et l’essence actuelle.

Soit une chose singulière dans un attribut ; par exemple, un cercle tracé sur une feuille de papier de centre un certain point et de rayon r (si l’on veut, on tracera un repère cartésien et on y prendra un cercle de centre (0,0) et de rayon r). L’essence formelle de cette chose est la modalité précise et déterminée de cette chose, sa production intelligible. L’essence formelle du cercle précité est sa production en tant que figure obtenue par la rotation d’un segment de droite de longueur 1 lorsque l’une de ses extrémités est fixée en (0,0).

L’essence formelle de la chose considérée est la  loi de production de celle-ci dans l’attribut considéré. Elle appartient au mode infini immédiat de cet attribut.

« Chez Spinoza, les modes infinis se laissent interpréter comme le lieu des lois naturelles. Les lois naturelles sont des entités individuelles qui transmettent le pouvoir et la nécessité de Dieu à travers l’un de ses attributs, et servent, par là-même, d’agents intermédiaires dans l’engendrement de singularités. Spinoza conçoit les lois naturelles comme les causes effectives des choses particulières de leur ressort. Les lois ne se contentent pas de décrire comment telle chose finie va se comporter mais la font se comporter ainsi. » (Yirmiyahu Yovel)

Par exemple, l’essence formelle de notre cercle appartient au mode infini immédiat de l’Etendue, à savoir les lois immuables et éternelles du mouvement et du repos.

Maintenant, l’idée vraie de l’essence formelle de la chose est son essence objective. Elle appartient au mode infini immédiat de l’attribut Pensée, que Spinoza nomme indifféremment Entendement absolument infini ou Idée de Dieu (l’idée que Dieu a, c’est-à-dire « tout ce qui peut tomber sous son entendement infini » (Eth I, 16)).

Passons à l’existence des modes finis.

Au contraire de Dieu, pour qui l’existence et l’essence sont une seule et même chose (Eth I, 20), « l’essence des choses produites par Dieu n’enveloppe pas l’existence » (Eth I, 24).

Dieu est aussi cause de l’existence des choses finies, mais alors comme produit d’autres choses finies dans une interminable chaîne de causation externe :

« Tout objet individuel, toute chose, quelle qu’elle soit, qui est finie et a une existence déterminée, ne peut exister ni être déterminée à agir si elle n’est déterminée à l’existence et à l’action par une cause, laquelle est aussi finie et a une existence déterminée, et cette cause elle-même ne peut exister ni être déterminée à agir que par une cause nouvelle, finie comme les autres et déterminée comme elles à l’existence et à l’action ; et ainsi à l’infini. » (Eth I, 28)

Mais alors que les essences ne sont pas soumises à la durée et donc au changement, les existences y sont soumises. Une chose finie peut ne pas exister en acte et quand elle accède à l’existence (si elle y accède), elle change dans la durée et finit par être détruite. Les essences des choses finies, par contre, sont éternelles, c’est-à-dire nécessaires. Leur existence ne l’est pas.

Regardons l’Etendue.

Rappelons qu’un individu est un corps constitué d’un grand nombre de corps unis entre eux par un rapport constant de mouvement et de repos (Définition de la « petite physique » située dans la seconde partie de l’Ethique entre les propositions 13 et 14).

Ce rapport, cette loi de mouvement et de repos, est l’essence formelle de cet individu. Nous l’avons rappelé plus haut.

Son essence actuelle est son effort (conatus) pour persévérer dans son être, c’est-à-dire pour préserver son rapport constitutif, sa « nature », son essence formelle, en dépit de la décomposition de ses corps constituants.

Dans le Scolie du lemme 7 de la « petite physique », Spinoza, partant d’un individu, lui en adjoint un second, pour former ensemble un individu englobant les deux premiers, puis un troisième à celui-ci, pour en former un autre, plus vaste, et ainsi de suite à l’infini, pour concevoir l’univers entier comme un individu unique, « dont les parties, c’est-à-dire tous les corps, varient d’une infinité de façons, sans aucun changement de l’individu total. » Cet individu est le mode infini médiat de l’Etendue, la face de l’univers entier, dont parle Spinoza dans sa réponse à Schuller. Il s’y réfère d’ailleurs au Scolie que nous venons de résumer.

Maintenant, chacun des corps en acte constituant ce mode infini, est l’objet, l’idéat, d’un esprit, qui, réciproquement, en est l’idée. Si dans la conception de l’univers entier construite dans le Scolie cité ci-dessus, nous y remplaçons chaque corps par l’idée dont il est l’idéat, c’est-à-dire son esprit, nous obtenons l’univers entier formé par tous ces esprits, la face totale de l’univers « côté » esprit, soit le mode infini médiat de l’attribut Pensée.

Cette explicitation des termes de la Lettre LXIV nous semble la plus cohérente car 1. Elle respecte le « parallélisme » (« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (Eth II, 7)) et 2. Il n’y a qu’un univers et non pas un univers pour chaque attribut.

Nous pouvons représenter schématiquement l’ensemble de ces résultats, dans le cas, le plus important, des corps et de leur idée :

Modes infinis

Les genres de connaissance et la doctrine spinoziste du salut sont directement reliés aux modes infinis…

Jean-Pierre Vandeuren

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