Les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (2/3)

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Modes infinis et genres de connaissances

L’homme est une chose particulière, un mode fini à l’instar de tous les autres modes finis, il n’est pas un « empire dans un empire » (Eth III, Préface). Il est en Dieu, et, lorsqu’il existe, il est simultanément un corps et un esprit appartenant chacun au mode infini médiat de l’attribut divin correspondant. Son corps possède une essence formelle située dans le mode infini immédiat de l’Etendue et son esprit une essence objective située dans le mode infini immédiat de la Pensée, l’Idée de Dieu ou Entendement Infini.

Une connaissance est un corpus d’idées, de « notions universelles » (voir Eth II, 40, Scolies 1 et 2) que forme l’esprit humain, l’idée de son corps en acte. Cette connaissance est donc située dans l’attribut Pensée, au niveau de son mode infini médiat, en tant que partie de cet esprit. Mais lorsque cette connaissance est adéquate, c’est-à-dire formées d’idées toutes adéquates, elle est éternelle car nécessaire et appartient dès lors à l’essence objective de l’esprit située dans l’Idée de Dieu. En effet, seul le nécessaire est conçu en vérité et le nécessaire est éternel. Il y a équivalence entre les concepts de vérité, de nécessité et d’éternité. C’est pourquoi, lorsque nous concevons adéquatement, « nous sentons et nous percevons que nous sommes éternels » (Eth V, 23, Scolie) et ce, ici et maintenant, durant notre existence.

La connaissance du premier genre, l’Imagination, est la connaissance par l’esprit humain des affections de son corps et des idées de ces affections (« Nous disons que l’esprit humain imagine, lorsqu’il considère les corps extérieurs par les idées des affections de son propre corps » (Eth II, 26, démonstration du corollaire)), idées qui ne sont ni claires, ni distinctes, mais confuses (Eth II, 28), donc qui ne sont pas adéquates et n’accèdent pas à l’Idée de Dieu. N’étant que des « conséquences sans prémisses », elles ne traduisent pas la nécessité, donc l’éternité, des choses et restent confinées au mode infini médiat de la Pensée, vouées à la disparition avec la mort du corps. L’esprit qui imagine est passif, il suit passivement l’ordre commun de la nature, la consécution des images : « Chaque fois que l’esprit humain perçoit les choses selon l’ordre commun de la nature, il n’a de lui-même, ni de son propre corps, ni des corps extérieurs, une connaissance adéquate, mais seulement une connaissance confuse et mutilée. » (Eth II, 29, Corollaire).

Pour devenir actif, l’esprit doit passer de la consécution des images à celle des causes.

Dans les modes infinis médiats, les choses particulières se causent les unes les autres selon les lois qui les régissent et qu’expriment les modes infinis immédiats. Ces lois sont les causes effectives de ces choses, qu’elles soient des corps ou des idées. La connaissance de ces lois est donc la connaissance des causes de la production de l’existence des choses par Dieu. Celui-ci produit une chose, l’amène à l’existence, comme effet de l’action d’autres choses existantes via ces lois. Dieu cause médiatement l’existence des choses particulières.

La connaissance du second genre, la Raison, est la connaissance de ces lois causales naturelles. Comme des choses qui n’ont rien en commun ne peuvent être cause l’une de l’autre (Eth I, 3, qui découle directement du cinquième axiome de cette même partie), la Raison doit nécessairement procéder, d’abord, de « ce qui est commun à toutes choses et qui se trouve également dans la partie et dans le tout » (Eth II, 38), les notions communes, et, ensuite, des « propriétés communes au corps humains et aux corps extérieurs par lesquelles il est habituellement affecté, propriétés se trouvant dans une partie de ces corps aussi bien que dans le tout » (Eth II, 39). Remarquons dans cette dernière proposition, la nécessité de la présence d’affections du corps par les corps extérieurs : pas de telles affections, pas de connaissance possible, ni du premier, ni du second genre. Ce qui est évident car « L’esprit humain ne se connaît lui-même et ne sait qu’il existe que par les affections dont le corps est affecté » (Eth II, 19).

La connaissance du second genre est adéquate (Eth II, 42) car elle considère les choses comme nécessaires (Eth II, 44), et nous les fait percevoir  « sous une certaine espèce d’éternité » (Eth II, 44, corollaire 2), ces liens provenant directement de l’équivalence des notions de vérité, nécessité et éternité.

Cependant, pour Spinoza, la Raison, à elle seule, ne permet pas de déployer totalement la puissance, la vertu, de l’esprit humain.

En effet, « Le bien suprême de l’esprit est la connaissance de Dieu, et la suprême vertu de l’esprit est de connaître Dieu » (Eth IV, 28). Pour connaître Dieu, il faut passer par la connaissance des choses singulières : « Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu » (Eth V, 24). Or, « Dieu est la cause efficiente non seulement de l’existence des choses, mais encore de leur essence » (Eth I, 25). Dès lors, pour comprendre vraiment les choses particulières, et ainsi accéder à une compréhension de Dieu, il est nécessaire d’en comprendre les causes de leur existence et aussi de leur essence. Mais la connaissance du deuxième genre, la Raison, porte sur les notions communes et donne à voir les propriétés des choses, mais non ces choses dans leur essence : «Ajoutez à cela que les fondements de la Raison, ce sont (par la Propos. 38, partie 2) ces notions qui contiennent ce qui est commun à toutes choses, et n’expliquent l’essence d’aucune chose particulière (par la Propos. 37, partie 2) » (Eth II, 44, Corollaire 2).

Pour Spinoza, il est donc indispensable d’acquérir une connaissance des essences des choses particulières, essences qui sont déduites de l’essence même de Dieu, soit comme Etendue, soit comme Pensée. Cette connaissance est celle du troisième genre, l’Intuition, ou Science Intuitive, qui, de façon cohérente, en fonction des explications qui précèdent, doit procéder « de l’idée adéquate de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Eth V, 25, Démonstration).

La connaissance du troisième genre est donc constituée des  idées contenues dans le mode infini immédiat de la Pensée, à savoir des essences objectives des choses.

Dans le Traité de la Réforme de l’Entendement, au § 22, Spinoza avoue : « Toutefois les choses que j’ai pu saisir jusqu’ici par ce mode de connaissance sont en bien petit nombre ». C’est dire la difficulté, pour l’esprit, de saisir l’essence objective  des choses particulières.

Cependant, pour atteindre l’objectif final de l’Ethique, à savoir le Salut ou Béatitude (une joie extrême et constante, à l’instar de celle des religions mystiques, une félicité éternelle que goûte l’homme jouissant de la vision de Dieu)  ou Sagesse ou Liberté, quatre concepts équivalents, il importe avant tout que l’esprit se focalise sur l’essence objective de son propre corps, car :

« Cependant il existe nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps humain sous l’espèce de l’éternité. » (Eth V, 22)

D’où il est déduit que

« L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel. » (Eth V, 23)

Et :

« Les principes que j’ai établis font voir clairement l’excellence du sage et sa supériorité sur l’ignorant que l’aveugle passion conduit. Celui-ci, outre qu’il est agité en mille sens divers par les causes extérieures, et ne possède jamais la véritable paix de l’âme, vit dans l’oubli de soi-même, et de Dieu, et de toutes choses ; et pour lui, cesser de pâtir, c’est cesser d’être. Au contraire, l’âme du sage peut à peine être troublée. Possédant par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d’être ; et la véritable paix de l’âme, il la possède pour toujours. » (Eth V, 42, Scolie (le dernier paragraphe de l’Ethique))

Mais comment acquérir cette connaissance intuitive du corps humain, alors que « Personne, n’a déterminé encore ce dont le corps est capable ; en d’autres termes, personne n’a encore appris de l’expérience ce que le corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, par les seules lois de la nature corporelle et sans recevoir de l’esprit aucune détermination. Et il ne faut point s’étonner de cela, puisque personne encore n’a connu assez profondément l’économie du corps humain pour être en état d’en expliquer toutes les fonctions » (Eth III, 2, Scolie) ?

C’est ici qu’il faut encore se souvenir du fait que « L’esprit humain ne se connaît lui-même et ne sait qu’il existe que par les affections dont le corps est affecté » (Eth II, 19).

Ainsi, pour connaître intuitivement le corps humain, l’esprit doit en connaître intuitivement les affections, c’est-à-dire avoir l’idée vraie de la façon dont ces affections corporelles, à savoir les images des choses, sont déduites de  l’attribut Etendue. Mais, comme « L’ordre et la connexion des affections du corps se produisent de la même manière que s’ordonnent et s’enchaînent les pensées et les idées des choses dans l’esprit » (Eth V, 1), l’esprit est ramené à étudier ses affects, en tant qu’idées des affections de son corps, en ayant pour but de déduire leur essence de l’attribut Pensée.

Or, l’Ethique expose une telle déduction. La puissance de Dieu, puissance simultanée de penser et d’agir, est son essence même (Eth I, 34). Dieu transmet cette puissance, à tout le moins une partie de celle-ci, à toutes les choses particulières via leur essence actuelle, leur effort de persévérance dans l’existence, leur essence actuelle, leur conatus, Désir dans le cas de l’homme. La troisième partie de l’Ethique expose comment tous les affects (joie, tristesse, amour, haine, etc.) sont reliés au Désir, donc à l’essence même de Dieu. L’essence des affects est donc bien déduite de l’essence divine.

On nous objectera, à raison, le caractère fort théorique et, partant, bien peu pratique, de ces développements. Concrètement, comment un individu donné peut-il procéder pour tendre vers une connaissance intuitive de lui-même ?

Il faudra pour cela en passer d’abord par une connaissance scientifique pointue. Ainsi que nous l’exposions dans un précédent article (La connaissance du troisième genre selon Yirmiyahu Yovel) :

Puisque, d’une part, nous savons comment procéder scientifiquement pour approcher une chose particulière en découvrant et en utilisant les lois qui touchent au domaine de cette chose et qui peuvent lui être appliquées et que , d’autre part, cette approche est complémentaire d’une approche par les essences, Yovel propose de cerner scientifiquement la chose considérée en multipliant le plus possible ces connaissances par ce biais, jusqu’au point, hélas non prévisible, où, en un éclair d’intuition, toutes ces informations se réunissent dans la production d’un élément singulier, l’essence particulière de la chose considérée.

Spinoza signale explicitement que :

« L’Effort, c’est-à-dire le Désir, de connaître les choses par le troisième genre de connaissance, ne peut pas naître du premier mais seulement du second genre de connaissance. »  (Eth V, 28)

Yovel :

« C’est là une nouveauté cruciale introduite dans L’Ethique : il n’est pas d’accès direct aux essences immanentes. Il nous faut d’abord expliquer l’objet de façon externe, par l’intersection des lois causales mécanistes, et ce n’est que lorsque nous avons atteint un point de saturation, lorsqu’un réseau d’explications s’est pour ainsi dire refermé sur l’objet en tous ses aspects pertinents, ce n’est qu’alors que nous pouvons nous attendre qu’apparaisse la connaissance du troisième genre. Un éclair d’intuition retraite toute l’information causale en une nouvelle synthèse qui met à nu l’essence particulière de la chose et la façon qui lui est inhérente de découler par nécessité logique de l’un des attributs de la nature. »

« Là où il n’y avait auparavant que causes externes et lois universelles destinées à la compréhension de la chose particulière – ou plutôt de la façon dont cette chose se fige en un ensemble de propriétés communes abstraites -, il y a maintenant coalescence de toute information préalable dans la production d’un élément singulier : l’essence particulière de cette chose en tant qu’elle procède de façon immanente de l’un des attributs de Dieu en vertu d’un principe logique de particularisation. »

« Pour Spinoza, comme pour Platon, la raison intuitive présuppose une condition nécessaire : la connaissance scientifique. »

Dans ce cas-ci, quelles connaissances scientifiques peut-on utiliser ?

Ce que nous essayons de cerner au plus près est ce qu’on peut appeler l’individualité d’un individu :

Définition : A propos d’un individu,  son individualité est le principe d’unification qu’est son Désir qui le propulse par l’action dans l’avenir et, portant ses dispositions innées et son passé (son histoire), constitue son présent.

Pour approcher cette individualité, il faut trouver des facteurs à la fois communs à tous les individus et aptes à les distinguer les uns des autres dans les trois dimensions du comportement. Par analogie, on peut penser aux facteurs physiques mesurables qui permettent de caractériser chacun de nous : la taille, le poids, la couleur des cheveux, des yeux, …

L’ensemble structuré constitué par l’application de ces facteurs à un individu porte le nom de personnalité de cet individu.

La personnalité est, dans les termes de Spinoza, un « être de raison » qui permet d’évaluer l’individualité de quelqu’un, comme le temps est un être de raison qui permet d’évaluer une durée. La personnalité n’a donc pas d’existence réelle, seul l’individu en a.

Comment trouver ces facteurs universels ?

Ce travail est effectué dans notre ouvrage Une théorie générale de la personnalité (Voir l’onglet Nos livres ci-dessus).

Le troisième genre de connaissance permet d’accéder à l’éternité via l’Amour intellectuel de Dieu …

Jean-Pierre Vandeuren

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