Les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (3/3)

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Modes infinis et Amour Intellectuel de Dieu

Nous avons vu que lorsque l’esprit connaît les choses par l’Intuition, il développe sa puissance de penser au maximum. Il est alors satisfait de lui-même, la satisfaction de soi étant une joie née de la contemplation de sa propre puissance d’agir (Eth III, Définition des Affects, 25) et cette joie est nécessairement accompagnée de l’idée de Dieu (l’idée que l’esprit a de Dieu), puisque, en connaissant plus de choses particulières, l’esprit accroît sa connaissance de Dieu. Cette joie accompagnée de l’idée de Dieu est un amour envers Dieu que Spinoza nomme amour intellectuel de Dieu (de l’esprit envers Dieu). Remarquons que cet amour, étant une idée vraie, appartient au mode infini immédiat de la Pensée, l’Idée de Dieu (l’idée que Dieu a de lui-même).

Maintenant, Dieu étant absolument infini, il jouit d’une perfection infinie, donc l’Idée de Dieu, l’idée que Dieu a de lui-même, est une joie infinie évidemment accompagnée  de l’idée de lui-même. Dieu s’aime donc lui-même d’un Amour Intellectuel infini (Eth V, 35), et, ainsi, par définition, cet Amour Intellectuel infini coïncide avec l’Idée de Dieu elle-même, le mode infini immédiat de la Pensée.

Cette coïncidence est confirmée par le Scolie de Eth V, 40 :

« […] notre esprit en tant qu’il comprend [notre entendement], est un mode éternel du penser, qui est déterminé par un autre mode éternel du penser, ce dernier à son tour par un autre, et ainsi de suite à l’infini, de telle sorte que tous ces modes constituent ensemble l’entendement éternel et infini de Dieu. »

L’entendement divin, l’Idée de Dieu, le mode infini immédiat de la Pensée, n’est donc rien d’autre que la somme des entendements humains.

Par ailleurs, l’entendement humain est l’activité de l’esprit humain par le troisième genre de connaissance donc l’amour intellectuel de l’esprit envers Dieu.

L’Idée de Dieu est donc aussi la somme des amours intellectuels des esprits envers Dieu.

Comme cette somme est incluse dans l’Amour dont Dieu s’aime lui-même (Eth V, 36) et que ce dernier, constitué d’idées vraies des choses, est une partie de l’Idée de Dieu, il y a bien coïncidence entre l’Amour Intellectuel Infini de Dieu et son Entendement absolument infini, le mode infini immédiat de la Pensée.

Cette identification met à mal la thèse de Jean-Marie Beyssade avancée dans son article Sur le mode infini médiat dans l’attribut Pensée. Du problème (lettre 64) à une solution (Ethique, V, 36), où il identifie l’Amour dont Dieu s’aime lui-même au mode infini médiat de la Pensée. Cette thèse est par ailleurs reprise par Pascal Séverac dans sa monographie sur Spinoza (Spinoza, union et désunion).

Cette différence de localisation théorique revêt une grande importance  au regard de ses implications éthiques …

Conclusion

Le projet de Spinoza est éthique et, malgré les difficultés théoriques que présente la lecture de son maître-ouvrage, à visée éminemment pratique : « nous conduire comme par la main  à la connaissance de l’esprit humain et de sa béatitude suprême. » (Eth II, Préface)

L’acquisition de cette béatitude est rendue possible par la connaissance du troisième genre, la Science Intuitive, qui nous permet de nous relier à Dieu. Dans l’économie théorique de l’Ethique, celle-ci se situe dans le mode infini immédiat de la Pensée, l’Entendement absolument infini de Dieu qui est Dieu lui-même, en tant qu’il est Pensée, Connaissance et Conscience de lui-même, Amour de lui-même et, corrélativement Amour envers les hommes (Eth V, 36, Corollaire).

Le discret corollaire de Eth V, 40 qui clôt l’essentiel de la section de la cinquième partie sur l’éternité (à partir de la proposition 21), montre que cet Entendement de Dieu n’est rien d’autre que l’humanité entière, en tant qu’elle est activité réflexive de compréhension, de connaissance et d’amour d’elle-même.

Cette coïncidence a pour importante conséquence (qui ne peut pas découler de l’interprétation de Jean-Marie Beyssade) que l’esprit de tout homme, par son appartenance de facto à l’Entendement infini divin, est nécessairement toujours déjà éternel, ce que met d’ailleurs en exergue le Scolie de Eth V, 31. Il lui revient seulement d’en prendre conscience, ce qui peut se faire graduellement par, d’abord, la connaissance du second genre, la Raison, ensuite par celle du troisième genre, la Science Intuitive, sachant bien sûr que cette précieuse prise de conscience est « aussi difficile que rare » (Derniers mots de l’Ethique).

Pour suivre

Une autre conséquence de cette coïncidence est un apparent « humanisme » spinozien, alors que nombre de publications font état, a contrario, de l’antihumanisme de Spinoza. Vaste sujet que nous comptons aborder prochainement …

Jean-Pierre Vandeuren

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