Le troisième genre de connaissance : un exemple géométrique (1/2)

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« Tous les mystères lui étaient dévoilés, dans une intuition immédiate. C’était une pensée sans effort, et qui, par conséquent, excluait le raisonnement et le souvenir » (Ozanam)

  1. Voir

« Il n’y a aucune vérité essentielle que l’intuition ne saisisse; les yeux sont ouverts et l’on voit sans effort » (Maine de Biran)

L’Intuition ou science intuitive, le terme par lequel Spinoza désigne son troisième genre de connaissance, provient du latin intuitio qui signifie « vue, regard » et qui est lui-même dérivé de intueri, « regarder attentivement ». Cette dernière locution s’apparente au verbe contempler, « regarder en s’absorbant dans la vue de l’objet », expression qui sous-entend une fusion entre le sujet et l’objet, une connaissance sans intermédiaire, immédiate, de l’objet par le sujet, une co-naissance du sujet et de l’objet.

Par ailleurs, la science intuitive spinoziste prend place dans une théorie de la connaissance (Eth II, 40, Scolie 2). Le mot « théorie »  provient lui-même du terme grec θ ε ω ρ ι ́ α, de θ ε ω ρ ε ι ̃ ν qui signifie aussi « observer, contempler ».

Toutes ces considérations tournent donc autour de la vue et du regard.

Mais que s’agit-il au juste de voir, de regarder ?

  1. Rapporter

On a coutume de présenter Spinoza comme un philosophe « rationnel », c’est-à-dire dont la démarche est fondée sur la raison. C’est une classification verbale commode, mais confuse.

Il vaudrait mieux se demander, dans le cadre de la connaissance qui nous occupe, ce que celle-ci vise. Spinoza vise à dévoiler les rapports, rapports entre les choses et nous-mêmes, rapports des choses entre elles, rapport des choses avec Dieu. Grossièrement, on pourrait dire que l’Imagination traite des premiers, la Raison des seconds et l’Intuition du troisième.

L’Intuition vise à connaître les choses particulières, individuelles, en comprenant leur rapport avec l’attribut dont elles relèvent : « Ce genre de connaissance procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses ». Prosaïquement, il s’agit de connaître la façon dont Dieu déduit la chose des lois éternelles qui ont cours dans l’attribut considéré, ou, encore dit autrement, de connaître le rapport caractéristique qui définit cette chose. Par exemple, dans l’Etendue, les lois du mouvement et du repos qui caractérisent l’individu, ce que dans les trois articles précédents nous avons reconnu comme étant l’essence formelle de la chose, l’intuition de la chose étant alors son essence objective, comme nous l’avions schématisé ainsi :

Modes infinis

L’Intuition rapporte une chose particulière directement à sa cause immanente ultime, Dieu. Elle permet de « voir » immédiatement, ou, plus précisément, de « voir »  le rapport immédiat entre cette chose et Dieu, de (sa)voir comment Dieu l’a déduite en tant que chose étendue, de la reproduire dans notre esprit, de la faire naître en nous et donc de co-naître avec elle, à l’instar de ce que dirait Bergson, quoique de façon beaucoup moins précise, quelques trois siècles plus tard : « Un absolu ne saurait être donné que dans une intuition, tandis que tout le reste relève de l’analyse. Nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. »

Les termes « précisément », « précis », « prosaïque » pourraient prêter à sourire tant l’appareil conceptuel utilisé par Spinoza (modes infinis, essence (formelle, objective, actuelle), etc.) peut sembler à la fois lourd, désuet, spéculatif et tellement éloigné de toute possibilité de mise en pratique réelle. Et pourtant, un souci constant de la pensée spinoziste est de rester ancré dans le réel et d’éviter  tout recours à des concepts vides qui ne se rapportent qu’à des généralités confuses sans réalité comme les « transcendentaux » (Être, chose, Chose, Quelque Chose, …) et les notions « universelles » (Homme, Cheval, Chien, …) (Voir à ce propos Eth II, 40, Scolie 1). Pour lui n’existent que les choses particulières et c’est pourquoi il insiste tant sur l’importance de leur connaissance adéquate qui ne peut être réalisée que par la science intuitive.

Mais l’effet d’irréalité des concepts spinoziens provient peut-être surtout de la notion d’essence qui, depuis Platon, fait référence à une entité transcendante surplombant l’existence de la chose à laquelle elle se réfère. Traditionnellement en effet l’essence désigne « ce sans quoi la chose ne peut ni être ni être conçue ». Cette conception provient évidemment de la nature même de l’esprit humain qui pense naturellement en référence à ses propres activités et à celles du corps, c’est-à-dire par causes finales. Lorsqu’il conçoit un objet à fabriquer, l’homme en pense d’abord le plan, son « essence » et, ensuite, s’emploie à le réaliser en conformité avec ce plan.

Ainsi apparaissent deux plans séparés, celui des « essences », idéel, transcendant, et celui des « existences » ; un monde transcendant, idéel, celui des essences (qui peut devenir aussi un monde « idéal » vers lequel il s’agit de tendre) et un monde immanent, réel, celui des existences. D’un côté, les propriétés qui appartiennent « par nature » à la chose, et de l’autre côté, des propriétés qui lui viennent « par accident », de conditions d’existence qui lui sont extérieures.  Dualité, dualité, quand tu nous tiens …

Mais les thèses spinoziennes sont totalement immanentes et monistes. Spinoza ne distingue pas ces deux plans, il les réunit. Il n’est ni « idéaliste » (« essentialiste ») ni « existentialiste »).

     3. Essence et définition affirmative

De façon absconse à force de vouloir être le plus rigoureux possible, Spinoza, en Eth II, définition 2, écrit, complétant la définition traditionnelle en la réciproquant :

« Je dis qu’appartient à l’essence d’une chose cela qui, étant donné, fait que la chose est nécessairement posée, et qui, étant supprimé, fait que la chose est nécessairement supprimée, ou ce sans quoi la chose, et inversement ce qui sans la chose, ne peut ni être ni être conçu. »

Essayons d’éclairer cette définition.

Appelons C la chose considérée et p une propriété.

La définition classique (« appartient à l’essence d’une chose ce sans quoi la chose ne peut ni être ni être conçue ») se traduit par : « (p n’appartient pas à l’essence de C) implique (C n’existe pas) » ou, par contraposition, « (C existe)  implique (p appartient à l’essence de C) », ou encore, le fait que p appartienne à l’essence de C est une condition nécessaire, mais non suffisante pour que C existe.

Spinoza y ajoute la réciproque : « (p appartient à l’essence de C) implique (C existe) », c’est-à-dire, le fait que p appartienne à l’essence de C est aussi une condition suffisante à l’existence de C.

L’essence devient ainsi une définition affirmative de l’existence de la chose dont elle est l’essence : elle affirme son existence.

Le rapport caractéristique d’un individu, d’une chose étendue, montre comment cet individu est déduit, donc peut être construit, à partir des lois du mouvement et du repos, les conditions suffisantes de son existence. C’est ce que vise à voir la science intuitive.

On peut déduire de cette réciprocité entre essence et existence une conséquence éminemment importante pour la conduite de l’existence humaine, pour l’éthique pratique. Nous y reviendrons.

Mais en attendant :

quelques exemples, s’il vous plait ! …

Jean-Pierre Vandeuren

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