Le troisième genre de connaissance selon Françoise Barbaras

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Françoise Barbaras est l’auteure de l’ouvrage Spinoza, la science mathématique du salut. Ce titre annonce d’emblée que la mathématique est le moteur du parcours de toute l’Ethique. Non seulement de la forme géométrique de son exposé, de l’adoption de la certitude mathématique comme norme de l’idée vraie, mais aussi, et surtout pour le présent propos, de l’emploi de la rigueur mathématique comme principe de vie, comme guide d’une conduite éthique.

Barbaras

Or cette conduite éthique culmine dans la connaissance du troisième genre : « De ce troisième genre de connaissance naît la plus haute satisfaction de l’esprit qui puisse être donnée. » (Eth V, 27). De lui aussi naît l’Amour intellectuel de Dieu (Eth V, 32, Corollaire), en quoi « consiste notre salut, ou, en d’autres termes, notre Béatitude, ou notre Liberté » (Eth V, 36, Scolie).

Ce qu’annonce donc le titre de l’ouvrage de Barbaras est que la science intuitive est une science des essences d’inspiration mathématique.

Barbaras précise aussi que cette inspiration est euclidienne :

« […] c’est en accomplissant le mouvement intellectuel de certaines opérations que, non seulement l’esprit comprend l’essence, la nature de l’objet, mais bien plus encore, qu’il saisit l’existence de l’objet géométrique ayant cette essence. L’essence n’est pas seulement posée ici à titre d’hypothèse, pour servir aux principes d’opérations de déduction des propriétés : elle est véritablement engendrée par le mouvement des idées au cours de ces opérations de connaissance. Cette position est celle des mathématiciens de l’école d’Alexandrie […] »

« Avec Euclide et l’école d’Alexandrie, la théorie de la pratique mathématique est une théorie du « geste » mathématique de construction intégré à l’objet mathématique lui-même. »

Cette lecture « constructiviste » de Spinoza rejoint celle que nous avons plusieurs fois explicitée (voir nos articles Être spinoziste et Spinoza et le constructivisme).

Plus loin, Barbaras affirme :

« Les mathématiques permettent donc de comprendre les lois d’une nature. C’est pourquoi les mathématiques sont très utiles dans la vie. Elles forment l’esprit des hommes de telle sorte qu’elles leur donnent une idée de leur propre nature. »

La première phrase de cette citation évoque la connaissance du troisième genre puisque celle-ci vise justement la connaissance des lois qui permettent de déduire la nature des choses particulières de la nature de l’attribut auquel elles appartiennent, le rapport caractéristique de ces choses (voir nos deux articles précédents). Les phrases suivantes se relient au cœur même de l’entreprise spinozienne dans l’Ethique : « nous conduire comme par la main à la connaissance de l’esprit humain et de sa béatitude suprême. » (Eth II, Préface), de par le fait que cette béatitude doit être obtenue par la connaissance en Dieu de « l’idée qui exprime l’essence du corps humain et par suite est nécessairement quelque chose qui appartient à l’essence de l’esprit humain » (Eth V, 23, Démonstration), soit l’essence objective de ce corps (voir nos articles précédents), visée de la science intuitive dans son application éthique.

Ainsi, selon Barbaras, c’est bien la démarche rigoureuse et constructiviste des mathématiques qui permet d’atteindre cet objectif éthique.

Par ailleurs, nous avons souligné dans nos deux articles précédents que, chez Spinoza, l’essence et l’existence se situent toutes deux dans le même plan d’immanence. Ainsi, comme pour les mathématiciens d’Alexandrie, c’est dans le même mouvement constructif de ses idées que l’esprit humain à la fois comprend l’essence des choses et engendre leur existence.

Revenant à Euclide, Barbaras insiste :

« Dans une simple figure, il [Euclide] demande : Comment fais-tu maintenant ? Il ne demande pas, qu’appliques-tu ?, mais comment peux-tu construire ? Il demande qu’on se demande quelque chose : quelles sont les exigences internes de la chose, les contraintes, qu’il faut voir d’abord, presque sentir, avant même de les posséder intellectuellement. […] le tâtonnement laisse de plus en plus place à une jubilation intérieure, parce qu’on voit, on commence à voir comment cela marche, et on construit de plus en plus vite […] On vient de découvrir la proportion, le ballet universel de la proportion. Le mathématicien euclidien n’est pas l’opérateur orgueilleux de sa démarche, il ne se prend pas pour un démiurge, un créateur des formes, mais il est saisi par leur contrainte ; et en même temps, il ne peut apercevoir ces contraintes qu’en essayant librement de construire ; librement, cela veut dire : comme il le peut. Spinoza fait très exactement la théorie de cela, il écrit la science mathématique du salut, il l’appelle l’Ethique. »

« L’intuition mathématique n’est pas un mystère : c’est exactement la compréhension de ce qu’il faut faire maintenant, à partir de la figure dont on dispose, de ce qui est déjà tracé, pour avancer vers ce qu’on cherche. […] Cette géométrie est une expérience. La méthode du mathématicien est celle qu’il trouve. »

Inspirée par cette méthode, l’Intuition spinoziste est aussi « ce qui se produit », ce qui se construit petit à petit dans l’esprit qui s’unit à la chose qu’il veut connaître. Par exemple, l’esprit devient la proportionnalité même dans les nombres particuliers qui l’occupent, ou le triangle singulier qu’il s’est donné. Et c’est cette identité qui engendre la jouissance intellectuelle caractéristique du troisième genre de connaissance, car, en même temps, qu’il com-prend (prend avec lui, la fait sienne) la nature véritable de la proportionnalité ou du triangle, il les amène à l’existence, il les produit, jouissance divine de production de modes d’être.

Extension (application non envisagée par l’auteure)

Pour en revenir au cas particulier de l’Intuition du corps humain, intuition qui doit conduire à la Béatitude, à la libération de la servitude des passions humaines, le but même qui vient d’être évoqué indique bien qu’il ne s’agit pas de tout comprendre du corps par ce biais, mais uniquement les passions sur lesquelles il s’agit de faire valoir la puissance de l’esprit en tant qu’entendement, c’est-à-dire l’esprit en tant qu’il a des idées intuitives. D’ailleurs, la cinquième partie de l’Ethique porte le titre explicite De la puissance de l’entendement ou de la liberté humaine : c’est la puissance de la connaissance intuitive des passions qui permet d’accéder à la libération vis-à-vis de celles-ci. D’ailleurs aussi, « L’esprit humain ne connaît le corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le corps est affecté. » (Eth II, 19), donc, par ses affects, qui sont, en général, passionnels.

Les passions, considérées uniquement en rapport avec l’esprit, sont des idées confuses, incomplètes, inadéquates. En avoir une connaissance intuitive va alors consister à les rendre adéquates car cela revient à les relier, de façon génétique, à Dieu.

Pour bien comprendre cela, il est indispensable, ici, de recourir au corollaire d’Eth II, 11 dans lequel Spinoza explique la formation d’une idée inadéquate dans l’esprit humain :

« De là suit que l’Esprit humain est une partie de l’intellect infini de Dieu ; […] et quand nous disons que Dieu a telle ou telle idée non seulement en tant qu’il constitue la nature de l’Esprit humain, mais en tant qu’il a en même temps que l’Esprit humain également l’idée d’une autre chose, alors nous disons que l’Esprit humain perçoit une chose en partie, autrement dit de manière inadéquate. »

Si l’esprit humain est une partie de l’entendement divin, cela veut dire « entrer dans un rapport « externe » » avec d’autres idées, puisqu’une partie est nécessairement en relation avec les autres parties du tout auquel elle appartient : ces autres parties sont elles-mêmes des idées, celles par exemple que Dieu a lorsque, percevant quelque chose, il constitue l’essence de mon esprit alors que celui-ci perçoit cette chose inadéquatement.

On en déduit que lorsque j’éprouve un affect, simultanément à la perception d’une affection de mon corps, mon esprit est déterminé par les idées qui, dans l’entendement divin, complètent la perception tronquée, partielle, inadéquate que j’ai de cette affection.  Ce qui détermine une idée inadéquate (sa cause), c’est ce qui, dans l’entendement divin, complète ce qui manque à cette idée pour être adéquate. Rendre une idée adéquate consiste donc bien à la relier à Dieu et ainsi à en avoir une connaissance intuitive.

Cette idée intuitive est construite, produite, amenée à l’existence, par et dans l’esprit. Chose réelle, elle est automatiquement degré de puissance capable, entre autres, de vaincre les passions asservissantes.

Jean-Pierre Vandeuren

 

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