L’adéquation, cœur de la pratique philosophique spinoziste (1/3)

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Introduction : l’unique intuition des philosophes

Bergson prétendait que le philosophe véritable est l’homme d’une unique intuition, ce « point unique où tout (dans une œuvre philosophique) se ramasse » et « dont nous sentons qu’on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu’il faille désespérer d’y atteindre ».

Cette unicité est particulièrement saillante chez Schopenhauer, par ailleurs auteur d’un seul ouvrage majeur dans toute sa « carrière », Le Monde comme Volonté et Représentation. « Quand viendra le temps où on me lira, écrit-il, on s’apercevra que ma philosophie est comme une Thèbes aux cent portes ; de tous côtés on peut y pénétrer, et, chaque fois, arriver directement jusqu’au centre. »

« La thèse centrale exprimée dans le titre du Monde comme volonté et comme représentation est sans cesse reprise et développée dans des perspectives multiples. Schopenhauer aime comparer sa philosophie à Thèbes aux cent portes et la devise de l’œuvre entière pourrait être celle qu’il applique à l’histoire humaine : eadem sed aliter (la même chose mais autrement) » (Jean Lefranc, Schopenhauer, article dans Universalis).

Quelle est cette unique thèse ?

Schopenhauer part de Kant.

Emmanuel Kant nomme chose en soi la face cachée de toutes nos représentations. Selon Kant, cette chose en soi qui est en dehors de nous est inaccessible et constitue la vérité du monde. Elle est radicalement méconnaissable et se distingue du monde sensible. Kant oppose la chose en soi au phénomène c’est-à-dire les choses telles que nous les connaissons au moyen de nos sens.

Prenant le contrepied de ce dualisme kantien, Schopenhauer voit dans la chose en soi la réalité du corps qu’il nommera par la suite Volonté. Kant a reculé la chose en soi dans un lointain absolu, Schopenhauer en fera la réalité la plus proche.

« La chose en soi est la vérité qui vit avant de se comprendre elle-même. Le monde est l’univers de la volonté, et la volonté personnelle est le battement de cœur individuel de cet univers. Nous sommes toujours ce qu’est le tout. Mais le tout, c’est la terre sauvage, le combat, l’inquiétude. Et surtout : ce tout n’a pas de sens, il n’a pas d’intention. » (Rüdiger Safranski, Schopenhauer et les années folles de la philosophie).

L’être est livré à la poussée, à la pulsion, au désir et à la douleur du corps. Telle est la chose en soi ; et on est soi-même cette chose en soi.

La Volonté est la chose en soi, l’être métaphysique du monde, et la représentation est son phénomène. Le titre de l’œuvre principale ramasse en une seule et brève formule toute la philosophie de Schopenhauer : Le monde comme volonté et comme représentation. En 1818 quand il achève la rédaction de son grand ouvrage, il a le sentiment qu’il a accompli la véritable tâche de sa vie.

Remarquons que pour le développement de ses idées, Schopenhauer s’inspire grandement de celles de Spinoza, dont il reconnaît certains mérites du bout de sa plume tout en le critiquant de façon acerbe afin de tenter de s’en distinguer. Pour plus de détails, voir :

BOURIAU, Christophe. Conatus spinoziste et volonté schopenhauerienne In : Spinoza au XIXesiècle : Actes des journées d’études organisées à la Sorbonne (9 et 16 mars, 23 et 30 novembre1997) [en ligne]. Paris : Publications de la Sorbonne, 2008 (généré le 16 mai 2015). Disponible surInternet : <http://books.openedition.org/psorbonne/191&gt;. ISBN : 9782859448073.

Schopenhauer fut le maître de Nietzsche, qui s’en détacha par après. C’est surtout la métaphysique d’une volonté aveugle qui l’inspira pour penser le monde comme un combat de forces, mais ce sont les conséquences tristes et pessimistes que Schopenhauer en tire desquelles Nietzsche voulut se détacher. C’est pourquoi on peut, à l’instar de Clément Rosset, exprimer l’intuition philosophique fondamentale de Nietzsche comme étant « l’indissolubilité de la joie et du tragique dans la condition humaine ».

Remarquons enfin que la métaphore de la Thèbes aux cent portes utilisée par Schopenhauer pour décrire la possibilité de pénétrer dans son œuvre par de multiples points d’accès qui convergent tous en un même centre est topologiquement erronée.

En effet, toutes les traditions, toutes les légendes, tous les monuments de l’antiquité parlent effectivement de Thèbes d’Egypte avec un enthousiasme que le lointain de l’espace et du temps ne fait qu’accroître. Ainsi Homère, dont Schopenhauer sans doute s’inspira, racontait, sans les avoir vues, «les fabuleuses richesses de la ville aux cent portes, par chacune desquelles passent deux cents chars tous attelés de blancs chevaux, et montés par leurs cavaliers en armes».

Thèbes était vraiment une ville immense, couverte d’édifices publics et privés sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, parcourue du nord au sud par le Nil, comme Paris l’est par la Seine. Toute la partie de la rive droite semble avoir été consacrée spécialement au culte des dieux et à la demeure des prêtres. La rive gauche, où la vallée s’élargit, embrassait les nombreuses habitations privées, les palais des rois et des temples encore. Au-delà, dans une ceinture de collines qui couvrait l’horizon de teintes bleuâtres, s’étageaient les tombeaux des rois et les tombeaux des particuliers, la Cité des Morts.

Mais quoiqu’Homère ait parlé avec admiration d’une merveilleuse ceinture de murailles qui entourait Thèbes, il semble que cette enceinte n’ait jamais existé. Diodore remarquait déjà que le poète ancien avait dû indiquer par ces mots les merveilleux pylônes qui de leur masse fermaient les temples.

Chaque temple égyptien était, en effet, entouré d’une quadruple muraille. Elle avait pour objet de délimiter le terrain sacré, de le protéger contre toute agression extérieure et surtout de dissimuler, aux yeux des profanes, les cérémonies secrètes du culte et les mystères qu’on célébrait dans l’intérieur. Ces enceintes, réunies entre elles par d’interminables allées de sphinx, devaient donner à Thèbes l’aspect général d’une ville fortifiée ; les nombreux pylônes qui servaient de portails s’élevaient à une hauteur démesurée. Ce sont là les cent portes de la légende homérique.

Mais venons-en à la philosophie de Spinoza, dont Bergson a lui-même décrit ce qu’il pensait être l’idée directrice principale unique. Nous l’avons déjà mentionné dans un article antérieur (Voir : Le troisième genre de connaissance exprimé simplement par Bergson). Nous y avions souligné l’extrait suivant : « Disons, pour nous contenter d’une approximation, que c’est le sentiment d’une coïncidence entre l’acte par lequel notre esprit connaît parfaitement la vérité et l’opération par laquelle Dieu l’engendre ».

Le but de cet article est préciser la teneur de cet extrait au moyen de la notion spinozienne d’adéquation et de l’exploiter en pratique.

Jean-Pierre Vandeuren

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