L’adéquation, cœur de la pratique philosophique spinoziste (2/3)

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L’adéquation

  1. La théorie

La lettre 30 de Spinoza est adressée à son ami Oldenburg. En voici un extrait :

« … Je suis aise d’apprendre que les philosophes dans le cercle desquels vous vivez, restent fidèles à eux-mêmes en même temps qu’à leur pays. Il me faut attendre, pour connaître leurs travaux récents, le moment où, rassasiés de sang humain, les États en guerre s’accorderont quelque repos pour réparer leurs forces. Si ce personnage fameux qui riait de tout, vivait dans notre siècle, il mourrait de rire assurément. Pour moi, ces troubles ne m’incitent ni au rire ni aux pleurs ; plutôt développent-ils en moi le désir de philosopher et de mieux observer la nature humaine. Je ne crois pas qu’il me convienne en effet de tourner la nature en dérision, encore bien moins de me lamenter à son sujet, quand je considère que les hommes, comme les autres êtres, ne sont qu’une partie de la nature et que j’ignore comment chacune de ces parties s’accorde avec le tout, comment elle se rattache aux autres. Et c’est ce défaut seul de connaissance qui est cause que certaines choses, existant dans la nature et dont je n’ai qu’une perception incomplète et mutilée, parce qu’elles s’accordent mal avec les désirs d’une âme philosophique, m’ont paru jadis vaines, sans ordre, absurdes. Maintenant je laisse chacun vivre selon sa complexion et je consens que ceux qui le veulent, meurent pour ce qu’ils croient être leur bien, pourvu qu’il me soit permis à moi de vivre pour la vérité … »

Spinoza y évoque deux thèmes qui se raccordent à notre propos : sa connaissance défaillante, incomplète et mutilée de certains accords de parties avec le tout (c’est-à-dire sa connaissance inadéquate de certaines choses) et le fait de vouloir vivre pour la vérité.

Ces deux thèmes sont évidemment liés au sein de celui de la vérité.

Qu’est-ce que la vérité pour Spinoza ?

C’est une question fondamentale que nous avons développée en détail dans notre article Spinoza et le constructivisme (4/5), sous-titré Le problème de la vérité chez Spinoza, auquel nous renvoyons. Pour comprendre nos développements il nous semble impérieux que le lecteur prenne la peine de (re)lire cet article.

Quoiqu’il en soit, épinglons seulement  ici que l’adéquation est la dénomination intrinsèque de la vérité chez Spinoza et que « la connaissance pour Spinoza est génétique : c’est par leurs causes qu’on connaît clairement et distinctement les choses car alors on peut les reconstruire, ré-effectuer, au moins mentalement, les opérations qui les ont constituées ».

Mais comment en pratique avoir des idées adéquates ? Et plus particulièrement dans l’optique éthique qui est celle de Spinoza, avoir une idée adéquate de nos affects passifs afin de surmonter notre servitude grâce à la puissance de notre entendement ?

  1. Vers une méthode pratique

Dans le Traité de la Réforme de l’Entendement (TRE), les genres de connaissances (Section IV, §  11 – 14) sont au nombre de quatre, les deux premiers seront regroupés sous l’Imagination dans l’Ethique, le troisième y étant nommé Raison et le quatrième, Intuition ou Science Intuitive (Eth II, 40, Scolie 2). Cependant, la Raison n’y est pas considérée comme une connaissance adéquate, cette qualité y étant réservée à l’Intuition.

Pourquoi ?

      2.1. Dans le Traité de la Réforme de l’Entendement (TRE)

En fait, l’idée adéquate n’y est vraiment jamais clairement définie, une définition n’apparaissant que par détour dans le § 35 où l’idée adéquate d’un objet coïncide avec son essence objective (voir notre article les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (1/3) pour une définition de cette essence). Comme il n’y a que l’Intuition qui vise les essences, il est dès lors normal que ce soit la seule connaissance adéquate.

Dans le TRE, on pourrait dire que Spinoza « se cherche » encore. Son objectif y est déjà très clairement éthique, rechercher « un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur » (§ 1). Il se fait évidemment que ce bien est la connaissance de « Dieu », connaissance qui passe par celle des choses singulières que seule l’Intuition peut atteindre, d’où l’adéquation accordée seulement à celle-ci.

Spinoza s’efforce aussi de trouver une méthode qui lui permettrait d’accéder à une telle connaissance dont il avoue « les choses que j’ai pu saisir jusqu’ici par ce mode de connaissance sont en bien petit nombre » (§ 22).

Cette « méthode » se trouve esquissée dans le § 72 :

« Pour faire cette recherche plaçons sous nos yeux une idée vraie dont nous sachions d’une certitude complète que l’objet dépend de notre faculté de penser, sans qu’il puisse avoir aucune réalité dans la nature. Avec une telle idée, il nous sera plus facile, comme cela ressort de ce que nous avons déjà dit, de faire la recherche que nous nous proposons. Par exemple, pour concevoir la formation d’un globe, je conçois à mon gré une cause quelconque, savoir, un demi-cercle tournant autour de son centre et engendrant ainsi un globe ; sans aucun doute c’est là une idée vraie, et quoique nous sachions que dans la nature aucun globe n’a été produit de cette façon, cependant cette perception est vraie, et nous avons conçu une manière très-facile de former un globe. Il faut remarquer que cette perception affirme la rotation d’un demi-cercle, laquelle affirmation serait fausse, si elle n’était jointe à la conception du globe ou de la cause déterminant un pareil mouvement, ou d’une manière absolue, si cette affirmation était isolée ; car alors l’esprit tendrait uniquement à affirmer le seul mouvement du demi-cercle, lequel n’est pas contenu dans la conception du demi-cercle ne se déduit d’aucune cause capable de produire le mouvement. Ainsi la fausseté consiste en ceci seulement que nous affirmons d’une chose quelque propriété qui n’est pas contenue dans la conception que nous avons de cette chose, comme le mouvement ou le repos relativement à notre demi-cercle. De là il résulte que les idées simples ne peuvent pas ne pas être vraies : par exemple, l’idée simple de demi-cercle, de mouvement, de quantité, etc. Tout ce que ces idées contiennent d’affirmation est adéquat à la conception que nous en avons et ne s’étend pas au- delà ; il nous est permis de former à notre gré des idées simples, sans que nous ayons à craindre de nous tromper. »

La méthode consiste donc à reconstruire exactement (adéquatement) dans l’esprit la chose singulière considérée au moyen d’idées plus simples déjà acquises. On retrouve bien ici la description bergsonienne reprise précédemment.

Mais détaillons encore.

Nous partons d’un « concept », la « conception » que nous avons d’une chose singulière, d’un certain individu, par exemple une sphère (un « globe » dans la citation ci-dessus). L’idée adéquate de cette chose n’est rien d’autre que son essence (objective), nous l’avons relevé. Or Spinoza nomme « affirmative » la définition de l’essence d’une chose qui inscrit dans la nature même de la chose ce qui conditionne nécessairement son existence. La définition de l’essence d’une chose affirme l’existence de la chose ; elle explique l’existence de la chose avec toutes ses propriétés particulières. Ainsi, de la définition de la sphère comme figure obtenue par la rotation d’un demi-cercle autour de l’un de ses diamètres résulte automatiquement l’existence de cette sphère par construction. L’idée adéquate est donc affirmation de l’existence du concept : « Tout ce que ces idées contiennent d’affirmation est adéquat à la conception que nous en avons et ne s’étend pas au- delà ». Et cette affirmation se donne en pratique par le rapport caractéristique de la chose, par les lois du mouvement et du repos qui la définissent à partir d’idées plus simples.

       2.2. Dans l’Ethique

Dans l’Ethique, cette conception de l’adéquation n’est pas reniée mais étendue. Alors qu’elle se limitait à la considération du rapport d’une chose singulière avec elle-même, elle y est étendue au rapport des choses entre elles, donc au domaine de la Raison, la science des causes, la science par les causes des choses entre elles dans le mode infini médiat de l’Etendue.

La Raison procède par notions ou propriétés communes des choses (Eth II, 40, Scolie 2), qui sont nécessairement adéquates (même référence).

La Raison, en pratique, exhibe les lois naturelles qui régissent les rapports causaux entre les choses. Elle met ces lois sous formes d’équations entre des concepts plus simples que celui à expliquer. Par exemple, le concept de force. De façon générale, la force est produite par la masse et l’accélération du corps qui exerce ladite force sur un autre corps. L’équation qui la définit est le produit de cette masse et de cette accélération : F=m.a. Etymologiquement aussi, il y a bien ad-équation de la démarche de la Raison : se rapprocher de l’équation.

L’Intuition doit, elle, exhiber le rapport caractéristique qui définit l’essence formelle de la chose considérée, rapport tel que contenu dans le mode infini immédiat de l’Etendue (voir notre article les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (1/3)). Rien de vraiment modifié par rapport à l’exposé du TRE, sauf qu’ici ce rapport est envisagé comme procédant de l’attribut Etendue (voir la définition dans Eth II, 40, Scolie 2 : « Ce genre de connaissance procède de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses »).

Cependant, ce qui nous intéresse vraiment du point de vue éthique, c’est comment, en pratique, nous connaître nous-mêmes adéquatement. En effet, l’objectif est de nous libérer de la servitude de nos affects passionnels au moyen de la puissance de notre entendement qui n’est rien d’autre que l’ensemble de nos idées adéquates issues de la Science Intuitive. On est donc ramené à la connaissance intuitive de nos affects, ce qui est normal puisque « l’esprit humain ne connaît le corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le corps est affecté » (Eth II, 19) et « l’esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps » (Eth II, 23).

Dans cette optique il nous faut encore approfondir certains concepts théoriques à partir des travaux de Julien Busse (Le problème de l’essence de l’homme chez Spinoza) et notamment celui d’essence puisque c’est elle qui est visée par la Science Intuitive.

Mais avant elle, parlons de l’existence.

Jean-Pierre Vandeuren

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