L’adéquation, cœur de la pratique philosophique spinoziste (3/3)

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2.2.1. Existence

Vivre, c’est produire des effets. Vivre « adéquatement », c’est agir, c’est produire des effets dont nous sommes la « cause adéquate », « c’est-à-dire lorsque, en nous  ou hors de nous, il suit de notre nature quelque chose qui peut être clairement et distinctement compris par cette seule nature » (Eth III, Définition 2).

Frédéric Lordon exprime élégamment cette définition comme suit :

« Très généralement, vivre c’est projeter affirmativement dans les choses extérieures la singularité d’une complexion. »

Car l’homme n’est qu’une chose particulière parmi d’autres, c’est-à-dire « un mode par lequel les attributs de Dieu sont exprimés d’une manière précise et déterminée » (Eth I, 25, Corollaire).

Et cette manière précise et déterminée, cette complexion, c’est l’essence.

       2.2.2. Essence

Une chose est donc son activité et celle-ci se singularise par le rapport caractéristique qui la définit, sa « structure » qui lui est propre. Le concept de « structure » vient épauler celui d’activité car il n’y a pas d’activité qui ne soit précise et déterminée, c’est-à-dire qui ne soit l’activité de la structure que la chose est, ou encore, qui ne soit organisée selon certains rapports déterminés.

Dans cette optique d’activité « dirigée » d’un mode existant, il convient alors de penser l’essence d’un mode comme une « structure d’activité » et non comme une forme immuable.

L’activité doit être entendue au sens d’action adéquate décrite ci-dessus où l’adéquation se rapporte à la structure (le rapport caractéristique du corps).

Pour un mode fini tout ce qui exprime son essence, sa structure d’activité, c’est-à-dire la totalité de ses affections, n’appartient pas pour autant à cette essence. Une telle affection n’en est que l’expression partielle, puisque des causes extérieures peuvent aussi l’expliquer. Tout ce qui appartient à mon essence ou la constitue, je l’éprouve nécessairement, mais, à l’inverse, tout ce que j’éprouve n’appartient pas nécessairement à mon essence.

Une remarque en passant : c’est cette notion de « structure d’activité » qui sous-tend la théorie de la personnalité que nous avons développée dans notre ouvrage Une théorie générale de la personnalité, quoiqu’à l’époque de sa rédaction le travail de Julien Busse ne nous était pas connu.

On peut illustrer cette structure d’activité au moyen de la tique.

Quelle est l’essence d’une tique ?

On sait grâce à Jacob von Uexküll que le monde de la tique est extraordinairement limité. La tique a trois excitations possibles : chercher aveuglément la lumière au bout de la branche, sentir la présence chaude du mammifère qui s’approche, puis chercher la région la moins fournie en poil pour perforer la peau. À ces trois excitations répondent trois actions : se laisser tomber, explorer, perforer.  L’extraordinaire, dans le cas de la tique, est que l’« aguet » peut durer plus de dix-huit années, ce qui a été prouvé en laboratoire.

A la structure d’activité d’une tique (ses trois excitations)  correspondent trois actions spécifiques. Si, du fait d’une perturbation extérieure, l’une de ces activités ne peut pas s’accomplir (il ne passe jamais aucun mammifère en-dessous de sa position, par exemple), la tique sera dans la passivité et non dans l’activité. Et ici, passivité veut exactement dire être dans l’inaction totale.

La structure d’activité évolue au fil des expériences existentielles. Ainsi, si l’homme est muni d’un capital génétique dès sa conception (on peut dire que ce capital fait partie de son essence), l’épigénétique nous enseigne que ce sont les premières expériences postnatales qui déterminent l’activation ou non de certains de ces gènes. Bel exemple de modification de la structure d’activité par l’expérience.

Mais Spinoza utilise aussi le vocable de « nature ». Quel est son rapport avec celui d’essence ?

         2.2.3. La nature des modes finis, en particulier de l’homme

Il y a 31 occurrences du terme « essence » pour 50 occurrences de celle de « nature » (humaine) dans l’Ethique. Ces deux termes ne sont pas à confondre.

Le concept de « nature » est employé par Spinoza quand il s’agit de penser l’unité d’une pluralité, la communauté d’une diversité, tandis que celui d’«essence » désigne au contraire la saisie d’une chose dans son irréductible singularité.

Dans notre optique d’approche par l’activité, la « nature humaine » est l’ensemble des activités communes au genre humain, activités réglées par des lois également communes. Ainsi, la loi originelle est  celle de l’effort de persévérance de chacun dans « son être », soit de persévérance de sa structure d’activité (le Conatus), effort qui consiste à affirmer autant que possible toutes les propriétés qui découlent de cette structure d’activité. Ainsi aussi, l’imitation des affects est l’une de ces lois qui structurent l’activité humaine.

On peut voir toute l’entreprise de la troisième partie de l’Ethique, que l’on pourrait appeler la psychologie, comme consistant à substituer à la recherche de l’essence spécifique des affects l’énoncé des lois naturelles de leur activité.

Cette dernière remarque nous mène à une méthode pratique de connaissance de nos affects.

         2.2.4. En pratique

Lorsque Spinoza, dans le § 72 du TRE (voir plus haut), s’intéresse à la définition d’une sphère, il n’a pas en tête une sphère bien définie, mais une sphère quelconque. Ce qu’il définit alors génétiquement ce n’est pas exactement l’essence d’une sphère particulière, mais la nature de toutes les sphères, quitte à, par après, particulariser  sa construction en choisissant un rayon particulier.

Lorsque le zoologue étudie la tique sous l’angle de sa structure d’activité, il ne s’attarde pas à une tique particulière, mais il s’intéresse à la « nature » de la tique en général.

En Eth III, c’est la nature des affects humains et non l’essence d’un affect bien défini d’un homme singulier, que Spinoza met à jour. Ainsi, si l’on s’intéresse à l’attirance de Descartes pour les femmes bigleuses, cet affect se laisse définir par l’amour (« Une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure »), définition d’un amour quelconque. Pour arriver à l’essence de cet amour particulier, il faut encore en connaître la cause spécifique, soit, ici, l’expérience d’amitié précoce avec une fille qui louchait.

Dès lors, de manière générale, dans l’optique de la connaissance de notre propre essence via celle de nos propres affects, nous proposons : 1. De déterminer la nature de ces affects ; 2. De particulariser cette nature à notre expérience singulière.

En fait, cette méthode est une illustration de l’approche générale de la Science Intuitive par un approfondissement scientifique (par la Raison) préalable (voir, par exemple, nos articles La connaissance du troisième genre selon Yirmiyahu Yovel), la première étape relevant plutôt de la Raison que de l’Intuition.

Dans un prochain article nous appliquerons cette méthode au sentiment de solitude.

Jean-Pierre Vandeuren

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