Incursion spinoziste en tramwayologie (1/9)

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« Celui qui sait correctement que tout suit de la nécessité de la nature divine et se produit selon les lois et les règles éternelles de la Nature ne trouvera évidemment rien qui soit digne de haine, de raillerie ou de mépris et n’aura de pitié pour personne, mais s’efforcera de bien agir, comme on dit, et d’être dans la joie. » (Eth IV, 50, Scolie)

Ouverture

Où est dévoilé le but de cet article

En 1967, la philosophe Philippa Foot publie un article dans lequel elle propose une expérience de pensée à caractère moral, le wagon fou ou le dilemme du tramway, dont voici une version :

Un wagon (ou un tramway) qui n’a plus de freins va écraser cinq ouvriers qui sont sur la voie, mais quelqu’un a la possibilité d’actionner un aiguillage pour que le wagon aille sur une autre voie, où travaille un seul ouvrier : est-il légitime d’actionner l’aiguillage pour ne tuer qu’une personne au lieu de cinq?

tramway

Depuis cinquante ans, grâce à cette toute simple expérience de pensée, Foot nourrit la population des articles publiés dans cette branche particulière qu’est la philosophie morale, à tel point que ces développements ont été malicieusement classés dans une sous-catégorie spéciale, la tramwayologie.

Dans cet article nous montrons que la philosophie morale de Spinoza exposée dans la quatrième partie de l’Ethique s’applique parfaitement à ce dilemme et à ses nombreuses variantes.

Déroulement

Où est exposée une vue synoptique de cet article

 

Si l’éthique est étique, la morale s’emballe

Qu’est donc ce « bien » ?

Foot nourrit la philosophie morale

« Ce qui prédispose le corps humain à être affecté de nombreuses modalités […] est utile à l’homme […] » (Eth IV, 38)

La philosophie morale de l’Ethique : un arétisme spinozien

Extension

La « banalité du mal » (Hannah Arendt) est un concept … banal (Spinoza)

Conclusion : un tramway nommé dilemme

 

 

Si l’éthique est étique, la morale s’emballe

                                         Où l’on parle d’éthique, de morale et

 des matières qui s’intéressent à ces concepts

Depuis la nuit des temps et en tous lieux, à propos de la plupart des actions qu’il doit accomplir, de la moins à la plus importante, l’homme est confronté à l’interrogation fondamentale : « Que dois-je faire pour bien agir, pour agir au mieux ? ». Cette question est d’autant plus lancinante que des vies humaines sont en jeu, comme dans le dilemme du tramway : est-il légitime d’actionner l’aiguillage pour ne tuer qu’une personne au lieu de cinq?

L’histoire n’a d’ailleurs pas attendu l’article de Phillipa Foot pour poser ce genre de dilemme au moyen d’expériences de pensée. Dans l’Antiquité déjà, le philosophe Carnéade donna une version particulièrement épurée du dilemme : vous êtes à la mer après le naufrage, et vous apercevez une planche de salut, malheureusement déjà occupée par un autre rescapé. La planche étant trop petite pour vous soutenir tous les deux, pouvez-vous tenter de faire lâcher prise à l’autre pour sauver votre propre vie ?

Des expériences réelles de naufrage illustrent aussi tragiquement ce dilemme. Ainsi, en 1884, une terrible affaire passionna l’opinion britannique : celle des quatre survivants d’un naufrage qui, dérivant sur un canot, décidèrent de tuer le plus jeune d’entre eux, le mousse Richard Parker,  pour s’abreuver de son sang et se nourrir de sa chair. Quelques jours plus tard, les trois autres marins furent sauvés et, lorsque leur acte fut connu, deux d’entre eux traduits en justice.

Ce fait divers exceptionnel illustre parfaitement le grand débat qui divise la philosophie morale et dont le dilemme du tramway n’est lui-même qu’un exemple : faut-il juger un acte comme bon parce qu’il a de bonnes conséquences, de bons effets, ou bien faut-il le juger bon d’abord et avant tout en raison de sa qualité intrinsèque ? Ou, pour le dire en des termes plus appropriés à notre exemple : était-il légitime, pour des marins mariés et pères de famille, promis à une mort certaine s’ils ne pouvaient s’alimenter rapidement, de tuer le pauvre mousse déjà très affaibli et presque mort, par ailleurs sans famille ? Pouvaient-ils le faire, pour sauver leur propre vie, puisque de toute façon le jeune Parker était condamné – sachant que c’est probablement à leur acte qu’ils doivent d’avoir survécu ? Ou bien quelque chose s’oppose-t-il, de façon absolue et catégorique, à ce qu’on fasse périr un innocent, quelles que soient par ailleurs les raisons qui pourraient rendre cet acte opportun ? La première doctrine est connue aujourd’hui sous le nom de « conséquentialisme », qui est un héritier direct de l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de Stuart Mill. La seconde trouve des avocats chez certains kantiens, et surtout ceux qui se réclament de la tradition chrétienne des actes intrinsèquement mauvais, doctrine que l’on dénomme « déontologique » (du grec, deon, devoir).

Le conséquentialisme et le déontologisme sont des doctrines dites morales. Elles donnent des règles de comportement. Mais ces règles découlent de principes qui font, éventuellement, l’objet d’une théorie préalable, une éthique.

J’appellerai éthique une théorie qui identifie les principes à suivre pour bien agir et morale, les règles, qui peuvent découler d’une éthique ou non, qu’il convient de suivre pour faire son devoir.

La morale chrétienne ne découle pas d’une éthique mais suit les préceptes transcendants censés être inspirés par Dieu et transcrits dans la Bible. Spinoza écrit une éthique, et non une philosophie, pour chercher la meilleure orientation de la vie humaine et il en déduit une « morale » sur laquelle nous reviendrons.

La philosophie morale est la branche de la philosophie qui se préoccupe essentiellement de cette question du bien agir. Conséquentialisme, utilitarisme et déontologisme en font partie. Les doctrines envisagées dans cette branche ont souvent, si pas toujours, le désavantage d’être abstraites. Elles nécessitent d’être mises à l’épreuve du monde réel. Par exemple, les gens réels réagissent-ils toujours, ou le plus souvent, de façon utilitariste ou déontologique ? C’est en partie dans le but de répondre à cette question que Philippa Foot imagina son expérience de pensée du tramway hors contrôle. C’est dans le but de voir jusqu’à quel point pouvaient aller des gens ordinaires dans leur soumission à l’autorité que Milgram procéda à son expérience en laboratoire, expérience décrite dans notre article Les mécanismes de la soumission (5). Ce type de démarche par expérimentation fait l’objet d’une branche relativement neuve de la philosophie morale dénommée bien évidemment « philosophie morale expérimentale ».

La psychologie n’est pas en reste et a développé tout un pan de son activité consacré à la morale, la psychologie morale, évidemment. La psychologie morale peut être (grossièrement) définie comme l’étude des processus qui nous conduisent à formuler des jugements moraux. Dans le cas d’un jugement moral, comment passons-nous de la prise de connaissance d’un événement à un jugement moral portant sur les actions et les agents impliqués dans cette situation ? Quels sont les mécanismes impliqués, quelle est leur nature, quel est l’impact de l’environnement sur eux ? Telles sont les questions dont s’occupe la psychologie morale. Il reste encore d’autres questions approfondies par d’autres branches de la psychologie : comment se développent ces mécanismes au cours de l’ontogenèse (psychologie développementale) et comment se sont-ils développés lors de la phylogenèse (psychologie évolutionniste) ? Comment sont-ils implémentés dans le cerveau (neurosciences) et comment peuvent-ils être affectés par différentes lésions cérébrales (neuropsychologie) ?

Bref, les questions tournant autour de la moralité restent plus que jamais d’une brûlante actualité, mais nous montrerons que nombre d’entre elles pourraient trouver un avantage certain à être reconsidérées sous le point de vue de cet ouvrage du 17e siècle, l’Ethique.

Jean-Pierre Vandeuren

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