Incursion spinoziste en tramwayologie (2/9)

Publié par

Qu’est donc ce « bien » ?

Où l’on évoque les principales doctrines morales historiques

« Faut-il donc, comme Voltaire, dire que, philosophes ou chrétiens, disciples d’Épicure ou de Zénon, de Platon ou de S. Paul, tous ceux qui ont cherché le souverain bien ont cherché vainement la pierre philosophale? En cherchant la pierre philosophale, on a découvert la chimie; en cherchant le souverain bien, l’humanité s’est perfectionnée. Tout homme qui a cherché le souverain bien, soit avec Platon, soit avec Épicure, (j’entends le véritable Épicure), soit avec Zénon, soit avec le christianisme, a été, à des degrés divers, dans la voie du perfectionnement de la nature humaine. Tout homme qui n’a pas cherché le souverain bien, en suivant l’une ou l’autre de ces directions, a été dans la voie de la dégradation de la nature humaine. » (P. Leroux)

La préoccupation centrale de la philosophie morale est donc de répondre à la question « comment bien agir ? ». C’est évidemment à propos de l’interprétation de ce terme « bien » que les avis des philosophes divergent.

Le mot « bien » peut être entendu comme un substantif : un bien à rechercher, à atteindre, un bien qui correspond aux aspirations essentielles de la nature humaine, un bien censé attirer. Les doctrines qui envisagent le bien comme cela sont dites attractives ; le « bien » envisagé étant supposé parfait, la moralité consiste en la tension vers la perfection à l’aune de ce bien.

On peut aussi entendre le mot « bien » comme un adverbe : est bien ce qui en conformité, en rapport avec certains critères d’appréciation individuels ou collectifs. Cette conformité est impérative, l’individu est soumis à l’obligation de s’y conformer. Les doctrines qui se placent sous ce point de vue sont dites impératives.

Morales attractives

Ce sont les morales des philosophes de l’Antiquité, les « Anciens » : Platon, Aristote, les stoïciens, les épicuriens, etc.

La valeur morale d’une action se mesure chez eux à son aptitude à réaliser le désir naturel de l’homme à bien vivre, à mener une vie bonne. Ils affirment donc l’identité du Bien (moral), donc, de la valeur suprême, et du bonheur.

Qu’est-ce donc que ce Bien ? Il est d’abord identifié comme étant ce que tous les hommes recherchent, comme étant le but de toutes nos actions, de tout ce que nous entreprenons. Mais quelle est sa nature, son contenu ?

Voici la réponse d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque :

« Le bonheur semble être au suprême degré une fin de ce genre (fin dernière), car nous le choisissons toujours pour lui-même et jamais en vue d’autre chose : au contraire, l’honneur, le plaisir, l’intelligence, ou toute vertu quelconque, sont des biens que nous choisissons assurément pour eux-mêmes (puisque, même si aucun avantage n’en découlait pour nous, nous les choisirions encore), mais nous les choisissons aussi en vue du bonheur, car c’est par leur intermédiaire que nous pensons devenir heureux. Par contre, le bonheur n’est jamais choisi en vue de ces biens, ni d’une manière générale en vue d’autre chose que lui-même. »

Le Bien suprême, qui est ici la fin dernière de l’homme, est donc le bonheur : tout ce que nous faisons est fait, ultimement, en vue de cette fin. Le bonheur est donc effectivement un bien absolu, il n’est relatif à rien d’autre. Cette doctrine est donc un eudémonisme (du grec eudaimonía, « béatitude »).

Mais qu’est-ce que le bonheur, hormis le fait qu’il est ce que tous les hommes recherchent ultimement ?

Voici à nouveau la réponse d’Aristote :

« Si nous posons que la fonction de l’homme consiste dans un certain genre de vie, c’est-à-dire dans une activité de l’âme et dans des actions accompagnées de raison ; si la fonction d’un homme vertueux est d’accomplir cette tâche, et de l’accomplir bien et avec succès, chaque chose au surplus étant bien accomplie quand elle l’est selon l’excellence (excellence = vertu) qui lui est propre ; dans ces conditions, c’est donc que le bien de l’homme consiste dans une activité de l’âme en accord avec la vertu, et, au cas de pluralité de vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite d’entre elles. »

Voilà qu’à côté du concept de « bonheur » apparaît celui de « vertu » !

La vertu correspond à la nature humaine, qu’elle contribue à réaliser. Être vertueux, c’est réaliser ce qui est conforme à la nature humaine, digne de l’humanité. Bien agir, pour les Anciens, c’est être un homme épanoui, c’est mener une vie dans laquelle toutes les fonctions de l’homme parviennent à leur réalisation parfaite, à leur perfection. Le bonheur est, pour eux, réalisation de soi, non au sens où on se réalise individuellement, selon nos goûts et nos désirs propres, mais au sens où on se conforme à l’idéal humain et cet idéal est la fonction humaine de raison. La vertu réalise la fonction humaine de raison ; l’accomplissement de cette fonction est le bonheur.

Morales impératives

Les deux morales impératives principales, le déontologisme et l’utilitarisme sont dues à deux contemporains, respectivement Emmanuel Kant (1724 – 1804) et Jeremy Bentham (1748 – 1832).

Pour Kant, une conduite n’est moralement bonne que si elle est animée par le seul souci de respecter la loi morale elle-même, et non pas parce que nous y aurions intérêt, ou parce que cela serait favorable à notre bonheur. Ce qui confère à une action sa valeur morale, c’est l’intention qu’on a d’agir par devoir, et seulement par devoir.

Mais qu’est la loi morale ? Comment se la représenter concrètement ? Comment savoir que l’on se trouve bien en sa présence ?

Pour répondre à ses questions, Kant propose différentes formulations.

Première formulation : « Agis comme si la maxime de ton action pouvait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature. »

Pour agir moralement, il faut se demander si une règle d’action qu’on se donne peut devenir la règle de tout homme placé dans la même situation. Si oui, c’est qu’on est en présence de la loi morale. Dans le cas contraire, c’est qu’on veut faire une exception pour soi.

Deuxième formulation : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

La loi morale est une fin en soi. L’être porteur de cette loi ne peut donc se subordonner à qui que ce soit qui lui soit extérieur. Il est donc lui aussi une fin en soi. Par conséquent, se demander si on traite un être porteur de la loi morale comme une fin en soi, c’est un moyen de repérer qu’on agit vis-à-vis de cet être selon la loi morale.

Troisième formulation : « Agis de telle sorte que tu puisses toujours te considérer en même temps comme législateur et comme sujet dans le règne des fins. »

Le « règne des fins » est une sorte de royaume idéal que constituent les hommes en tant qu’ils se considèrent et considèrent chacun des autres comme une fin en soi.  Nous pouvons considérer que nous sommes en présence de la loi morale quand nous sommes à la fois les sujets (en tant qu’êtres sensibles) et les auteurs (en tant qu’êtres raisonnables). Obéir à une loi qui est nôtre, c’est l’autonomie.

La pensée de Bentham part du principe suivant : les individus ne conçoivent leurs intérêts que sous le rapport du plaisir et de la peine. Ils cherchent à « maximiser » leur plaisir, exprimé par le surplus de plaisir sur la peine. Chaque individu procède donc à un calcul hédoniste (du grec hēdon, « plaisir »), chaque action possédant des effets négatifs et des effets positifs, et ce, pour un temps plus ou moins long avec divers degrés d’intensité ; il s’agit alors pour l’individu de réaliser celles qui lui apportent le plus de plaisir. Il donnera le nom d’utilitarisme à cette doctrine. En généralisant cette doctrine au niveau collectif, il proposera l’impératif moral suivant : bien agir c’est agir de façon à maximiser la somme des plaisirs et minimiser la somme des peines. Le plaisir individuel n’est pas la valeur suprême, c’est le plaisir de tous qui le devient. Le passage du point de vue égoïste de l’hédonisme individuel au point de vue altruiste de l’hédonisme universel peut être apprécié moralement.

Les doctrines morales de Kant et de Bentham ont eu une énorme influence jusqu’au milieu du 20e siècle, mais leur éloignement des besoins et des désirs humains va provoquer un retour aux doctrines fondées dans la nature de l’homme. Ce qui est moralement bon devrait avoir une relation logique ou interne aux états mentaux qui expriment les désirs d’agents moraux ayant un intérêt légitime dans leur bonheur.

Ce retour aux doctrines du bonheur et de la vertu fut mené, entre autres, par Philippa Foot.

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s