Incursion spinoziste en tramwayologie (3/9)

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Foot nourrit la philosophie morale

Où l’on prend connaissance de Foot et de ses travaux

Philippa Ruth Judith Cleveland est la petite fille de Grover Cleveland (1837 – 1908) qui fut le seul président américain élu pour deux mandats non consécutifs. Il fut donc à la fois le 22e et 24e président des Etats-Unis d’Amérique. Philippa naît en Grande Bretagne, citoyenne anglaise, le 3 octobre 1920. A la fin de seconde guerre mondiale, elle épousera l’historien Michael Foot. Elle décédera le 3 octobre 2010, le jour de ses 90 ans.

Philippa Foot expose sa célébrissime expérience mentale (ou casse-tête moral) du tramway qui tue dans un article paru en 1967 consacré à l’avortement, « The problem of abortion and the doctrine of double effect » : si le bébé est une personne, peut-il être «juste» de le sacrifier pour sauver la vie de la mère ? Foot se réfère explicitement au principe du double effet formulé par Thomas d’Aquin, selon lequel on peut tenir pour légitime une action morale bien qu’elle entraîne, en plus de l’effet positif, un effet négatif (faire du mal à quelqu’un), mais à condition que l’acte en lui-même soit moralement bon, que l’intention soit bonne, que l’effet positif ne dépende pas de la réalisation de l’effet négatif, qu’il n’y ait pas d’actions susceptibles d’empêcher l’effet négatif.

Ensuite, dans le même article, Foot se confronte au problème de l’existence et la consistance des intuitions morales, des jugements spontanés qui ne découlent ni de principes ni de théories générales, ainsi que de la validité des raisonnements moraux, en les mesurant à l’aune des conceptions dominantes que nous avons rappelées dans la section précédente, le conséquentialisme issu de l’utilitarisme de Bentham, le déontologisme qui prolonge les conceptions kantiennes et l’arétisme (du grec arêtê, l’excellence) ou vertuisme (éthique des vertus) aristotélicien. C’est dans ce but qu’elle propose le dilemme du tramway et d’autres expériences mentales, que nous mentionnerons dans la section suivante.

Pour rester dans le contexte du tramway, il est préférable de se tourner vers l’une des nombreuses variantes imaginée par la philosophe Judith Jarvis Thompson, celle dite du « gros homme » : tandis que le tramway hors contrôle progresse en direction des cinq travailleurs, vous assistez à la scène du haut d’une passerelle qui surplombe la voie et il se trouve par hasard qu’un homme obèse se tient devant vous, dangereusement et instablement penché au-dessus de cette voie. Il vous suffirait de le pousser sur les rails pour stopper la machine et sauver les cinq personnes. Le feriez-vous ?

Ces deux expériences ont été soumises de nombreuses fois à de larges publics de tous âges et de cultures différentes. A une écrasante majorité, à chaque fois autour des 85% des participants, ceux-ci se prononcent en faveur du sacrifice du travailleur qui se trouve sur la voie annexe dans le scénario initial de Foot, indiquant ainsi un préjugé conséquentialiste (le sacrifice d’une personne dans le but d’épargner la vie de cinq autres). Mais, dans le scénario imaginé par Thompson, la majorité répugne à sacrifier la vie du gros homme, ce qui témoigne cette fois d’un préjugé déontologiste, l’interdiction absolue d’attenter à une vie humaine. La confrontation de ces deux résultats statistiques met en évidence l’inconstance des intuitions morales puisque l’effet du sacrifice du gros homme est identique à celui de la déviation du tramway sur une voie secondaire : une vie sacrifiée pour en épargner cinq autres.

Ce constat d’inconsistance est-il à l’origine de la préférence de Foot pour l’éthique des vertus ? Toujours est-il que dans les années 80 elle publiera des livres, dont son œuvre majeure Le Bien Naturel, qui défendent tous, avec aménagements et variantes, cette éthique.

Comme son amie et inspiratrice Elisabeth Anscombe, et les autres tenants de l’éthique des vertus, Foot considère que le point essentiel de la réflexion morale est de savoir quel genre de personne on est, et non quelles règles d’actions moralement correctes (d’utilité, de justice…) on doit suivre. Le but de la morale est de faire que l’on choisisse de vivre d’une certaine façon plutôt que d’une autre, que l’on se demande quelles formes de vertu (le trait profond et durable d’une personnalité, le caractère acquis entraînant une forte motivation pour réaliser une fin désirable), quelles «qualités », à travers choix et délibérations, réalisent au mieux les potentialités proprement humaines. Aussi, quelque peu schématisées, les questions essentielles pourraient être traduites en ces termes : qu’est « quelqu’un de bien», quelle vie est-il bon que je vive, quel type de personne est-il bon que je sois, quels caractères doit avoir ma vie pour être dite bonne ?

Afin de répondre à ces questions, Philippa Foot propose une nouvelle théorie de la « raison pratique » (du grec prakta, choses à faire, une raison pratique a pour fin de se donner une conception de la bonne vie  qui manifeste et structure l’ordre des intuitions morales) en faisant valoir que les morales sont enracinées dans les besoins humains objectifs, pouvant être comparés aux besoins physiques des plantes et des animaux, décrits par la même grammaire, et que les jugements moraux ont un fondement rationnel, rejoignant ainsi la position des Anciens, dont celle d’Aristote. Une action morale est une action aussi rationnelle qu’est naturel le comportement des loups chassant en meute, au sens où «les êtres humains sont des créatures dotées du pouvoir de reconnaître des raisons d’agir et d’agir en conséquence», afin que leur «forme de vie» soit la meilleure possible.

D’accord avec ce point de vue, Elisabeth Anscombe, autre grande dame de la philosophie morale anglaise de la seconde moitié du 20e siècle, dans un article fondateur de 1958, la philosophie morale moderne, affirmait que le projet d’une éthique était prématuré tant qu’une philosophie de la psychologie n’avait pas clarifié les concepts fondamentaux de toute discussion éthique, au premier plan celui de vertu mais aussi tous ceux qui sont indispensables à son intelligibilité et parmi les plus importants ceux d’action humaine et d’intention.

Mais cette clarification avait déjà été réalisée 300 et quelques années auparavant dans l’Ethique de Spinoza !

Jean-Pierre Vandeuren

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