Incursion spinoziste en tramwayologie (4/9)

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« Ce qui prédispose le corps humain à être affecté de nombreuses modalités […] est utile à l’homme […] » (Eth IV, 38)

                                                                    Où l’on découvre d’autres casse-têtes moraux

                                                                     déconcertants qui enrichissent nos réflexions

Nous donnons ci-après une longue liste, cependant encore loin d’être exhaustive, de casse-tête moraux, à la fois pour imprégner le lecteur de la difficulté d’opter pour l’une ou l’autre intuition morale qui permettrait d’offrir une solution cohérente d’actions susceptibles de s’appliquer à toutes, ou à tout le moins, à une grande partie des situations proposées et aussi, pour, par après, leur appliquer la philosophie morale spinozienne.

Nous avons puisé ces exemples dans diverses sources : les articles de Philippa Foot, ceux de Judith Thompson, ceux de Elisabeth Anscombe, l’essai d’Ogien Ruwen L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et une liste, Banque de « dilemmes éthiques » formatés, facilement accessible sur la toile.

Tuer ou laisser mourir ?

Dans les deux versions du tramway présentées plus haut (changement d’aiguillage et le gros homme), deux attitudes les distinguent : laisser mourir  ou tuer. Voici d’autres illustrations de cette distinction (citées par Ogien Ruwen).

Laisser mourir.

Vous foncez à l’hôpital aux urgences avec, dans votre voiture, cinq personnes très gravement blessées dans une explosion. Chaque minute compte ! Si vous perdez trop de temps, elles mourront. Soudain, vous voyez sur le côté de la route une personne victime d’un terrible accident. Elle saigne abondamment. Vous pourriez la sauver elle aussi en la chargeant dans votre véhicule. Si vous ne le faites pas, elle va certainement mourir. Mais si vous vous arrêtez, vous perdrez du temps, et les cinq personnes que vous transportez mourront. Devez-vous vous arrêter quand même ?

Tuer.

Vous foncez à l’hôpital aux urgences avec, dans votre voiture, cinq personnes très gravement blessées dans une explosion. Chaque minute compte ! Si vous perdez trop de temps, elles mourront. Mais soudain, vous voyez au milieu de la route un piéton qui traverse imprudemment. Si vous freinez vous allez déraper, perdre du temps, et les cinq personnes que vous transportez mourront. Si vous ne freinez pas, vous allez tuer le piéton. Devez-vous freiner quand même?

Laisser mourir.

Vous êtes impatient d’hériter de votre oncle Vous le trouvez seul chez lui, gisant dans sa baignoire, victime d’un infarctus. Un médecin pourrait encore le sauver. Vous n’appelez pas de médecin. Il est clair que, sans tuer votre oncle, vous le laissez mourir. Il est clair aussi que vous voulez vous débarrasser de lui pour hériter.

Tuer.

Vous êtes impatient d’hériter de votre oncle. Vous l’écrasez avec votre voiture. Il est clair que vous ne vous contentez pas de le laisser mourir. Vous le tuez. Il est clair aussi que vous voulez vous débarrasser de lui pour hériter.

De Philippa Foot

Le juge.

Un juge se trouve face à une foule de manifestants furieux exigeant qu’on retrouve l’auteur d’un meurtre barbare commis sur un membre de leur communauté. Faute de quoi, ils menacent de se venger en attaquant le quartier où réside une autre communauté qu’ils soupçonnent de protéger le meurtrier. Le juge ignore l’auteur du crime. Pour éviter le saccage d’un quartier de la ville et le massacre d’un grand nombre de ses habitants, il décide d’accuser une personne innocente et de la faire exécuter.

Le pilote.

Un pilote dont l’avion va s’écraser se dirige vers la zone la moins habitée de la ville en sachant qu’il causera inévitablement la mort de quelques habitants, afin d’éviter d’en tuer un nombre beaucoup plus important.

De Judith Thompson

Le chirurgien.

Un chirurgien d’exception, spécialisé dans la greffe d’organes, se fait du souci pour cinq patients qui risquent de mourir très rapidement s’ils ne subissent pas une transplantation. Le premier a besoin d’un cœur, le deuxième d’un rein, le troisième d’un foie, le quatrième d’un estomac et le cinquième d’une rate. Ils sont tous du même type sanguin, très rare. Par hasard, notre chirurgien tombe sur le dossier d’un jeune homme en excellente santé qui est de ce type. Il ne lui serait pas difficile de lui causer une mort douce, puis de prélever ses organes et de sauver grâce à eux la vie de ses cinq patients. Que doit-il faire : causer la mort du jeune homme   ou laisser mourir les cinq autres ?

Le chirurgien (variation proposée par Ogien Ruwen).

Le chirurgien d’exception est fatigué. Il prescrit par erreur un produit   X à cinq patients, dont les effets terriblement négatifs sont cependant différents sur chacun. Chez deux d’entre eux, il atteint les reins. Chez un autre, le cœur. Chez le quatrième, le foie et, chez le cinquième, les poumons. À cause de la négligence fatale du chirurgien, les patients ont chacun besoin d’une greffe d’organes d’urgence. Si le chirurgien, qui est directement responsable de leur état, ne trouve pas d’organes à transplanter, il aura tué cinq patients. Mais s’il sacrifie le jeune homme il n’aura tué qu’une personne. Est-ce une raison suffisante pour donner au chirurgien la permission morale de sacrifier le jeune homme ? N’est-il pas moins immoral de tuer une personne que cinq, tout bien considéré ?

Un violoniste dans le dos (article : une défense de l’avortement).

Vous vous réveillez un matin et vous vous trouvez dos à dos dans votre lit avec un violoniste inconscient. Un violoniste inconscient célèbre. On a diagnostiqué sur lui une maladie rénale fatale et la Société des Amis de la Musique (SAM) a exploité toutes les données médicales disponibles et a trouvé que vous êtes le seul à posséder le type sanguin adéquat pour le sauver. Ils vous ont donc kidnappé et, la nuit dernière, le système de drainage du violoniste a été relié au vôtre de manière à ce que vos reins puissent être utilisés pour extraire les poisons de son sang et du vôtre. Le directeur de l’hôpital s’adresse maintenant à vous en vous disant : « Écoutez, nous sommes désolés que la Société des Amis de la Musique vous ait fait cela – nous ne l’aurions jamais autorisé si nous avions été au courant. Mais maintenant c’est fait et le violoniste est branché sur vous. Vous débrancher reviendrait à le tuer. Mais ce n’est pas très grave, cela ne durera que neuf mois. Il sera alors guéri de sa maladie et l’on pourra le débrancher sans danger ». Peut-on moralement exiger de vous d’accepter cette situation ? Il ne fait pas de doute que ce serait extrêmement gentil, vraiment délicat de votre part. Mais devez-vous l’accepter ? Et si ce n’était pas neuf mois mais neuf ans ? Ou encore plus de temps ? Que se passerait-il si le directeur de l’hôpital disait : « Ce n’est pas de chance j’en conviens, mais vous devez à présent rester au lit avec le violoniste branché sur vous pour le reste de votre vie. Parce que vous ne devez pas oublier ceci. Toutes les personnes ont un droit à la vie, et les violonistes sont des personnes. Bien sûr, vous avez le droit de décider ce qu’il advient de et dans votre corps, mais le droit d’une personne à la vie l’emporte sur ce droit. Vous ne pourrez donc jamais être débranché ».

De Elisabeth Anscombe

Encore une histoire de naufrage !

Imaginez que dix personnes, victimes d’un naufrage, aient échoué sur un rocher en pleine mer, sans eau ni nourriture. À une certaine distance, un autre naufragé a réussi à s’agripper à un autre rocher. Il n’a ni eau ni nourriture non plus. Tous vont mourir très rapidement si on ne leur vient pas en aide. Un navigateur qui passe dans les parages aurait le temps de secourir ou bien le groupe de dix ou bien le naufragé seul sur son rocher. Supposons qu’il décide de secourir le naufragé isolé plutôt que les dix autres, sans que ce soit pour une raison moralement ignoble (du genre : le naufragé isolé est blanc et les dix autres sont noirs et le navigateur est blanc et raciste).  Est-ce qu’il aura fait quelque chose de mal en choisissant de sauver un naufragé plutôt que dix ?

Deux autres situations citées par Ogien Ruwen

L’inceste en toute innocence (le problème des « fautes sans victime »).

Julie et Mark sont frère et sœur et tous les deux majeurs. Ils passent leurs vacances ensemble dans le sud de la France. Un soir, alors qu’ils se retrouvent dans un cabanon au bord de la mer, ils se disent qu’il serait intéressant et amusant d’essayer de faire l’amour. Julie prend la pilule depuis quelque temps et les risques qu’elle tombe enceinte sont très faibles. Mais pour plus de sûreté, Mark se sert d’un préservatif. Ils prennent plaisir à faire l’amour mais décident de ne pas recommencer. Ils gardent pour eux le secret de cette douce nuit qui leur donne le sentiment d’être plus proches. Qu’en pensez-vous ? Leur était-il permis de faire l’amour ?

L’amoraliste (Pourquoi être « moral » ?).

Au moment où vous allez sortir d’un restaurant, un orage éclate. Vous n’avez pas le temps d’attendre qu’il passe et vous n’avez pas de parapluie. Par chance (pour vous), d’autres clients plus prudents en avaient pris un, qu’ils ont laissé à l’entrée dans un bac. Vous jetez un petit coup d’œil à droite à gauche. Personne ne regarde. Vous prenez un parapluie, et vous sortez tranquillement, ni vu, ni connu, comme si vous portiez l’anneau de Gygès, qui rend invisible quand on le tourne et permet, selon le mythe, de commettre toutes sortes de forfaits en toute impunité. Vous êtes plus ou moins conscient de causer un certain tort à une personne que vous ne connaissez pas et qui ne vous a fait aucun mal. Mais vous n’en tenez pas vraiment compte. Manifestement, ce n’est pas une raison suffisante pour vous empêcher de prendre le parapluie. Vous êtes un de ces amoralistes qui embêtent les philosophes (et les non-philosophes) depuis qu’ils réfléchissent sur la morale.

Jean-Pierre Vandeuren

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