Incursion spinoziste en tramwayologie (6/9)

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La philosophie morale de l’Ethique : un arétisme spinozien

                                                 Où l’on prend connaissance de la « morale » de Spinoza

proposée dans l’Ethique, ainsi que des critères normatifs

                                           objectifs qui en permettent une application étendue

« J’appelle Moralité le désir de bien agir qui naît du fait que nous vivons sous la conduite de la Raison. » (Eth IV, 37, Scolie 1)

L’Ethique est émaillée des termes chers à la philosophie morale : bien, mal, bon, mauvais, perfection, bonheur, action. Spinoza en dit donc beaucoup, mais, à la différence de tous, il fonde ses dires dans une ontologie et une psychologie.

Afin de bien le comprendre, il importe de revenir sur ses fondements … fondamentaux.

Le double langage ontologique-existentiel

Il est important de saisir qu’il n’y a pas un plan des essences séparé d’un plan de l’existence lorsqu’une chose singulière, un mode est entré dans la durée, c’est-à-dire dans l’existence. Tout chez Spinoza se trouve sur un même plan d’immanence. Pour des détails techniques sur cette identité de plan, voir notre article Le troisième genre de connaissance : un exemple géométrique (1/2), en particulier sa troisième section.

Une chose singulière, dont un être humain, est un mode par lequel s’expriment les attributs de Dieu, d’une façon définie et déterminée (Eth I, 25, Corollaire), c’est-à-dire une chose qui exprime d’une façon définie et déterminée la puissance divine, par laquelle Dieu est et agit (Eth I, 34). L’essence de cette chose peut-être vue de deux façons équivalentes : comme « structure d’activité », c’est-à-dire comme activité soutenue par une structure définie comme rapport de mouvement et de repos (« rapport caractéristique » ou simplement « rapport ») (voir notre article L’adéquation, cœur de la pratique philosophique spinoziste (3/3), en particulier la section 2.2.2) ou comme quantité de puissance. Lorsque cette chose existe, elle va s’efforcer, selon cette quantité de puissance, de persévérer dans son existence (Eth III, 6).

Une affection de son essence est un état particulier de cette essence (Eth III, Définitions des affects, 1, Explication). Elle est provoquée dans l’existence par l’image d’une chose.

L’état de l’essence suite à son affection est différent de son état antérieur. Au niveau de l’existence, ce passage d’un niveau de puissance à un autre, plus grand ou plus petit, est ressenti comme un passage, un affect de joie ou de tristesse.

Cet affect engendre un désir, soit de conserver la joie ressentie, soit d’éloigner la tristesse prouvée, c’est-à-dire une impulsion à opérer ou agir, de poser un acte pensé utile à la satisfaction de ce désir.

Voici une présentation de ce développement sous forme de tableau comparatif :

Tableau

On peut aussi schématiser ce processus sous une forme de cycle génétique des passions de base légèrement modifié (voir sa dernière utilisation dans notre article A propos et autour du livre de Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non reproduction (4/4)) :

Affection

       ↓      → Etat de l’essence → Affect (joie ou tristesse) → Impulsion (désir) → Acte → Csq

  Essence

Où Csq signifie Conséquences de l’acte.

On peut se reposer la question de l’acte « bon » à partir de ce diagramme. Les conséquentialistes se concentrent sur les conséquences de l’acte. Il en est de même pour les déontologistes. En effet, pour eux, la valeur d’un acte réside dans l’intention qui n’est rien d’autre que l’image de ses conséquences. Seul l’acte accompli par devoir, et uniquement par devoir, est véritablement « bon », expurgeant tout intérêt personnel ou collectif de ses conséquences.

Un arétiste aristotélicien, lui, se focalise sur l’essence qu’il tentera de porter à une excellence.

L’attention de Spinoza se situe au niveau de la motivation de l’acte, de l’impulsion, du désir, et plus précisément sur sa détermination mentale, sur l’idée qui le motive.

La pensée de Spinoza est absolument cohérente et, en particulier, épistémologie et morale y sont parallèles.

Les trois niveaux de la morale dans l’Ethique

Premier niveau : si l’acte provient d’un affect et d’un désir passionnel, c’est-à-dire une idée inadéquate, alors l’acte sera subi (Eth III, 1), passif. Il ne sera pas une « action bonne », nous n’en serons pas la « cause adéquate », il ne s’expliquera pas totalement par les seules lois de notre nature, mais seulement partiellement.

On peut voir la troisième partie de l’Ethique comme une véritable psychologie morale. En effet, elle met à jour les processus psychologiques qui conduisent à un premier stade moral, subjectiviste où « x est bon » signifie « je désire x » : « Par bien, j’entends ici toute forme de joie, et, en outre, tout ce qui conduit à la joie, notamment ce qui satisfait un désir. Par mal, j’entends toute forme de tristesse, notamment celle qui frustre un désir. […] C’est pourquoi chacun juge ou estime selon ses affects ce qui est bien ou mal, ce qui est meilleur et ce qui est pire, ce qui enfin est le meilleur ou le pire. » (Eth III, 39, Scolie)

Le représentant typique de ce stade moral élémentaire est l’ignorant.

Deuxième niveau : l’acte provient d’un affect et d’un désir issu de la Raison, c’est-à-dire d’une idée adéquate des relations entre les choses, plus précisément de la composition entre mon rapport et le rapport d’une chose. L’acte est alors dit une action « vertueuse », sachant que la vertu, pour Spinoza, est identifiée à  la puissance, c’est-à-dire que « en tant qu’on la rapporte à l’homme, la vertu est l’essence ou la nature même de l’homme en tant qu’il a le pouvoir d’accomplir des actions qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature » (Eth IV, Définition 7).

La quatrième partie de l’Ethique est, elle, une véritable philosophie morale, un arétisme dont le modèle abouti est celui de l’homme libre, celui qui vit selon les préceptes de la Raison. Ce spécimen plus perfectionné de l’humanité consiste en un individu doté d’un maximum de puissance pour persévérer en tant qu’être humain, ou encore d’un maximum d’activité humaine. Une chose est « bonne » si elle contribue à accroître la puissance d’un individu, c’est-à-dire si elle est l’objet du désir de quelqu’un qui ne croit pas seulement savoir ce qui est dans son intérêt, qui lui est simplement utile, mais qui a la connaissance véritable de ce qui va effectivement augmenter sa puissance, ce qui va lui être « certainement » utile.

Pour illustrer la différence entre la conception spinozienne de l’action bonne et celle des trois autres doctrines que nous avons considérées, on peut considérer les actes bienveillants, ceux accomplis avec bienveillance.

Dans son acception courante la bienveillance est la « qualité d’une volonté qui vise le bien et le bonheur d’autrui ». Un acte bienveillant visera les mêmes objectifs et on peut admettre qu’il passera le filtre de l’universalisation de Kant et celui du bonheur pour le plus grand nombre des conséquentialistes. De même, il doit pouvoir être envisagé comme une excellence du comportement humain par les éthiques de la vertu des Anciens. Bref, les trois doctrines morales classeront un acte bienveillant sous le vocable d’action « bonne », même s’ils devaient se limiter à viser le bien de ceux pour lesquels nous avons de la pitié, ce qui la conception spinoziste de Spinoza.

Il n’en est cependant pas de même pour la morale spinozienne.

En effet, pour Spinoza,

« La bienveillance est un désir de bien agir à l’égard de celui pour qui nous avons de la pitié » (Eth III, Définitions des affects, 35)

Et

« La pitié est une tristesse qu’accompagne l’idée d’un mal survenu à un autre que nous imaginons être semblable à nous » (Idem, 18)

En définitive, un acte bienveillant repose sur une tristesse et conduit donc à une diminution de puissance de celui qui le pose. Il n’est ainsi pas un acte vertueux. Agir par pitié, même si cela bénéficie à autrui, n’aide pas mon effort mais, en fait, s’y oppose. C’est un acte qui est fondé sur une idée inadéquate et motivé par elle.

Ce n’est pas pour cela qu’il faudrait ne pas venir en aide aux autres, mais l’individu rationnel et vertueux aide les autres car il comprend clairement que cela lui est véritablement utile à lui-même. De fait, il sait qu’une personne épanouie et rationnelle a une nature, un rapport caractéristique qui s’accorde mieux avec le sien et cela lui sera plus favorable à lui-même. C’est cette connaissance adéquate de la composition des rapports qui le pousse à contribuer à l’épanouissement des autres et elle consiste, non en une tristesse, mais une joie. C’est exactement ce que donne à voir la démonstration de Eth IV, 50 qui affirme « La pitié, chez un homme qui vit sous la conduite de la Raison, est en elle-même mauvaise et inutile ».

Bien sûr, il ne faut pas en déduire le rejet de la pitié et de l’aide qu’elle engendre. Spinoza en est conscient : « Mais ici je parle expressément de l’homme qui vit sous la conduite de la Raison. Car celui qui n’est poussé ni par la Raison, ni par la pitié, à apporter son aide à autrui est à bon droit appelé inhumain, car il paraît dissemblable de l’homme » (Eth IV, 50, Scolie).

Il y enfin le troisième stade qui ne nous concernera pas ici :

Troisième niveau : l’acte est motivé par une idée adéquate issue de l’Intuition qui est connaissance des essences singulières des choses. C’est le stade moral ultime, le stade éthique, qui ne nécessite plus de règles, qui ne relève pas du normatif puisque :

« […] C’estau contraire parce que nous en (de la béatitude) éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer ces désirs (sensuels) » (Eth V, 42 (la dernière de l’Ethique)).

Mais, puisque nous ne nous préoccupons ici que de morale, que donc nous en restons au deuxième niveau, il nous faut disposer de normes pour pouvoir juger de la moralité d’un acte.

Jean-Pierre Vandeuren

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