Incursion spinoziste en tramwayologie (7/9)

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Règles objectives de moralité spinozienne

Une première façon de procéder, cependant peu satisfaisante du point de vue épistémologique (elle consiste à suivre des règles, éventuellement sans les comprendre réellement, et donc relève de l’Imagination et du comportement des marchands dans l’exemple de la quatrième proportionnelle de Eth II, 40, Scolie 2)) et de la difficulté de son applicabilité générale, pourrait être l’imitation du modèle de l’homme libre et des préceptes rationnels décrits dans certaines propositions de la quatrième partie de l’Ethique.

Prenons le dilemme du tramway sous sa première forme (aiguillage). La proposition 66 de la quatrième partie de l’Ethique corrobore le choix massif des personnes interrogées en faveur de la doctrine conséquentialiste : un moindre mal est choisi en sauvant les cinq travailleurs par le sacrifice de celui qui se trouve sur la voie annexe :

« Sous la conduite de la Raison, nous poursuivons plutôt un plus grand bien à venir qu’un moindre bien présent et un plus petit mal présent qu’un plus grand mal à venir. »

Dans la version du « gros homme » il est plus difficile de justifier le refus de tuer le gros homme dans l’optique de sauver les cinq ouvriers promis sinon à une mort certaine, en dépit du décompte utilitariste identique (5 vies sauvées pour une sacrifiée). Il faut invoquer qu’un être humain moral répugne à en tuer un autre de sang-froid. Cet acte détruirait donc aussi son propre rapport caractéristique. Cette considération ne se trouve pas énoncée dans l’Ethique. De manière détournée, on pourrait invoquer que notre personnage, par la perpétration d’un tel acte serait dans l’impossibilité d’atteindre la satisfaction de soi qui est « en fait le suprême bien que nous puissions espérer » (Eth IV, 52, Scolie).

Cet exemple met en évidence la difficulté de justification que l’on peut rencontrer en utilisant exclusivement les propositions de l’Ethique. Nous avons dû utiliser la thèse  (répugnance du meurtre) afin de la justifier ! Procédé peu orthodoxe en logique, mais qui nous met sur la voie d’une règle plus simple et d’application générale, règle relevée par Gilles Deleuze dans l’un de ses cours sur les huit lettres échangées par Spinoza et Blyenbergh entre décembre 1664 et juin 1665, les « lettres sur le mal » (lettres 18 à 24 et lettre 27).

Le critère du direct et de l’indirect

Nous avons vu que les idées adéquates obtenues par la Raison, c’est-à-dire par notions et propriétés communes, se focalisent du point de vue de la qualification de l’acte bon ou de l’action vertueuse sur la relation entre mon rapport caractéristique et celui de la chose visée, la question à poser étant : mon acte est-il associé à une image de chose dont il décompose directement le rapport caractéristique (cas « mauvais », tristesse et idée inadéquate, passion) ou avec laquelle il compose directement son propre rapport (cas « vertueux », joie et idée adéquate, action) ?

Dans son cours, Deleuze commente la lettre 23 écrite par Spinoza où celui-ci donne l’exemple étonnant que voici : « Le matricide de Néron, par exemple, en tant qu’il contient quelque chose de positif n’était pas un crime ; Oreste a pu accomplir un acte qui extérieurement est le même et avoir en même temps l’intention de tuer sa mère, sans mériter la même accusation que Néron. Quel est donc le crime de Néron ? Il consiste uniquement en ce que, dans son acte, Néron s’est montré ingrat, impitoyable et insoumis.»

Deleuze explique ce passage en faisant un détour par le Scolie de Eth 59. Lisons la transcription de son cours où la règle du direct et de l’indirect est mise en exergue en gras par nous) à la fin de la citation :

« Le scolie arrive :

« Expliquons cela plus clairement par un exemple. Ainsi l’action de frapper en tant qu’elle est considérée physiquement et que nous considérons le seul fait qu’un homme lève le bras, serre le point et meut son bras tout entier avec force de haut en bas, c’est une vertu qui se conçoit par la structure du corps humain« . Il ne triche pas avec le mot vertu, c’est une effectuation de la puissance du corps, c’est ce que mon corps peut faire, c’est une des choses qu’il peut faire. Ça fait partie de la potentiae du corps humain, de cette puissance en acte, c’est un acte de puissance, et par là même c’est cela qu’on appelle vertu. « Si donc un homme, poussé par la colère ou par la haine (i.e par une passion) est déterminé (déterminé par la passion) à serrer le poing ou à mouvoir le bras, cela vient, comme nous l’avons montré dans la deuxième partie, de ce qu’une seule et même action peut être associée à n’importe quelle image de chose« .

Spinoza est en train de nous dire quelque chose de très bizarre. Il est en train de nous dire qu’il appelle détermination de l’action l’association, le lien qui unit l’image de l’action à une image de chose. C’est ça la détermination de l’action. La détermination de l’action c’est l’image de chose à laquelle l’image de l’acte est liée. C’est vraiment un rapport qu’il présente lui-même comme étant un rapport d’association : une seule et même action peut être associée à n’importe quelle image de chose.

Suite de la citation de Spinoza : « et par conséquent nous pouvons être déterminés à une même et unique action, aussi bien par les images des choses que nous concevons confusément que par les images de choses que nous concevons clairement et distinctement. Aussi est-il clair que tout désir qui naît d’un sentiment qui est une action ne serait d’aucun usage si les hommes pouvaient être conduits par la raison.« .

C’est à dire que toutes les actions que nous faisons déterminées par des passions, nous pourrions les faire aussi bien déterminées par la raison pure.

Qu’est-ce que c’est que cette introduction du confus et du distinct ? Voilà ce que je retiens du texte et c’est à la lettre dans le texte. Il dit qu’une image d’action peut être associée à des images de choses très différentes. Dès lors, une même action peut être associée aussi bien à des images de choses confuses qu’à des images de choses claires et distinctes.

Donc j’abats mon poing sur la tête de ma mère. Voilà un cas. Et, avec la même violence j’abats mon poing sur la membrane d’une grosse caisse. Ce n’est pas le même geste. Mais cette objection, Spinoza l’a supprimée. Il y a répondu par avance. En effet, Spinoza a posé le problème dans des conditions telles que cette objection ne peut pas valoir. En effet, il nous demande de consentir à une analyse de l’action très paradoxale qui est celle-ci : entre l’action et l’objet sur lequel elle porte, il y a un rapport qui est un rapport d’association. En effet, si entre l’action et l’objet sur lequel elle porte, le rapport est associatif, si c’est un rapport d’association, alors en effet Spinoza a raison. A savoir que c’est bien la même action, quelles que soient les variantes qui, dans un cas est associée à la tête de ma mère et qui, dans l’autre cas est associée à la grosse caisse. Donc l’objection est supprimée.

Quelle différence y-a-t-il entre ces deux cas ? On sent ce que veut dire Spinoza et ce n’est pas rien ce qu’il veut dire. Revenons au critère dont on est sûr : qu’est-ce qu’il y a de mauvais lorsque je fais ça, qui est une effectuation de puissance de mon corps et qui, en ce sens, est bon. Je fais ça, simplement je donne un coup sur la tête. Qu’est-ce qui est mauvais : c’est que je décompose un rapport, à savoir la tête de ma mère. La tête de la mère, comme tout, c’est un rapport de mouvement et de repos entre particules. En tapant comme ça sur la tête de ma mère, je détruis le rapport constituant de la tête : ma mère meurt ou bien s’évanouit sous le coup. En termes spinozistes, je dirais que dans ce cas j’associe mon action à l’image d’une chose dont le rapport est directement décomposé par cette action. J’associe l’image de l’acte à l’image de quelque chose dont le rapport constituant est décomposé par cet acte.

Lorsque j’abats mon poing sur une grosse caisse ? La membrane se définit comment ? La tension de la membrane sera définie aussi par un certain rapport. Mais dans ce cas-là, si la puissance d’une membrane c’est mettons, des harmoniques, là j’ai associé mon action à l’image de quelque chose dont le rapport se composait directement avec cette action. A savoir, j’ai tiré de la membrane des harmoniques.

Quelle est la différence ? Elle est énorme. Dans un cas j’ai associé mon action, encore une fois l’image d’une chose dont le rapport se compose directement avec le rapport de mon acte, et, dans l’autre cas, j’ai associé mon acte à l’image d’une chose dont le rapport est immédiatement et directement décomposé par mon acte. Vous tenez le critère de l’Éthique pour Spinoza. C’est un critère très modeste, mais là, Spinoza nous donne une règle. Il aimait bien les décompositions de rapports, il adorait les combats d’araignées, ça le faisait rire. Imaginez vos actions quotidiennes : il y en a un certain nombre qui ont pour caractère de s’associer avec une image de chose ou d’être qui se compose directement avec l’action, et d’autres qui, au contraire, (un type d’action), qui sont associées à des images de choses dont le rapport est décomposé par l’action.

Alors, par convention, on va appeler BONNES les actions de composition directe et on va appeler MAUVAISES les actions de décomposition directe.

On en est encore à patauger dans beaucoup de problèmes. Premier problème : en quoi est-ce que le texte de l’Éthique peut nous apporter une lueur sur le texte de la lettre, la différence entre Oreste et Néron. Dans la lettre, il s’agit de deux actions qui sont également des crimes. Pourquoi est-ce que Néron a fait quelque chose de mauvais, alors que selon Spinoza on ne peut même pas dire que Oreste, en tuant sa mère, ait fait quelque chose de mauvais. Comment peut-on dire une chose pareille ? On peut dire une chose pareille en fonction de ce qui suit : on a maintenant la méthode d’analyse de l’action selon Spinoza. Toute action sera analysée selon deux dimensions : l’image de l’acte comme puissance du corps, ce que peut le corps, et l’image de la chose associée, c’est à dire de l’objet sur lequel l’acte porte. Entre les deux il y a un rapport d’association. C’est une logique de l’action.

Néron tue sa mère. En tuant sa mère, Néron a associé son acte directement à l’image d’un être dont le rapport serait décomposé par cet acte : il a tué sa mère. Donc le rapport d’association primaire, direct, est entre l’acte et une image de chose dont le rapport est décomposé par cet acte.

Oreste tue sa mère parce qu’elle a tué Agamemnon, c’est à dire parce qu’elle a tué le père d’Oreste. En tuant sa mère, Oreste poursuit une sacrée vengeance. Spinoza ne dirait pas une vengeance. Selon Spinoza, Oreste associe son acte, non pas à l’image de Clytemnestre dont le rapport va être décomposé par cet acte, mais il l’associe au rapport d’Agamemnon qui a été décomposé par Clytemnestre. En tuant sa mère, Oreste recompose son rapport avec le rapport de son père.

Spinoza est en train de nous dire que, d’accord, au niveau d’un point de vue particulier, vous ou moi, il y a toujours à la fois composition et décomposition de rapports; est-ce que ça veut dire que le bon et le mauvais se mélangent et deviennent indiscernables ? Non, répond Spinoza, parce qu’au niveau d’une logique du point de vue particulier il y aura toujours un primat. Tantôt la composition de rapports sera directe et la décomposition indirecte, tantôt, au contraire, la décomposition sera directe et la composition indirecte. Spinoza nous dit : j’appelle bonne une action qui opère une composition directe des rapports même si elle opère une décomposition indirecte, et j’appelle mauvaise une action qui opère une décomposition directe même si elle opère une composition indirecte.

En d’autres termes, il y a deux types d’actions : les actions où la décomposition vient comme par conséquence et non pas en principe, parce que le principe est une composition – et ça ne vaut que pour mon point de vue, parce que du point de vue de la nature tout est composition et c’est pour cela que Dieu ne connaît ni le mal ni le mauvais, et inversement il y a des actions qui directement décomposent et n’impliquent de compositions qu’indirectement. C’est là le critère du bon et du mauvais et c’est avec ça qu’il faut vivre. »

La règle énoncée s’applique de façon remarquablement simple aux deux versions du tramway fou : la déviation du tramway est une action bonne car elle opère une composition directe (sauver les cinq hommes sur la ligne) malgré une décomposition indirecte (tuer l’ouvrier sur la vois annexe) ; jeter le gros homme sur la voie est une action mauvaise car elle opère une décomposition directe (du rapport de cet individu), malgré une composition indirecte (sauver les cinq autres).

Cette simplicité cependant repose sur la simplicité du rapport caractéristique des hommes que l’acte compose ou décompose. Il s’agit évidemment de son intégrité biologique ou, dans les termes spinoziens, du rapport de mouvement et de repos qui caractérise son corps.

Mais, dans certaines situations, il y a lieu de considérer d’autres aspects des rapports caractéristiques en présence.

Jean-Pierre Vandeuren

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