Incursion spinoziste en tramwayologie (8/9)

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Où l’on étend le critère du direct et

                                                                                  de l’indirect du corps à l’esprit

L’esprit humain est, tout comme son corps, constitué par des lois, celles de la Pensée, qui constituent son rapport caractéristique.

Prenons l’exemple de l’expérience de pensée du juge qui est le pendant chez Philippa Foot de celle du tramway version « gros homme » de Judith Thompson. De prime abord, la règle du direct et de l’indirect s’applique encore fort bien à cette situation hypothétique. L’acte de condamner un innocent est une décomposition directe de son rapport corporel. Il est mauvais même s’il permet par ailleurs une composition indirecte (éviter des saccages et des meurtres).

Cependant, cette situation comporte un autre aspect : le protagoniste principal n’est pas totalement anonyme et substituable par n’importe qui. Il s’agit d’un juge. Il faut donc tenir compte de ce que son esprit est constitué, entre autres, du désir de ne pas condamner un innocent et même, à cette éventualité, de préférer libérer un coupable.

De ce fait, l’acte considéré se révèle ici doublement mauvais en ce qu’en plus il détériorerait le rapport caractéristique spirituel du juge, diminuant ainsi sa puissance d’exister.

Envisageons à présent l’expérience de pensée de « l’inceste en toute innocence ».

Avant d’essayer de qualifier moralement l’acte proprement dit, signalons que la grande majorité des personnes auxquelles il fut demandé de se prononcer sur sa valeur morale, le condamnèrent sans appel, mais se déclarèrent incapable de justifier a posteriori cette condamnation.

Essayons de comprendre la raison de celle-ci.

Il apparaît que la prohibition de l’inceste est un fait commun à toutes les sociétés et ce depuis la nuit des temps. Selon Claude Lévi-Strauss, cette prohibition aurait eu comme finalité de forcer l’échange des femmes entre les familles afin de favoriser la persévérance de la société dans son ensemble en évitant les conflits entre ces dernières. Cette prohibition fait partie intégrante du rapport caractéristique spirituel de chacun des membres de n’importe quelle société. Elle est devenue une norme implicite de pensée et de conduite. C’est la décomposition de ce rapport par la relation incestueuse qui révolte la plupart des personnes et cela bien qu’il n’y ait aucune victime des suites de cet acte.

Passons maintenant à la qualification morale spinozienne de cet acte.

En se livrant à cet acte sexuel incestueux, Julie et Mark ont effectué une composition directe, celle de leur désir et de leur corps et une décomposition indirecte, celle du rapport caractéristique spirituel qui les lient à la société (la prohibition de l’inceste). Suivant notre règle du direct et de l’indirect, leur acte est qualifié de bon. On pourrait cependant nous rétorquer qu’il n’est pas « vertueux » (toujours au sens spinoziste). En effet, un désir et un acte sexuel sont des plaisirs « locaux » qui ne tiennent pas compte de l’utilité de l’homme total. Ainsi, ils procèdent d’idées inadéquates et ne peuvent être qualifiées d’actions vertueuses, tout en ne pouvant être décrétées mauvaises non plus. Mais, dans le cas présent, nous pensons, au contraire, que cet acte sexuel est initié dans le but d’étendre à la totalité du corps, une composition de rapports caractéristiques, déjà fort large de par une profonde entente due à un lien intense de fratrie.

Terminons cette section en envisageant la question posée dans l’exemple de l’amoraliste : pourquoi être moral ?

Etre moral pour Spinoza, nous l’avons vu, c’est agir selon les préceptes de la Raison, selon les idées adéquates issues de celle-ci. Il se fait que dans le dernier paragraphe de l’Appendice de la deuxième partie de l’Ethique, Spinoza développe par anticipation « combien la connaissance de cette doctrine est utile à la vie ». Il en énonce quatre utilités : procuration d’une entière tranquillité d’âme ; procuration d’une équanimité face aux revers de fortune ; utilité dans la vie sociale où l’homme libre ne haïra, ne méprisera, ne moquera personne, ni ne s’irritera contre personne et enfin utilité politique en ce que la doctrine enseigne selon quels principes les citoyens doivent être gouvernés et conduits afin d’être en mesure d’accomplir librement les actions les meilleures.

D’ailleurs, autre avantage pour nous : munis de cette doctrine, nous pouvons aborder le concept qui a taraudé toute sa vie durant l’esprit de Hannah Arendt et répondre facilement à la relation qui le lie avec la « faculté de penser ».

Jean-Pierre Vandeuren

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