Incursion spinoziste en tramwayologie (9/9)

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La « banalité du mal » (Hannah Arendt) est un concept … banal (Spinoza)

Où l’on confronte la doctrine morale de Spinoza

avec le concept de « banalité du mal » d’Arendt

Juive allemande, heureusement réfugiée aux Etats-Unis dès 1941, Hannah Arendt fut  évidemment bouleversée par les horreurs perpétrées par les régimes totalitaires nazis et communistes. Toute sa pensée fut dès lors politique et orientée vers l’élucidation des principes et des conséquences du totalitarisme.

C’est ainsi qu’en  1961, Hannah Arendt fut amenée à couvrir pour le NewYorker le procès d’Adolph Eichmann qui se tint à Jérusalem. Ce dernier était un  responsable nazi du bureau IV B 4 de l’office central de sécurité du 3ème Reich en charge « de la solution finale de la question juive » et grand organisateur des convois ferroviaires qui transportèrent des millions de juifs vers les camps d’extermination.

Hannah Arendt ne s’attendait pas à rencontrer l’homme qu’elle vit dans le box des accusés. Peut-être croyait-elle à y trouver le « diable », ou tout du moins l’un de ces hommes monstrueux, au caractère indéfinissable, d’une cruauté et d’un cynisme sans précédents. Le spectacle fut, à son grand étonnement, tout l’inverse. Cet homme qui avait joué un rôle non négligeable dans la déportation des juifs était à ses yeux, pour le moins médiocre, avant tout préoccupé par sa carrière : un bourgeois, ni bohème, ni criminel sexuel, ni fanatique pervers, pas même un aventurier, dira-t-elle plus tard dans son ouvrage sur Eichmann. Un homme commun, moyen, sans la moindre envergure exemplaire. D’une banalité si affligeante que cela rejaillissait sur les actes mêmes pour lesquels on l’incriminait. Et si cet homme est si banal, alors que dire de ce qu’il a accompli ? Oui ! Adolph Eichmann est l’auteur d’un mal d’une grande banalité.

C’est dans le rapport consacré au procès Eichmann qu’Arendt a utilisé pour la première fois l’expression « banalité du mal » afin de désigner le « manque de profondeur évident » qui caractérisait le coupable, en sorte que le mal absolu, extrême, indéniable qui organisait ses actes ne pouvait être imputé ni à des convictions idéologiques fortes ni à des motivations spécifiquement malignes : « Les actes étaient monstrueux mais le responsable – tout au moins le responsable hautement efficace qu’on jugeait alors – était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque, ni monstrueux. » La seule caractéristique notable qu’on pouvait déceler dans sa conduite (passée et au cours du procès) était entièrement négative : ce n’était pas exactement de la stupidité mais un manque de pensée. L’homme était médiocre, dépourvu de motivations, caractérisé par l’absence de pensée et l’usage constant d’un langage stéréotypé, de clichés standardisés, destinés à le préserver des atteintes de la réalité. Son incapacité à penser était avant tout une incapacité à penser du point de vue d’autrui. « Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait mais parce qu’il s’entourait du plus efficace mécanisme de défense contre les mots et la présence des autres et, partant, contre la réalité en tant que telle. »

Et c’est ici que nous rejoignons les analyses spinoziennes sur le bien et le mal, en général. Bien sûr, le mal dont parle Arendt est particulier. Il s’agit des maux, des souffrances infligées aux autres, et même, encore plus spécifiquement de ce mal absolu qu’est un génocide, que ce soit celui de la Shoah dont on parle, des goulags sibériens, du massacre des Tutsis par les Hutus au Rwanda ou du génocide des musulmans commis par les Serbes. Mais ces cas singuliers relèvent évidemment aussi d’une approche générale du bien et du mal.

Pour Spinoza, nous l’avons vu, le bien que nous pouvons qualifier de certain, la vertu, pour un homme, est « le pouvoir d’accomplir des actions qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature ». Et ce pouvoir s’acquiert par la puissance de son esprit d’avoir des idées adéquates. Inversement, le vice, le mal (mais Spinoza préfère parler d’impuissance), est d’accomplir des actes qui s’expliquent principalement par les puissances des causes extérieures, donc engendré par des idées inadéquates. Et ce mal est effectivement, en général, de la plus grande banalité car chacun de nous est avant tout « plongé dans une mer d’imagination » (l’expression est de Lorenzo Vinciguerra), donc d’idées inadéquates. Le mal est banal et résulte automatiquement de l’incapacité à penser véritablement, à posséder des idées adéquates, même lorsque son étendue est effrayante, comme dans le cas des crimes contre l’humanité. En fait, on n’est jamais gentiment bête, on l’est toujours tragiquement.

L’histoire du 20e siècle est émaillée d’exemples de cette banalité tragique. Ainsi, du comportement des « hommes ordinaires » du 101e bataillon de réserve de la police allemande chargé d’exterminer les Juifs du district de Lublin entre l’été 1942 et l’automne 19432. Bataillon composé de réservistes trop âgés pour combattre en première ligne, de pères de famille, d’employés, d’artisans, d’hommes naturellement peu enclins à la violence, peu motivés idéologiquement et qui se sont mués du jour au lendemain en tueurs professionnels, portant ainsi la responsabilité de la mort de plus de 80 000 Juifs.

Ainsi aussi du génocide des Tutsis. Au Rwanda, il s’agissait, contrairement au génocide perpétré contre les Juifs, d’un génocide de proximité où les tueurs « coupaient » à la machette leurs voisins (leurs « avoisinants ») sans changer aucunement leurs habitudes de cultivateurs. Ils s’éveillaient à 6 heures, mangeaient des brochettes et des denrées nourrissantes pour affronter la fatigue de la journée à venir, prenaient chacun leur part de « boulot », fouillaient la brousse et coursaient les Tutsis dans la vase des marais jusqu’au coup de sifflet final qui marquait l’arrêt de l’activité journalière. « La règle no 1, c’était de tuer. La règle no 2, il n’y en avait pas. C’était une organisation sans complications. » L’accomplissement de la besogne saisonnière (l’effectuation quotidienne du génocide « agricole » venant en lieu et place des travaux des champs suspendus durant cette période) nous reconduit à la criminalité monstrueuse de ces hommes ordinaires que rien ne prédisposait à accomplir une telle « tâche ». Des hommes ordinaires sans pensée véritable, aux actes guidés par la puissance d’idées qui leur avaient été inculquées, d’idées qui structuraient leur rapport caractéristique spirituel, qui « pensaient » pour eux.

Le problème qui se pose maintenant est de savoir selon quels mécanismes ces individus ordinaires ont vu leur rapport caractéristique spirituel entièrement phagocyté par une puissance extérieure au point de ne plus être capable que d’obéir aux injonctions de celle-ci, de ne plus être dans la capacité de penser et de juger du bien et du mal. Nous avons déjà dévoilé ces mécanismes dans des articles précédents (voir Les mécanismes de la soumission (1)  à  (5)). Mais pour nous raccrocher plus spécifiquement aux situations de crimes contre l’humanité qui sont le centre d’intérêt principal des réflexions de Hannah Arendt, il faut nous replacer dans la situation des gens « ordinaires » auteurs de tels crimes et ces situations sont, elles, extraordinaires.

Toutes les analyses convergent vers cette constatation : les actes les plus destructeurs sont toujours consécutifs à un plus ou moins long processus qui produit des déplacements des catégories de normalisation qui fondent les valeurs d’un groupe. La finalité du processus est d’exclure un ensemble d’individus (les Juifs, les Tutsis, les musulmans, …) des normes admises et ainsi de briser leur similitude. Sans cette similitude, le processus d’imitation  qui nous fait éprouver les sentiments que ces individus éprouvent ne se déclenchera plus (« Du fait que nous imaginons qu’un objet semblable à nous et pour lequel nous n’éprouvons aucun affect, est quant à lui affecté d’un certain affect, nous sommes par là-même affectés d’un affect semblable » (Eth III, 27)). C’est ainsi que se produit la pitié : si quelqu’un est triste et que nous le considérons semblable à nous, nous en éprouverons également de la tristesse et, pour éloigner cette dernière qui réduit notre puissance d’exister, nous serons enclins à venir en aide à cet individu. Sans l’imagination d’une telle similitude, la pitié ne se déclenchera pas et les pires souffrances pourront être infligées à cet individu dans la plus parfaite indifférence morale. Une propagande efficace et un endoctrinement progressif ont permis aux nazis de la première heure d’exclure les Juifs de la communauté humaine et de coloniser les rapports caractéristiques spirituels des allemands, empêchant la plupart de juger de cette nouvelle norme morale et, en conséquence, d’éprouver de la pitié à l’égard de ces non-humains.

L’homme « ordinaire » de Hannah Arendt à l’esprit colonisé ne pense plus, c’est le groupe qui pense en lui. Il n’agit pas, il opère sous la directive du groupe. Tout comme le « vulgaire », l’«ignorant », chez Spinoza, « inconscient de lui-même, de Dieu et des choses » (Eth V, 42, Scolie), « il combat pour sa servitude, comme s’il s’agissait de son salut, et pense non s’avilir, mais s’honorer au plus haut point lorsqu’il répand son sang et sacrifie sa vie, pour appuyer les bravades d’un seul individu » (TTP, Préface).

Et si cet individu, qu’il se nomme Hitler ou Staline, lui ordonne de tuer, il obéit.

Conclusion : un tramway nommé dilemme

Comment bien agir ? Dans la plupart des situations, sinon dans toutes, cette question prend la forme d’une alternative ou d’un dilemme. Ou bien, ou bien ? Tuer ou laisser mourir ? Obéir ou se révolter ? Détourner le tramway ou le laisser poursuivre sa route ?

C’est pourquoi le dilemme inventé par Philippa Foot est une excellente porte d’entrée dans le royaume prolifique des expériences de pensée propre à la philosophie morale.

Royaume déroutant où les variations infinies des situations forcent la réflexion. Impossible de s’en tenir à une attitude en cohérence avec l’une ou l’autre des doctrines historiques. Conséquentialisme, utilitarisme, déontologisme, arétisme des Anciens, chacune se trouve révoquée à un moment ou l’autre, pour cause d’incohérence ou d’abstraction, nous laissant perplexes sur le bord de la route morale.

Et c’est là que l’Ethique, encore une fois, vient à notre secours. Forte d’une cohérence interne à toute épreuve, elle permet, par la connaissance de l’Être, en tant que puissance qui en transmet une partie à chaque mode, dont l’homme, de fonder une anthropologie. Et de là, de bâtir une psychologie, en partie morale, et une philosophie morale, un guide de conduite dans l’existence, que nous avons qualifié d’arétisme spinozien. L’outil principal de ce guide est le concept de concordance de mon rapport caractéristique, corporel et spirituel, avec celui des choses extérieures, en particulier avec les autres êtres humains. Cet outil nous a permis d’apporter une réponse au « comment bien agir ? » dans les nombreuses situations énoncées sous forme d’expériences de pensée, et d’incorporer le concept de banalité du mal de Hannah Arendt.

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