Nietzsche : une lecture « ontologique » (2/10)

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La théorie de la connaissance dans l’Ethique

Notre existence nous confronte à chaque instant à un flot de rencontres avec des choses singulières (d’autres hommes, des animaux, etc.), donc à de nombreuses perceptions qui submergent notre corps d’affections et notre esprit d’images (les idées des affections de notre corps). Incapable de retenir toutes les caractéristiques de ces nombreuses choses particulières, notre esprit se doit d’en former des « notions universelles » (Eth II, 40, Scolie 1) comme celles d’homme, de cheval ou de chien.

Il peut former ces notions universelles de deux façons, l’une qui conduit à une connaissance inadéquate, l’autre à une connaissance adéquate.

Une notion universelle peut être formée par expérience sensible vague, c’est-à-dire à la suite des rencontres fortuites de notre corps avec d’autres corps. C’est ainsi qu’a été formée la notion universelle « homme », tantôt comme animal qui rit, bipède sans plumes, animal raisonnable, …, suivant la caractéristique qui a le plus frappé dans les expériences de rencontres. Cette expérience sensible comprend celle dite par « signes ». Par exemple, je sais, parce qu’on me l’a affirmé, que l’eau s’évapore lorsqu’elle est chauffée à plus de 100 ° Celsius. Spinoza la nomme connaissance du premier genre ou opinion ou Imagination. Puisqu’elle est basée sur la mémoire des choses, nous l’appellerons connaissance mnésique.

Cette connaissance est confuse, mutilée, donc inadéquate. Elle fait aussi intervenir des causes externes aux choses elles-mêmes (ce qu’on nous en a dit, par exemple).

Si nous reprenons l’exemple que Spinoza reprend à chaque fois pour illustrer les genres de connaissance, celui de la recherche de la quatrième proportionnelle, la connaissance mnésique consiste à appliquer une règle qu’on nous enseignée et dont effectivement, nous nous souvenons. De l’égalité ¾ = 6/x, la règle nous permet de calculer la réponse exacte. Mais cette exactitude n’en fait pas une connaissance adéquate car nous n’en comprenons pas la raison ou la cause.

De même, dans l’exemple du théorème de géométrie plane euclidienne qui affirme que la somme des amplitudes des angles d’un triangle vaut toujours 180°,  nous pouvons nous en assurer en mesurant les angles de nombreux triangles dessinés, mais sans la preuve mathématique de ce fait, cette connaissance reste d’opinion et inadéquate.

Nous pouvons aussi former des notions universelles à partir des « notions communes » (celles qui sont à la fois dans le tout et dans la partie, comme une preuve mathématique générale vaut pour toutes les choses considérées (toutes les égalités  de rapports ou tous les triangles) et pour chacune de ces choses en particulier (chaque égalité de rapport ou chaque triangle)) ou des idées adéquates des propriétés des choses. Cette connaissance est adéquate. Spinoza la nomme deuxième genre de connaissance ou Raison. Nous l’appellerons connaissance scientifique puisqu’elle est à la racine de toutes les sciences.

Remarquons deux choses : malgré son adéquation, cette connaissance reste extérieure à la chose (elle fait intervenir les propriétés générales des nombres dans l’exemple de la quatrième proportionnelle ; les propriétés des figures géométriques et des constructions dans le cas de la somme des amplitudes des angles d’un triangle plan euclidien) ; elle ne permet pas d’atteindre l’essence d’une chose singulière (Eth II, 37).

La seule connaissance qui permette d’atteindre l’essence d’une chose singulière et donc de la connaître (con – naître) vraiment est la connaissance du troisième genre ou Science intuitive, ou encore Intuition dans le vocabulaire spinoziste. Nous la nommerons connaissance ontologique puisqu’elle touche à l’essence des choses («  … la question ontologique qui a rapport à l’essence réelle des idées ou à la manière dont elles sont en Dieu ou dans l’âme indépendamment de l’aperception ou avant la connaissance qu’elle en acquiert dans un temps. » (Maine de Biran)).

Nous avons rappelé plus haut sa définition formelle et fort concise : elle « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Eth II, 40, Scolie 2).

Elle est adéquate, interne à la chose même (c’est la chose elle-même qui se déploie, sans action extérieure), elle reste déductive et rassemble en elle, en un seul « coup d’œil » les développements « scientifiques » qui pourraient y conduire (elle est « intuitive »).

Illustrons cela au moyen de nos deux exemples.

Considérons une recherche très simple de quatrième proportionnelle : ½ = 3/x.

L’essence du  rapport qui nous intéresse (3/x) est donnée par : le dénominateur est le double du numérateur. Automatiquement, sans aucun calcul, sans intervention de quoique ce soit, nous « voyons » apparaître la solution x=6.

Un (tout petit peu) plus compliqué : ¾ = 6/x.

L’essence du rapport 6/x est donnée par : le dénominateur est le numérateur multiplié par 4/3. De suite, nous « voyons » donc que x = 4/3 * 6. Cette opération rassemble bien les développements « laborieux » qui peuvent conduire à ce résultat :

¾ = 6/x ; 3*x = 4*6 ; x = 4*6/3 = 8

Nous avons développé l’exemple de la somme des amplitudes des angles d’un triangle plan euclidien dans deux  articles antérieurs,  Le troisième genre de connaissance : un exemple géométrique (1/2) et (2/2), qui illustre mieux à la fois le lien avec l’essence de l’attribut considéré dans la définition formelle (ici, l’Etendue, bien sûr) et  la « vision » immédiate de la propriété déduite de l’essence de la chose (ici, un triangle particulier), le rassemblement de toutes les étapes d’une déduction en un « coup d’œil ». Nous y renvoyons le lecteur intéressé.

Deux remarques :

  1. « Mais le sage, au contraire [de l’ignorant], [..] est conscient de soi, de Dieu et des choses par une sorte de nécessité éternelle, …» (Eth V, 42, Scolie, soit la toute fin de l’Ethique). Ce qui conduit à cette conscience par une sorte de nécessité éternelle est la connaissance ontologique. Elle est la clé pratique de toute l’Ethique. Elle s’applique en première lieu à notre propre essence (conscience de soi), ensuite à Dieu (connaissance adéquate fournie par la première partie de l’Ethique), enfin aux choses singulières, comme nous venons de l’illustrer. Elle est aussi la clé de notre « salut » car elle procure l’amour intellectuel de Dieu.
  1. Les illustrations données sur des êtres de raison sont pédagogiques, mais sans doute insuffisantes (comme le reconnaît Spinoza lui-même) car sans rapport avec notre existence « en chair et en os ». La connaissance de nous-mêmes est le travail de toute une vie à la fin de laquelle nous pouvons espérer, comme nous le dit Nietzsche à la suite de Pindare, « devenir ce que nous sommes». Mais cela est une autre histoire que nous avons déjà abordée dans quelques articles antérieurs (voir par exemple Les modes infinis dans l’économie de l’Ethique (1/3), (2/3) et (3/3)) et dans notre ouvrage Théorie générale de la personnalité.
  2. Les présents articles, en cherchant à exposer une connaissance ontologique de la philosophie de Nietzsche en fourniront un nouvel exemple.
  3. Cependant, malgré leur simplicité, les exemples mathématiques mettent en évidence trois caractéristiques fondamentales qu’il faudra veiller à conserver :
  • L’essence d’une chose singulière est le noyau interne générateur des propriétés de cette chose. Pour ce qui est de la quatrième proportionnelle, le noyau interne générateur du rapport représenté par a/b est « le dénominateur s’obtient en multipliant le numérateur par b/a ». Ce noyau génère tout dénominateur d’un rapport quelconque, c/x, égal à a/b à partir du numérateur : x = c*(b/a).
  • Cette génération est déductive.
  • La connaissance ontologique condense en une vue immédiate les connaissances scientifiques qui y ont abouti.

En toute généralité, il nous incombe d’abord de définir ce que pourrait être l’essence, le noyau générateur d’une philosophie, ou, plus globalement, d’une pensée.

Mais qui dit pensée dit penseur.

Jean-Pierre Vandeuren

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