Nietzsche : une lecture « ontologique » (3/10)

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Qu’est-ce qu’un penseur ?

« Le penseur est celui qui investit le domaine de la vérité qui configure son époque et répond à l’appel de l’être qui résonne en elle » (Heidegger)

Tout homme, et le penseur, le philosophe, ne fait pas exception, est le produit de son époque et de sa culture, où celle-ci désigne l’ensemble des conditions d’existence qui informe la vie des individus. Ces conditions dépendent des valeurs qui priment à ce moment-là et elles-mêmes ne sont que des domaines variés, des « types » de vérité.

Toute culture est conditionnée par un type de vérité dominant. Mais d’autre types de vérité peuvent entrer en conflit avec ce type dominant et tenter de le renverser. C’est ce conflit qui résonne aux oreilles du penseur et dans lequel il va décider de prendre parti.

Spinoza vivait à une époque totalement imprégnée de religion : Dieu y était omniprésent. L’homme y vivait en ménage constant avec celui-ci, dormant avec lui, mangeant avec lui, faisant l’amour en sa présence, élevant ses enfants avec lui et raisonnant avec lui. Il vivait aussi au sein d’une culture libérale, du moins la plus libérale de son époque et la « vérité » religieuse se déclinait sous de nombreuses formes qui étaient tolérées. Catholicisme interprété de diverses manières, protestantisme, dont le calvinisme, religion hébraïque, cohabitaient, toutefois dans une ambiance conflictuelle. Mais tous étaient profondément préoccupés de leur salut.  Un autre type de vérité, cependant, pointait son nez. La science et principalement le mécanisme commençait à influencer les mentalités, tout particulièrement au travers de la pensée de Descartes qui lui aussi résidait dans les Provinces Unies depuis 1628. Et cette vérité scientifique, qui s’enracine dans la logique et les mathématiques ne pouvait qu’entrer en conflit avec les superstitions religieuses, conflit que Descartes évita cependant. Mais ce conflit entra totalement en résonance avec l’esprit de Spinoza qui décida de le résoudre en cherchant une possibilité de salut par l’intellect.

Nietzsche, lui, vivait à une époque où la science triomphait et où les valeurs religieuses vacillaient de plus en plus au sein d’une Allemagne qui se cherchait à la fois politiquement (l’Allemagne ne deviendra un état-nation qu’en 1871) et culturellement (la culture française dominait depuis fort longtemps toute l’Europe). Dans cette optique de recherche d’une renaissance culturelle, les allemands se tournaient vers la culture grecque qu’ils admiraient et qui les inspiraient. Les sciences archéologiques et philologiques de plus en plus pointues affinaient alors la connaissance de la culture hellénique tandis que les progrès scientifiques rendaient possibles l’industrialisation croissante de la Prusse qui, sous la férule de Bismarck, se dota d’une armée techniquement avantagée. Ce sont donc ces avancées scientifique et technologique qui donnèrent un net avantage aux prussiens dans leurs affrontements victorieux, d’abord avec l’Autriche, ensuite avec la France et qui permirent la création de l’Empire Germanique en 1871. Triomphe donc de la science et de la technique, mais qui, par son abstraction, sa course à la connaissance comme fin et non comme moyen, conduisait à la destruction de toutes les anciennes valeurs, au nihilisme (perte de tout sens, absurdité de l’existence, « rien ne vaut ») et à l’asphyxie de l’exubérance de la vie. Nietzsche, esprit « scientifique » médiocre mais brillant classiciste, se tourna vers la philologie qui lui offrait une méthode rigoureuse d’analyse des textes. Grâce à elle, il découvrit la culture grecque archaïque, présocratique, dans laquelle il vit l’exemple d’une culture exaltatrice de l’existence, culture qui sera affaiblie par Socrate et son penchant pour la connaissance théorique et l’abstraction. Dans son cas, ce ne fut pas la question du salut qui le guida, mais celle de la culture. Plus précisément : quelles valeurs créer pour supplanter les valeurs scientifiques et technologiques qui ont conduit au nihilisme, à la négation de la vie ? En définitive, c’est aussi un salut que Nietzsche chercha, mais un salut collectif, celui de la civilisation occidentale que le type de vérité scientifique avait conduit au nihilisme et à la décadence.

On le voit : ce qui détermine une pensée, une philosophie, c’est la rencontre entre une culture et une personnalité pensante. Mais, à la fois cette culture et cette personnalité sont déterminées par des types de vérité. Nous devons partir de ceux-ci.

Jean-Pierre Vandeuren

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