Nietzsche : une lecture « ontologique » (4/10)

Publié par

Les types de vérité

« Je me suis rendu compte peu à peu de ce que fut jusqu’à présent toute grande philosophie : la confession de son auteur ; une sorte de mémoires involontaires et insensibles » (Nietzsche, Par-delà bien et mal, §6)

« Je suis une structure psychologique et historique. J’ai reçu avec l’existence une manière d’exister, un style. Toutes mes actions et mes pensées sont en rapport avec cette structure, et même la pensée d’un philosophe n’est qu’une manière d’expliciter sa prise sur le monde, cela qu’il est » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception)

« Je crois qu’il vaut mieux de concevoir que, au fond, quelqu’un qui est écrivain ne fait pas simplement son œuvre dans ses livres, dans ce qu’il publie, c’est finalement lui-même écrivant ses livres » (Michel Foucault, Dits et écrits)

« La vérité est le mouvement de soi en soi-même » (Hegel)

Toutes ces citations tendent à exprimer la même idée : une pensée, un écrit, une philosophie n’est que l’expression de la personnalité de son auteur, une sorte d’autobiographie adaptée à la situation vécue et au sentiment « tragique » (nous reviendrons là-dessus) qu’elle suscite, à nouveau au travers du prisme de la personnalité.

Il convient donc de pouvoir décrire la personnalité de cet auteur, en l’occurrence ici, celle de Nietzsche. Mais il s’agit seulement de la décrire comme elle se trouve exprimée dans son œuvre et non pas dans tous ses détails biographiques. Cette œuvre est une œuvre de pensée et donc se fonde sur certains critères de vérité propres à son auteur. Nous pouvons donc cerner cette personnalité au moyen de types de vérité universels et pertinents.

Nous en proposons quatre suivant la « localisation » du principe premier auquel tous les raisonnements doivent ultimement se réduire. Pour reprendre les exemples de Spinoza et Nietzsche, chez celui-là, le premier principe est la nature « naturante » ou puissance absolue immanente qui transite par le conatus de chaque chose singulière dont elle est cause, tandis que chez le second, tout se ramène in fine à la volonté de puissance de chaque sujet. En termes spinozistes, on dira que Nietzsche refuserait de franchir le pas de la considération d’une nature « naturante » et s’en tiendrait à la nature « naturée » (qui pourtant, chez Spinoza ne se distingue pas de la « naturante »). Quoiqu’il en soit de cette distinction, il demeure que chacune des deux démarches ne fait appel qu’à ce monde – ci, elles sont totalement immanentes, ne font appel à aucun principe transcendant ou métaphysique, c’est-à-dire situé au-delà de la physique. Pour d’autres penseurs, la localisation du principe ultime se situe à un autre niveau, inatteignable ni par l’expérience, ni par la connaissance ; il est transcendant et conservera toujours une part de mystère. Ce principe peut-être une entité purement métaphysique comme la Volonté chez Schopenhauer ou divine, comme chez Descartes, Kant, Leibniz.

Nous avons donc un type de vérité

  • Immanente et objective, que nous appellerons logique ou de raisons ou causes ;
  • Immanente et subjective, que nous nommerons esthétique ou de vraisemblance (qui donne un sens) [Le lien entre l’esthétique, qui a trait à l’art et la vraisemblance peut à première vue paraître arbitraire, on le comprendra mieux en se reportant à notre étude sur l’art (voir les articles Spinoza et l’art, en particulier le neuvième de la série qui définit l’œuvre d’art en lien avec la vision du monde de l’artiste, donc le sens qu’il lui attribue)] ;
  • Transcendante et objective, que nous qualifierons de métaphysique ou de recherche d’un premier principe ;
  • Transcendante et subjective, appelée religieuse, ou d’espérance.

Chaque culture véhicule une conception dominante de la vérité parmi ces quatre types. Tout grand philosophe est guidé in fine par l’un de ces types qui peut-être soit conforme au type dominant de la culture à laquelle il appartient, soit totalement opposé. Spinoza vivait au sein d’une culture entièrement dominée par le religieux à l’intérieur duquel pointait le type logique (Toute la scolastique, mais aussi Descartes comme Leibniz) y formant un îlot « hybride » logico-religieux. Mais ces deux tendances ne pouvaient que choquer le caractère radicalement logique de la pensée de Spinoza. Nietzsche vivait dans une culture hybride également. Le religieux y tenait encore une place solide (le père de Nietzsche était pasteur et sa mère fille de pasteur), mais le rôle de la science en tant que connaissance pour la connaissance ou pour ses applications technologiques y apportaient un contrepoids à caractère logique. Ces deux aspects furent chacun un repoussoir pour le caractère résolument esthétique de sa pensée.

Le fait cependant d’adopter une philosophie (ou d’en construire une), d’opter pour une religion, ou même de réaliser une œuvre d’art, résulte d’un sentiment, d’un affect dirait Spinoza, d’un vécu affirmerait Nietzsche.

Jean-Pierre Vandeuren

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s