Nietzsche : une lecture « ontologique » (5/10)

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Le sentiment tragique de la vie

« Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme des remèdes et des secours au service de la vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours des souffrances et des souffrants » (Nietzsche, Gai Savoir, § 370)

Chacun de nous, inévitablement, doit faire l’expérience de l’impossibilité de la réalisation de certains de ses désirs, de ses valeurs et même de ses besoins, tous contrecarrés par la dure réalité des choses. Ce n’est pas pour rien que notre élan vital est dénommé conatus (« effort ») par Hobbes et Spinoza à sa suite. Le monde apparaît comme un chaos de forces qui se combattent et certaines d’entre elles doivent finalement triompher de chacun de nos désirs et, surtout, surtout, de notre désir d’une durée illimitée, notre désir d’immortalité. En effet :

« La force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est limitée et elle est infiniment surpassée par la puissance des causes extérieures » (Eth IV, 3).

Ce théorème se généralise directement à toutes les choses singulières, dont nos désirs, besoins ou valeurs.

Cet inévitable désaccord entre nos désirs ou nos idéaux et la réalité produit naturellement une diminution de notre puissance d’agir, donc une tristesse, que certains nomment « spleen » (Baudelaire), « mélancolie » (Paul Bourget), ou « angoisse » (Pascal, Kierkegaard, Heidegger), ou encore « déception » (Nietzsche), ce qui, selon ce dernier, engendre le nihilisme, cette « grande lassitude » : « On commence par entrevoir le contraste entre le monde que nous vénérons et le monde que nous vivons, le monde que nous sommes. Un choix nous reste : détruire soit notre vénération, soit nous-mêmes. En ce dernier cas, c’est le nihilisme » (Fragment Posthume (1885 – 1887)).

A la suite de De Unamuno, je préfère nommer cette tristesse « le sentiment tragique de la vie », car elle me permet d’en dériver l’essence de la tragédie grecque et, par ce biais, aussi me connecter nécessairement à la pensée de Nietzsche.

Les Grecs ont composé des tragédies et n’ont jamais parlé du sentiment tragique. Cependant, on peut considérer celui-ci comme le moteur de celles-là. En effet, quelle est la situation-type des tragédies classiques d’Eschyle et de Sophocle (un peu moins de celles d’Euripide) ? Celle d’un héros exemplaire par sa noblesse d’âme acculé par le destin (qui n’est que la dure loi de la rencontre de forces extérieures plus puissantes)  à subir un malheur incommensurable auquel il ne peut échapper qu’en cessant d’être lui-même. C’est exactement le choix impitoyable qu’évoque Nietzsche dans l’aphorisme cité ci-dessus : détruire soit sa « vénération », soit soi-même. Le héros tragique est noble, c’est-à-dire lucide et courageux. Il s’identifie à une grande idée, un idéal, une « vénération », qui justifie sa présence au monde (en termes spinozistes, qui a orienté son conatus ; en termes nietzschéens, par lequel s’affirme sa volonté de puissance). C’est cette identification qui lui enlève toute possibilité de sortir du choix : renier son idéal pour éviter le malheur atroce qui l’attend serait se renier soi-même ; accomplir cet idéal (son destin) le projette inéluctablement dans le malheur. On voit donc bien que le moteur des tragédies est le choc (ici monstrueux) entre l’idéal du héros et la rencontre de forces extérieures plus puissantes qui tendent à l’annihiler, soit notre « sentiment tragique de la vie ».

Prenons l’exemple d’Oreste dans les Choéphores d’Eschyle. Oreste est le fils d’Agamemnon et de Clytemnestre. De retour de la guerre de Troie à Argos, dont il est le roi, Agamemnon est assassiné par Clytemnestre et son amant Egisthe qui s’empare alors de la couronne royale. Oreste s’identifiera alors à son rôle de justicier, le devoir impératif de venger son père et de libérer Argos de l’usurpateur. Accomplir ce devoir fera de lui un matricide ; ne pas tuer Clytemnestre le ferait renoncer à son idéal de justice et donc le détruirait lui-même. Le malheur est inéluctable : Oreste accepte consciemment la souillure du matricide pour honorer son idéal. Il accepte le destin et, même plus il l’aime car, paradoxalement, il lui permet de « persévérer dans son être » puisque « son être », c’est son idéal auquel il s’est identifié. Amor Fati reprendra Nietzsche.  La conscience tragique, c’est le divorce entre la valeur et la vie. Le héros choisit la valeur et s’en trouve voué à la mort ou au désespoir. Le spectateur est pris d’admiration, de respect et de compassion.

Comment aurait réagi Oreste s’il avait été chrétien ? Certainement aurait-il abandonné son idéal pour ne pas attenter à une vie et ainsi sauver son immortalité dans le royaume des cieux.

Comment aurait-il réagi s’il avait été « moderne », pétri de psychanalyse et de psychologie ? Certainement aussi aurait-il délaissé son idéal en comprenant le geste de sa mère. Après tout, Agamemnon n’a-t-il pas voulu sacrifier leur fille Iphigénie afin que les dieux accordent aux navires grecs un vent favorable pour appareiller et se rendre à Troie ?

Mais ainsi, de situation en situation différente, de telles attitudes fondées sur la raison scientifique, conduisent-elles à l’abandon de tous les idéaux, de toutes les valeurs anciennes, à se « tuer » soi-même, à ne plus voir aucun sens en ce monde qui devient totalement absurde. C’est le nihilisme de notre civilisation moderne que dénonce Nietzsche et à laquelle il oppose la civilisation grecque archaïque dont l’archétype est présenté dans les tragédies d’Eschyle et de Sophocle, une civilisation « tragique ».

Nietzsche avait parfaitement détecté le détournement opéré dans les pièces d’Euripide, le dernier des poètes « tragédiens », qui est, en fait, le peintre des passions. La passion est, par excellence l’hubris, la démesure, l’excès spinoziste. Aveugle à tout sauf à son objet, elle ne vise que son assouvissement et, cas extrême, dramatique plutôt que tragique, elle conduit aux crimes les plus atroces. Médée, délaissée par Jason, son grand amour, est aveuglée par la vengeance et assassine ses propres enfants pour faire souffrir Jason, leur père. A ce dernier qui lui reproche d’avoir choisi une punition qui la fait souffrir elle aussi, elle répond : « Ma douleur, sache-le, n’est point perdue si elle t’empêche de me bafouer. » et « Il le fallait, pour ton malheur ». Cet aveuglement, cette servitude de tout l’être, est exactement l’opposé de l’attitude du héros tragique qui choisit lucidement et librement son funeste sort. Euripide peint des hommes en proie à telle ou telle passion, comme Médée dévorée par la vengeance; il devient psychologue et élucide les comportements humains. Avec lui, la raison scientifique fait son entrée chez les Grecs.

Euripide prépare Socrate, l’homme « théorique » de Nietzsche, à l’origine, selon lui, du nihilisme de la civilisation occidentale.

Et c’est sous la forme de cette prise de conscience qu’apparaît le « sentiment tragique de la vie » de Nietzsche au départ de sa philosophie et de la mission qu’il s’est assignée en tant que philosophe. La montée en puissance progressive de la raison scientifique, initiée par Socrate, a conduit à la destruction de toutes les anciennes valeurs universelles prônées en termes d’idéaux par la civilisation grecque archaïque et donc au nihilisme actuel. Ce nihilisme met en danger l’humanité entière. On l’a constaté dans l’avènement des deux guerres mondiales du 20e siècle, les plus dévastatrices qui existèrent et par la menace de plus en plus présente de destruction écologique de la terre du fait des progrès scientifiques et technologiques. Nietzsche se donne alors comme tâche la création de nouvelles valeurs destinées à sauver l’humanité du nihilisme et de ses conséquences.

Avant de poursuivre avec Nietzsche, revenons un moment sur une conséquence générale de nos développements précédents.

Jean-Pierre Vandeuren

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