Nietzsche : une lecture « ontologique » (7/10)

Publié par

L’essence d’une philosophie

« Je dis qu’appartient à l’essence d’une chose cela qui, étant donné, fait que la chose est nécessairement posée, et qui, étant supprimé, fait que la chose est nécessairement supprimée, ou ce sans quoi la chose, et inversement, ce qui, sans la chose, ne peut ni être ni être conçu » (Eth II, Définition 2)

D’après nos développements précédents, appartiennent nécessairement à l’essence d’une philosophie ou d’une pensée en général :

  • Son contexte historique et culturel, dans lesquels se trouvent les types de vérité dominants et subalternes ;
  • Le type de vérité dominant de son auteur et ceux auxquels il s’est vigoureusement opposé ;
  • La façon dont cet auteur a principalement exprimé son sentiment tragique de la vie ;
  • La mission qu’il s’est assignée pour éloigner la tristesse née du tragique tel qu’il l’a ressenti ;
  • Le type d’« organisation de la réalité » qu’il a proposé et, donc le type de philosophie à l’intérieur duquel il pourra remplir sa mission.
  • Une méthode ;
  • Un fondement pour les raisonnements.

Spinoza vivait à une époque entièrement dominée par la religion et préoccupée essentiellement par le salut personnel dans l’au-delà. La raison spéculative y était au service de la religion, mais la connaissance scientifique progressait à grands pas.

Spinoza était de type « logique » et rejetait tout préjugé et toute superstition comme prémisse de raisonnement, il était donc strictement opposé aux types métaphysique et religieux, mais il restait préoccupé par la possibilité d’un « salut » individuel.

Son sentiment tragique de la vie était la difficulté de concilier la possibilité d’un salut « ici et maintenant » avec les exigences des raisons et des causes et sa mission fut dès lors de la trouver.

Il a donc proposé une ontologie purement immanente de laquelle il pouvait déduire un tel salut. C’est la perspective finale de l’Ethique et ce pour quoi sa philosophie porte ce nom.

Sa méthode déductive est la méthode réflexive, l’idée de l’idée et l’idée vraie la plus fructueuse, de laquelle nous pouvons tirer toutes les idées vraies est celle de Dieu.

Mais le fondement ultime qui mène à l’idée de Dieu est l’entendement, c’est-à-dire l’esprit en tant qu’il comprend clairement et distinctement.

Passons à Nietzsche.

  • Son contexte historique et culturel est celui d’une époque dominée par l’esprit scientifique et les progrès technologiques que la science permettait, entre autres par la connaissance archéologique et philologique des cultures anciennes et notamment grecque, mais aussi par la mise en cause et l’abandon des valeurs ancestrales.
  • Nietzsche était de type esthétique et était farouchement opposé à la fois à la domination de la raison scientifique et à toute métaphysique et religion, le développement excessif de ces domaines ayant conduit à un éloignement de la sensibilité, du matériel et du corps, ainsi que de la nature, à une séparation du « Tout », bref de la vie.
  • Il s’effrayait du rejet de toutes les valeurs qui menait au nihilisme et jugeait que la civilisation européenne était « décadente » au sens où elle se complaisait dans ce rejet des valeurs et s’enfonçait dans le nihilisme par un pessimisme destructeur de l’existence : le monde est absurde, aucune valeur ne peut lui donner un sens, mieux vaudrait ne pas être né et, puisque nous sommes ici malgré tout, autant désirer l’abandon de tout désir et la mort. [Nietzsche voyait dans l’absurdité du monde, non une détermination du monde (comme Schopenhauer), mais une déception d’une intention de sens (le sentiment tragique de la vie) qui, généralisée conduisait au nihilisme]. Une telle attitude menait l’humanité à sa perte. Telle est la façon dont s’exprimait son sentiment tragique de la vie.
  • Préoccupé du « salut » de l’humanité menacé par le rejet de toutes les valeurs anciennes qui caractérise le nihilisme, Nietzsche se fixa comme mission, comme tâche, de proposer de nouvelles valeurs plus propices à la vie et capables de dépasser le nihilisme et la décadence et ainsi de « sauver » l’humanité. La culture grecque archaïque, présocratique, lui fournit l’exemple d’une culture supérieure, à imiter. Nietzsche se voulait « médecin de la culture » : d’abord diagnostiquer le mal (les valeurs, rationnelles et ascétiques, qui conduisent à un affaiblissement de la vie), l’éradiquer et ensuite proposer de nouvelles valeurs plus favorables à l’expansion vitale.
  • Hostile à toute métaphysique, à tout arrière-monde, il ne pouvait que proposer d’en rester à la « surface » des choses, aux phénomènes, donc à une phénoménologie.
  • Sa méthode est une généalogie.
  • Le fondement ultime poursuivi par sa recherche généalogique des origines est la volonté de puissance.

Ce noyau de connaissances, cette essence, fournit une vue condensée et génératrice (par une genèse interne) des détails de la pensée de Nietzsche. Nous pouvons en déduire les principales caractéristiques, y placer, entre autres, tous ses aphorismes afin de comprendre leur signification véritable dans l’économie globale du système et ainsi éviter les mésinterprétations possibles, sans toutefois prétendre couvrir l’immense richesse des nuances de la réflexion nietzschéenne, évidemment.

Essayons-nous y.

L’arborescence de la pensée nietzschéenne

« Rien de plus pratique qu’une bonne théorie » (Henri Poincaré)

« Le manque de rigueur théorique a toujours pour revers une faiblesse d’ordre pratique : l’incapacité de penser la réalité et l’homme dans toute sa complexité est aussi ce qui, à terme, rend malade et affaiblit. » (Cécile Denat, Nietzsche, généalogie d’une pensée, p. 247)

A l’instar des Grecs et de Spinoza, Nietzsche considère la philosophie comme la recherche d’une sagesse pratique, une éthique, et non comme une somme de savoirs sans implication pour la vie. Mais cette pratique doit être déduite rigoureusement d’une recherche théorique. Et Nietzsche, quoique laisse apparaître la présentation aphoristique de sa pensée (à partir d’Aurore) et même poétique (dans Ainsi parlait Zarathoustra) est un penseur absolument rigoureux, dont ces deux styles d’écriture font partie de son implacable rigueur. Il procède déductivement de prémisses en conséquences à partir du noyau générateur qui est sa vision de la réalité, de type immanent – subjectif : la réalité est un chaos de forces contradictoires et il n’y a strictement rien au-delà de ce qui nous apparaît, aucun arrière-monde, aucune « chose en soi ». Nietzsche qualifiera lui-même cette vision de « Anti – métaphysique ou métaphysique des apparences » ou encore de « métaphysique d’artiste » (nous verrons la raison de cette dernière dénomination). Heidegger la qualifiera de « métaphysique de la subjectivité », ce qui se comprend directement à partir de notre typologie des philosophies. A partir de cette vision, on peut « voir de façon globale » l’ensemble des chemins déductifs qui conduisent aux diverses conclusions nietzschéennes. Comment ? Au moyen d’une « carte mentale » (« mind mapping » en anglais) dont le centre (le « noyau ») est cette vision du monde (« Weltanschauung ») et dont toutes les flèches doivent être vues comme des déductions. Une telle carte est arborescente : des branches partent dans tous les sens et s’entrelacent souvent, convergeant quelques fois vers un même point. Cette exposition convient beaucoup mieux à la pensée nietzschéenne qui semble exploser dans toutes les directions, créant de multiples branches qui, pourtant, restent attachées à un tronc commun.

 Je joins ci-dessous une photo d’une telle carte manuscrite où l’on peut suivre l’arborescence de la pensée déductive de Nietzsche. Par après, je développerai, de façon nécessairement linéaire cette fois, chacun des chemins en partant du chemin dénoté ① et en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre (↻) pour parcourir les autres chemins principaux notés ② à ⑥.

Carte mentale

Carte mentale Nietzsche

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Bonjour monsieur,
    Je vous lis avec intérêt et mon passé d’analyste- programmeur a découvert avec émotion votre carte mentale. J’attends votre transcription linéaire avec impatience mais permettez moi d’attirer vôtre attention sur la puissance d’une brique de base de l’informatique. Il s’agit du:
    IF…. THEN….ELSE… ou encore. SI…. ALORS…….OU BIEN.
    IF, THEN, ELSE permet une transcription parfaite de cette carte. Je vais m’y employer. Ça me rajeunira.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s