Nietzsche : une lecture « ontologique » (10/10)

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Un cadre commun aux deux pensées : une ontologie relationnelle

On le voit : mis à part le dernier accord qui porte sur une intention commune de libération vis-à-vis de tous les préjugés, de toutes les croyances qui peuvent fonder une réflexion et qui ont des effets pratiques délétères, les autres accords ne portent que sur des conséquences communes déduites de noyaux centraux générateurs différents qui paraissent, eux, irréconciliables.

Ainsi que nous l’avons mentionné, en utilisant un langage spinoziste, on peut concevoir que Nietzsche refuse de franchir la porte de la « Nature naturée » et des apparences pour entrer dans la « Nature naturante », car accomplir ce pas est, selon lui, céder au préjugé d’unité véhiculé par la langue, le « je » unificateur illusoire des pulsions corporelles. Nietzsche tient à conserver la vision de la réalité comme magma informe et inintelligible de forces. Mais s’il veut parler de cette vision, et manifestement il le désire, puisqu’il l’a abondamment fait, s’il veut donc se faire « entendre » des autres, s’il veut se rendre « intelligible », il est contraint lui aussi de recourir à un principe unificateur. En effet, l’intelligence des choses n’est rien d’autre que le lien établi entre ces choses (« intelliger » = « intel legere », relier). Nietzsche, par son refus de se taire (« ce dont on ne peut parler, il faut le taire » (Wittgenstein)) est ainsi nécessairement, presque malgré lui, conduit à établir un lien entre toutes les forces du magma originaire, un principe premier unificateur. Il doit s’imposer une discipline qui ressemble à s’y méprendre à celle d’Ockham et de son fameux rasoir, en n’écartant pas d’emblée l’hypothèse la plus simple d’une causalité unique présente en toute chose. Nietzsche écrit ainsi, et dans cet aphorisme pointe toute son hésitation : « Il n’est en fin de compte pas seulement licite de faire cette tentative : cela est ordonné par la conscience de la méthode. Ne pas supposer plusieurs espèces de causalité tant que la tentative de se contenter d’une seule n’a pas été poussée jusqu’à sa limite ultime (– jusqu’à l’absurde, s’il m’est permis de le dire) : voilà une morale de la méthode à laquelle on n’a pas le droit de se soustraire aujourd’hui » (Par de-là Bien et Mal, §36).

Ce principe devra nécessairement respecter le caractère conflictuel des forces que Nietzsche se doit de conserver dans l’esprit héraclitéen qui l’inspire (tout est né de la contradiction). Chaque force doit donc posséder en elle l’« ambition », la « volonté » de dominer les autres forces, de lui imposer sa puissance. Ce sera la « volonté de puissance ». On voit ainsi que Nietzsche est reconduit, comme malgré lui, à une métaphysique (la volonté de puissance est un principe premier, dogmatique, donc métaphysique, invérifiable) et même une métaphysique de la subjectivité, comme l’avait relevé Heidegger (chaque force est le sujet de sa volonté de domination des autres).

Mais, afin d’obtenir un cadre commun de comparaison avec la pensée de Spinoza, plutôt que de métaphysique de la subjectivité, je préférerai parler d’« ontologie relationnelle ».

Il est naturel de considérer la philosophie de Spinoza comme une ontologie puisque tout y est en définitive reconduit à l’être de la substance, à son essence en tant que puissance (Eth I, 34 : « La puissance de Dieu est son essence même »). Dans l’optique finale de l’Ethique, celle de la recherche d’un « salut », c’est même le caractère relationnel de cette ontologie qui prime car c’est en définitive notre relation individuelle à la substance qui permet ce salut.

La philosophie nietzschéenne est, elle, nous l’avons mis en évidence, entièrement basée sur les relations conflictuelles entre les forces ; ces relations créent « artistiquement » toute la réalité. Elles constituent le noyau générateur, l’« essence » de toutes les déductions de Nietzsche. On est donc bien en présence d’une « ontologie relationnelle ».

Au sein de cette ontologie, nous pouvons comparer Spinoza et Nietzsche.

L’erreur de Nietzsche ; Spinoza avait raison

Au sein d’une ontologie relationnelle, une caractéristique distingue celle de Spinoza de celle de Nietzsche.

Spinoza : une ontologie relationnelle d’union

Plutôt que de parler d’un rationalisme absolu de Spinoza, il faudrait utiliser l’expression barbare d’« unionisme » absolu. C’est à travers l’union en la substance de tous les attributs, en particulier l’union de la Pensée et de l’Etendue, l’union des choses particulières avec leur attribut respectif, l’union en nous du corps et de l’esprit et donc l’union de tout avec « Dieu », que tout devient intelligible et que le salut est rendu possible. Cette caractéristique est merveilleusement mise en évidence par Pascal Séverac dans sa monographie consacrée à Spinoza, sous-titrée Union et Désunion où il avance que la question centrale du spinozisme est, je cite, « comment, étant donnés les rapports déjà constitués, élaborer de véritables unions qui nous permettent  de jouir de la liberté la plus grande ? », ou encore, « La question éthique de la philosophie spinoziste devient ainsi celle de l’union : celle de savoir à quoi et comment nous devons nous unir pour nous sauver ».

Tout y est question de relation et d’union. On est bien en présence d’une ontologie relationnelle d’union, mais qui n’est que le résultat d’une ontologie plus profonde, celle d’une puissance individuelle des choses, leur conatus, héritée de la puissance commune, unifiante, de la substance – nature. La puissance est première, le choix du type de son affirmation (union ou désunion) second : voulons-nous nous unir aux autres ou dominer ceux-ci, nous imposer à eux ?

Nietzsche : une ontologie relationnelle de désunion

Tout le cours de cet article a été de mettre en évidence l’essence de la pensée nietzschéenne comme une vision de la réalité en tant que chaos primordial de forces conflictuelles, une relation entre forces essentiellement caractérisée par le conflit, donc de façon primitive, par la désunion. On est donc bien en présence d’une ontologie relationnelle de désunion qui est, ici, première. Une recherche d’union ne peut s’y concevoir que dans une optique d’obtention ou de renforcement d’une domination. Le désir ou la « volonté » de dominer est premier et c’est le résultat de cette volonté qui qualifiera le degré de puissance de la force. Le fond de la pensée de Nietzsche est bien subjectif (une force est subjectivée par une volonté personnelle d’action : moi, cette force-ci, je veux m’affirmer en m’imposant aux autres forces en ma présence) et hiérarchique.

Erreur(s) théorique(s) de Nietzsche

Il nous semble que Nietzsche commet une « erreur » théorique, au sens où ce fond introduit une contradiction, une incohérence intenable au sein de son « système ». En effet, soit cette volonté est libre et alors cette liberté entre en contradiction avec la dénégation du libre arbitre que Nietzsche ne cesse de faire, à l’instar d’ailleurs de Spinoza, soit elle est déterminée par la réalité elle-même, elle est un principe dogmatique, donc un préjugé métaphysique, alors que Nietzsche désire récuser toute métaphysique. En particulier, il déclare vouloir s’éloigner de la philosophie de Schopenhauer, qui pourtant fut la première source de son « éducation », car il y voit le recours à la Volonté en tant que « chose en soi » du monde comme un exemple de métaphysique. Il apparaît cependant que la « volonté de puissance » dans chaque force n’est qu’une individualisation de cette Volonté métaphysique schopenhauerienne récusée. Jamais Nietzsche ne se libéra vraiment de l’influence de Schopenhauer.

Cette erreur, au fond, provient d’une inversion de rapport : c’est la puissance qui précède la volonté et non l’inverse.

C’est aussi une inversion de rapport qui fonde deux autres erreurs nietzschéennes. Elles ont été relevées par Thomas Mann dans son étude La philosophie de Nietzsche à la lumière de notre expérience. Je reproduis le passage concerné car il est lumineux :

« Autant que je peux voir, il y a deux erreurs qui ruinent la pensée de Nietzsche et lui sont funestes. La première est la méconnaissance totale et, il faut bien le dire, préméditée, du rapport de forces qui existe ici-bas entre l’instinct et l’intellect, comme si c’était ce dernier qui dominait dangereusement et qu’il soit urgent de venir au secours de l’instinct. Quand on songe à quel point la volonté, l’instinct, l’intérêt dominent et asservissent, chez la plupart des hommes, l’intellect, la raison et le sentiment du droit, il devient presque absurde de prétendre qu’on doive soumettre l’intellect à l’instinct. On ne peut s’expliquer cette idée qu’en ayant recours à l’histoire, en y voyant un engagement de la philosophie dans l’actuel, une réaction à la saturation rationaliste, mais qui exige aussitôt une réaction contraire. Comme s’il était nécessaire de défendre la vie contre l’esprit ! Comme s’il y avait le moindre danger que les choses terrestres prennent un cours trop « spirituel » ! La plus élémentaire générosité serait de s’en tenir protégé, à sauvegarder la faible flamme de la raison, de l’esprit et de la justice, plutôt que de combattre pour la force et la vie instinctive et de se complaire dans une exaltation dionysiaque de ses côtés « reniés » et du crime, dont nous avons subi de nos jours toute l’imbécillité. Nietzsche (et il a provoqué ainsi de grands malheurs) agit comme si la conscience était notre Méphistophélès, levant contre la vie le poing implacable du diable. Pour ma part, je ne vois rien de particulièrement diabolique dans l’idée (une vieille idée de mystique) que la vie pourrait être transcendée un jour par l’esprit humain, ce pourquoi il faudra d’ailleurs un bon, un infiniment bon moment. Le danger de voir la vie, sur notre astre, se transcender elle-même grâce au perfectionnement de la bombe atomique est réellement plus pressant. Mais cela aussi est invraisemblable. La vie a la vie dure, et l’humanité aussi.

La seconde erreur de Nietzsche gît dans le rapport tout à fait faux qu’il institue entre la vie et la morale en en faisant des contraires. La vérité est qu’elles se supposent mutuellement. L’éthique sert d’appui à la vie, et l’homme moral est un bon bourgeois de la vie, un peu ennuyeux peut-être, mais utile au premier chef. La véritable antinomie est celle de l’éthique et de l’esthétique. Ce n’est pas la morale, mais la beauté qui est liée à la mort, ainsi que l’ont chanté tant de poètes : comment Nietzsche l’ignorerait-il ? « Quand Socrate et Platon se mirent à parler de vérité et de justice, écrit-il quelque part, ils cessèrent d’être des Grecs pour devenir des Juifs, ou Dieu sait quoi ! » Eh bien ! grâce à leur moralité, les Juifs ne se sont-ils pas révélés de bons, de tenaces enfants de la vie ? Au côté de leur religion, avec leur foi en un dieu de justice, ils ont survécu aux siècles, tandis que le frivole petit peuple d’esthètes et d’artistes que furent les Grecs a bien vite disparu de la scène de l’histoire. »

Cependant toute erreur théorique, comme le fait aussi remarquer Thomas Mann ci-dessus, est susceptible d’engendrer des erreurs pratiques.

Erreur pratique de Nietzsche

Nietzsche se voulait distant de toute politique car celle-ci se limite à la mise en œuvre, au sein d’institutions, de valeurs dictées par ailleurs. Il n’ambitionnait que de s’occuper de la critique des valeurs en cours et de la création de nouvelles valeurs plus favorables, selon lui, à l’expansion vitale.

Cependant, en accord avec le vieil adage (« Si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique s’occupera de toi »), la politique s’est emparée de la philosophie de Nietzsche, évidemment sans rien y comprendre réellement, en adoptant à la lettre nombre de ses formules et en les utilisant comme slogans justificateurs. Je parle évidemment d’abord de l’antisémitisme et l’eugénisme auxquels adhéraient la sœur et le beau-frère de Nietzsche et, plus tard et plus généralement, du nazisme.

Nietzsche, c’est sûr, n’était ni antisémite, ni eugéniste et n’aurait certainement pas adhéré au nazisme ni à aucune idéologie justificatrice d’une quelconque dictature ou tyrannie. Mais comment n’a-t-il pas été conscient de la dérive de la mise en pratique potentielle d’affirmations telles que :

[Le christianisme a fait pendant des siècles obstacle à la naissance de cette énergie de la grandeur qui,] « par l’éducation ou l’anéantissement de milliers d’êtres déficients, élabore l’homme futur et ne succombe pas à la souffrance inouïe qu’elle crée » ;

« L’échelle des valeurs qui sert à juger aujourd’hui les diverses formes de la société est celle-là même selon laquelle la paix a plus de prix que la guerre ; mais ce jugement, absolument anti-biologique, est lui-même un monstre produit par la décadence de la vie… La vie est une conséquence de la guerre, la société elle-même un instrument de guerre » ;

« Renoncer à la guerre, c’est renoncer à la grande vie » ?

Hitler n’a pas manqué de se prévaloir de ces aphorismes !

Conclusion

« L’idéal moral n’a pas de plus dangereux rival que l’idéal de la plus grande force, de la vie la plus robuste, que l’on a aussi dénommé (au fond très justement, quoiqu’on en dise) l’idéal de la grandeur esthétique. C’est la barbarie portée à son plus haut point ; et, dans ces temps où la culture retourne à l’état sauvage, il a malheureusement conservé un très grand nombre d’adeptes, et précisément parmi les plus faibles. Cet idéal transforme l’homme en bête-esprit, mélange dont le charme brutal, exerce sur les faibles un attrait également brutal » (Novalis)

« Nietzsche n’est pas une nourriture, c’est un excitant » (Paul Valéry)

Le noyau générateur de la pensée de Nietzsche est sa vision du monde comme chaos de forces contradictoires. A partir de ce noyau et armé des autres caractéristiques de son essence, le type de penseur, ses aversions de la métaphysique et de la rationalité, etc., tout un système philosophique s’en est déduit de façon cohérente … jusqu’au délire dont nous avons souligné les erreurs et les dérives et que la citation de Novalis, qui ne pouvait connaître Nietzsche (il est mort en 1801), prédit de façon remarquable (la bête-esprit n’est autre que le surhomme nietzschéen). Mais que sa lecture est excitante !

Pourtant nombre d’analyses de Nietzsche brillent par leur pertinence. C’est, qu’en fait, sa « volonté de puissance » qu’il voit comme premier principe, n’est qu’un autre nom de l’ambition de domination spinoziste, qui est déjà elle-même une dérive de ce « conatus social » qu’est l’ambition de gloire, que l’on pourrait nommer de façon plus moderne, désir de reconnaissance. L’ambition de domination est un des facteurs principaux de désunion des forces. Et les analyses généalogiques nietzschéennes font effectivement l’histoire des formes que prirent cette ambition. En cela, elles restent tout-à-fait pertinentes … au sein du spinozisme, n’en déplaise au désir de reconnaissance démesuré de Nietzsche.

Jean-Pierre Vandeuren

2 comments

  1. Bonjour,
    Je ne trouve pas de page contact sur votre site me permettant de vous adresser un courriel. Aussi, je profite de cette page commentaire pour vous adresser ma requête.
    « Amoureux » de l’éthique de Spinoza et lecteur régulier de votre blog, j’ai écrit un manuscrit que j’aimerais vous soumettre et dont voici le prologue ( https://herve-dornier.blogspot.com/ ).
    Seriez-vous intéressé pour le lire? Auquel cas, voici mon adresse mail : herve.dornier@gmail.com
    Bien à vous

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