Spinoza lecteur d’Adam Smith (1/3)

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Motivation

D’Adam Smith, je ne connaissais que la reconnaissance que lui vouent les économistes en tant que père fondateur de leur discipline. Il y a quelque temps je suis tombé sur son livre Théorie des sentiments moraux. L’article qui suit en expose une lecture spinoziste.

Pour se mettre dans le bain

Les lecteurs qui ne se seraient que peu intéressés jusqu’ici à l’œuvre d’Adam Smith pourraient, avant d’aborder l’article qui suit, écouter le bref exposé (environ 18 minutes) à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=u84ZrkmV_8c

Introduction

Adam Smith (1723 – 1790) est un penseur des Lumières écossaises contemporain de Hutcheson qui fut son professeur et de David Hume qui fut son ami. Smith, à l’instar des encyclopédistes français, ambitionnait de rédiger des traités qui feraient la synthèse des connaissances dans la plupart des domaines explorés de son temps. Il ne parvint qu’à publier deux ouvrages : la Théorie des Sentiments Moraux (première édition en 1759), que nous abrégerons par TSM, et Recherches sur la nature et les causes de la Richesses des Nations (1776), dénoté RN. C’est ce dernier qui lui vaudra la postérité en tant que père fondateur de la discipline économique, tandis que le premier s’enfoncera dans un oubli relatif. C’est cependant de la confrontation des deux œuvres que naîtra l’idée d’une incohérence dans la démarche smithienne.

La TSM n’est pas un traité prescriptif ni normatif de morale, c’est une analyse du comportement moral des hommes. Il y s’agit de comprendre, non de prescrire, ni de juger. Smith s’y emploie, non à énoncer des lois, mais à appréhender des processus de ce comportement, non à déceler ce qu’il a de constant, mais ce qu’il a de spontané, instinctif, naturel, ni conscient, ni réfléchi. Pour ce faire, il part d’un principe premier qui fonde le lien social, la « sympathie », concept qu’il reprend du Traité de la Nature Humaine de David Hume (sur lequel on peut sérieusement soupçonner l’influence de l’Ethique de Spinoza : voir par exemple l’article de Wim Klever More about Hume’s debt about Spinoza, à l’adresse

 http://www.humesociety.org/hs/issues/v19n1/klever/klever-v19n1.pdf).

Or, le terme « sympathie » se révèle ambigu lors d’une lecture superficielle qui est tentée d’y entendre un sentiment, une « joie qu’accompagne l’idée d’un objet qui est cause de joie par accident », comme dirait Spinoza (Eth III, Définition Générale des Affects, 8), alors que chez Hume et Smith, il faut s’en tenir à son étymologie (du grec σ υ μ π α ́ θ ε ι α, composé de σ υ ́ ν « avec, ensemble » et du rad. π α θ- de π α ́ θ ο ς, pathe, passion). Il faut cependant concéder au lecteur superficiel que la frontière entre les deux acceptions est très poreuse et que le texte même du TSM la franchit sans arrêt. Quoiqu’il en soit, notre lecteur identifiera sympathie avec bienveillance, d’autant plus encouragé dans cette voie que, très érudit en général, il se souvient que l’autre influence de Smith est Hutcheson qui prônait la bienveillance pure et désintéressée comme l’unique vertu.

Par ailleurs, la RN s’offre aussi à une lecture superficielle (ou tendancieuse). En effet, la RN semble faire de l’intérêt propre de l’individu, et non de sa bienveillance, le principe premier du lien social : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur intérêt propre ». Cette lecture fait de Smith un disciple de Bernard Mandeville dont La Fable des Abeilles, publiée en 1714, soutient que  le vice, qui conduit à la recherche de richesses et de puissance, produit involontairement de la vertu parce qu’en libérant les appétits, il apporte une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société. Les vices privés feraient les vertus publiques : « Soyez aussi avides, égoïstes, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens ».

C’est ainsi que deux lectures superficielles conduisent à une fausse contradiction au sein d’une vision du monde qui, en fait, est parfaitement cohérente et entièrement basée sur la « sympathie », à condition de comprendre exclusivement ce terme en son sens étymologique. C’est cette fausse contradiction qui est énoncée sous le fameux (faux) « Problème d’Adam Smith ». Pourtant, déjà dans le TSM, dans un chapitre intitulé Des Systèmes licencieux, où il critique sévèrement Hobbes et Mandeville, Smith mettait en garde le lecteur contre le fait de prendre l’amour de soi (self-love) comme principe premier de nos sentiments : « Tout ce système de la nature humaine qui déduit de l’amour de soi nos sentiments et nos affections, qui a fait tant de bruit dans le monde, mais qu’on n’a jamais, que je sache, pleinement et clairement développé, me semble donc être le résultat de quelque appréhension confuse et erronée du système de la sympathie. » (TSM, p. 702 (dorénavant nous mentionnerons la pagination de la TSM publiée dans la Petite Bibliothèque de Payot, collection rivages, n°859)).

Mais, nous l’avons signalé plus avant, le texte même de la TSM incline à la confusion entre sympathie et bienveillance et conduit à l’idée de contradiction au sein de la pensée smithienne. Pour se convaincre de cette confusion il suffit de lire les toutes premières phrases de la TSM : «Quelque degré d’égoïsme qu’on puisse supposer à l’homme, il y a évidemment dans sa nature un principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu’il n’en retire que le plaisir d’en être témoin. C’est ce principe qui produit la pitié ou la compassion, qui est l’émotion que nous éprouvons pour les infortunes des autres, … » (TSM, p. 43). Déjà le « principe », qui n’est pas explicité ici, y est associé à un sentiment de bienveillance, la pitié. Il faut attendre quelques pages, pour qu’apparaisse subrepticement  la sympathie et sa définition : « on se sert des mots de pitié et de compassion pour exprimer le sentiment que les peines des autres nous font éprouver : quoique celui de sympathie fût peut-être originellement borné à cette signification, cependant on peut, sans trop d’impropriétés, l’employer pour exprimer la faculté de partager les passions des autres quelles qu’elles soient » (TSM, p. 47).

Un lecteur (attentif) de l’Ethique aura été d’emblée frappé par la ressemblance entre cette définition de la « sympathie » et l’«imitation des affects » introduite par Eth III, 27 : « Du fait que nous imaginons un objet semblable à nous et pour lequel nous n’éprouvons aucun affect, est quant à lui affecté d’un certain affect, nous sommes par-là même affectés d’un affect semblable ».

Une lecture de la TSM et de son lien avec la RN nous semble dès lors pouvoir être éclairée par un appel aux notions beaucoup plus précises de l’Ethique. C’est ce que cet article ambitionne de faire.

Cadre commun à l’Ethique et la TSM : une anthropologie relationnelle

Spinoza part d’une ontologie (Eth I) et en déduit une « anthropologie » (Eth II)  et une psychologie (Eth III). Le Conatus, par exemple, est déduit de la puissance de l’Être, c’est un transfert immanent d’une partie de la puissance divine à l’un de ses modes finis. Nous avons déjà utilisé le concept d’ontologie relationnelle afin de comparer les visions du monde spinoziste et nietzschéenne (voir Nietzsche : une lecture ontologique (10/10)). Ce concept doit être restreint lorsque l’on compare Spinoza à Smith.

Smith fait partie du courant de pensée empiriste moderne qui débute avec Francis Bacon (1561 – 1626) et dont David Hume est l’un des plus célèbres représentants. Un empiriste postule que toute connaissance provient principalement de l’expérience, qu’elle se fonde sur l’accumulation d’observations et de faits mesurables, dont on peut extraire des lois générales par un raisonnement inductif (dit aussi synthétique), allant donc du concret à l’abstrait. C’est exactement comme cela que procèdent les deux ouvrages de Smith. Cette position implique alors évidemment le non recours à tout concept spéculatif ne pouvant être saisi par les sens, en particulier à ceux de métaphysique et d’ontologie. Il n’y a pas d’ontologie dans les développements de Smith.

Mais Smith observe et se rend compte que la société « précède » l’individu, ou plus exactement que c’est la relation qui forme cet individu. Dans son cas, on peut parler d’une anthropologie relationnelle. Une telle anthropologie relationnelle ou sociale se trouve incluse dans l’ontologie relationnelle spinoziste et on peut la faire débuter à  l’imitation des affects prouvée dans Eth III, 27, imitation qui joue le rôle de « conatus social », de principe premier du lien social.

Avant de poursuivre, il nous faut expliciter comment Smith décrit l’individu, la société et les relations entre individus dans la société.

Jean-Pierre Vandeuren

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