Spinoza lecteur d’Adam Smith (2/3)

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Présupposé : un individu ontologiquement séparé des autres

Souvent les affirmations contiennent des présupposés cachés, même à son auteur. C’est ainsi que malgré sa position résolument empirique, Smith ne peut s’empêcher d’émettre des hypothèses spéculatives qui se glissent sournoisement sous le couvert d’évidences vécues.

C’est le cas d’une conception résolument solipsiste de l’homme qui apparaît au tout début de l’œuvre (p. 44) : « Aucune expérience immédiate ne nous apprenant ce que les autres hommes sentent, nous ne pouvons-nous faire d’idée de la manière dont ils sont affectés, qu’en concevant ce que nous sentons nous-mêmes dans la situation où ils se trouvent. Qu’un de nos frères soit sur la roue, nos sens ne nous instruiront jamais de ce qu’il souffre, tant que nous serons à notre aise. Nos sens ne peuvent jamais nous mener au-delà de notre propre personne : … ».

Comme le souligne Jean-Pierre Dupuy dans son introduction à la TSM : « Le sujet smithien est irrémédiablement enfermé dans sa sensibilité propre » (p. 13).

Mais alors la question se pose de savoir comment il est possible pour un tel individu d’avoir une idée des affects des autres et de pouvoir communiquer les siens, soit, tout simplement de vivre avec les autres.

Cette possibilité lui est offerte par la faculté de sympathie. Nous allons y revenir.

Une société du spectacle

« Les théories du sens moral sont congénitalement des théories esthétiques et situent d’emblée l’action comme objet d’un spectacle » (L. Jaffro)

En société, l’individu vit constamment sous le regard des autres. Il y est un acteur dont les sentiments et les actes sont tout le temps offerts en spectacle aux autres. Mais simultanément, il est aussi le spectateur des  sentiments et des actes d’autrui. Pour citer à nouveau Dupuy : « La société est un système d’acteurs et de spectateurs, clos sur lui-même parce que tout acteur est aussi spectateur et réciproquement » (p. 19).

Que l’individu smithien soit enfermé dans sa propre sensibilité implique aussi que sa propre satisfaction personnelle (son « amour de soi ») soit nécessairement privilégiée par rapport à celle des autres, que les actes égoïstes prennent toujours le pas sur les actions altruistes. Or, ce n’est pas toujours le cas. Comment cela est-il possible ? C’est ici qu’intervient le « spectateur impartial ».

Le spectacle social permanent réintègre la clôture individuelle en y modelant un « spectateur impartial », sorte de juge extérieur internalisé. Ce spectateur impartial est une notion spécifiquement smithienne. Il apparaît pour la première fois, sans définition, à la page 178 : « Mais ces passions, comme toutes les autres passions de la nature humaine, ne nous apparaissent convenables et ne sont approuvées, que lorsque tout spectateur impartial, tout témoin indifférent, sympathise entièrement avec elles ». C’est une notion importante puisqu’elle intervient à pas moins de 90 reprises dans l’ouvrage. En fait, c’est ce juge intérieur qui permet de concilier intérêts égoïstes et œuvres altruistes : « Comment se fait-il que les principes de notre action soient souvent si généreux et nobles, tandis que nos affections passives sont presque toujours si sordides et égoïstes ? » (p. 313). « C’est un pouvoir plus fort, un motif plus puissant [que la bienveillance] [pour contrecarrer les plus vifs mouvements de l’amour de soi], qui s’exerce dans ces occasions : c’est la raison, le principe, la conscience, l’habitant de notre cœur, l’homme intérieur qui est le juge et l’arbitre suprême de notre conduite » (p. 313).

Comment se forme ce spectateur intérieur (« the man within », par opposition au spectateur réel qu’est autrui, « the man without ») ? Par l’intériorisation d’un processus que Dupuy nomme « sympathie active » ou « redoublement de l’opérateur de sympathie » (p. 15), « le plaisir d’une mutuelle sympathie » (titre du chapitre 2 de la première section, p. 53). Nous verrons que ce processus obscur n’est rien d’autre que l’ambition de gloire spinozienne, affect que nous nommons en terme plus moderne, « désir de reconnaissance » ou « désir de considération ».

La relation entre les individus

L’individu, même ontologiquement clos sur lui-même, a besoin des autres pour vivre et se développer. Et, réciproquement, les autres ont besoin de lui pour les mêmes raisons. La relation entre les individus est une relation d’échange, de sentiments dans la TSM, de biens matériels dans la RN. L’homme est fondamentalement un être d’échange.

Tout est à présent en place pour expliciter la vision du monde, le système d’Adam Smith.

Le système clos d’Adam Smith explicité au travers des lunettes spinoziennes

Les deux lentilles de Spinoza

Il nous suffira de deux notions de l’Ethique pour obtenir une vue synthétique complète du système smithien : l’imitation des affects introduite par Eth III, 27 et l’ambition formulée dans Eth III, 29.

Eth III, 27 : Du fait que nous imaginons, qu’un objet semblable à nous et pour lequel nous n’éprouvons aucun affect, est quant à lui affecté d’un certain affect, nous sommes par-là même affectés d’un affect semblable. (Je souligne)

A la fin de la démonstration de cette proposition, Spinoza ajoute : « Mais si nous haïssons cette chose semblable à nous, nous serons alors affectés (par la proposition 23), non pas d’un affect semblable, mais d’un affect contraire ».

Insistons sur le fait que l’imitation des affects n’est pas elle-même un affect, c’est un mouvement spontané de substitution dont le ressort est l’imagination. L’imagination simule des affections que l’imitation transforme en affects. Par exemple, lorsqu’elle concerne la tristesse, l’imitation engendre la commisération et la bienveillance (Eth III, 27, Scolie et Corollaire 3, Scolie) ; lorsqu’elle concerne le désir, elle produit l’émulation (Eth III, 27, Scolie).

L’imitation des affects rend possible l’échange des sentiments entre individus et est donc le processus sans lequel aucune socialisation ne serait envisageable.

Eth III, 29 : Nous nous efforcerons aussi d’accomplir tout ce que nous imaginons être considéré avec joie par les hommes, et au contraire nous répugnerons à accomplir ce que nous imaginons être tenu en aversion par les hommes.

« Cet effort pour accomplir des actions, et nous en abstenir afin seulement de plaire, s’appelle ambition, … » (Eth III, 29, Scolie).

De façon plus moderne, nous pouvons appeler « désir de reconnaissance » cette ambition.

Cet effort, cette tendance, ce désir présent en chaque homme est le véritable ciment social.

Il faut encore noter que l’ambition, le désir de reconnaissance, est une conséquence directe de l’imitation des sentiments car « Du fait que nous imaginons que les hommes aiment ou détestent quelque objet, nous l’aimerons ou le haïrons (par la proposition 27) ; c’est-à-dire que (par le Scolie de la proposition 13), par ce fait même, nous nous réjouirons ou nous nous attristerons de la présence de cet objet ; et ainsi, (par la proposition précédente) nous nous efforcerons d’accomplir tout ce que nous imaginons être aimé ou considéré avec joie par les hommes » (Eth III, 29, Démonstration).

La sympathie smithienne n’est autre que l’imitation des affects spinozienne

La sympathie smithienne est définie à la page 47 : « la faculté de partager les passions des autres quelles qu’elles soient ».

Les pages qui précèdent cette définition montrent c’est notre imagination qui nous permet de nous mettre à la place d’autrui afin d’éprouver des sentiments analogues aux siennes. Par exemple, on lit à la page 45 : « Que telle est la source de ce que nous éprouvons de semblable aux souffrances des autres, que c’est en nous mettant, par l’imagination, à leur place, que nous pouvons concevoir ce qu’ils sentent et en être affectés, c’est là ce que l’on pourrait démontrer par bien des observations banales, si le fait n’était pas suffisamment évident par lui-même ».

Remarquez au passage la différence d’exposition entre Smith et Spinoza. Smith montre là où Spinoza démontre.

Quoiqu’il en soit, il est évident que la sympathie dans la TSM coïncide avec l’imitation des affects de l’Ethique, chacun étant un mouvement spontané de création de sentiments au départ de l’imagination.

Cependant, la précision de la définition de Spinoza permet d’éviter les errements de Smith. Car celui-ci est bien obligé de constater des failles dans l’universalisation de son principe. On lit, par exemple à la page 47 : « Cet effet n’a pas lieu cependant de manière universelle, ni par rapport à toutes les passions : il y en a quelques-unes dont les signes, loin d’exciter en nous aucune sympathie, avant que nous soyons informés de la cause qui les fait naître, nous inspirent du dégoût et de l’opposition ». C’est que l’imitation des affects repose sur deux hypothèses pour être applicable universellement et pour toutes les passions : la similitude et l’absence de sentiments préalables. Ainsi, un sourire tout en douceur d’une personne inconnue éveillera immanquablement en nous un sentiment de joie douce, tandis que provenant d’une personne détestée, ce sourire nous rebutera. Observez aussi en passant combien, au sein même de cet écrit, la sympathie est une notion ambiguë : le mouvement qu’elle est censée être y semble  coïncider avec le sentiment de sympathie.

Jean-Pierre Vandeuren

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