Spinoza lecteur d’Adam Smith (3/3)

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Le désir de sympathie réciproque smithien n’est autre que l’ambition spinozienne

Smith constate que le principal plaisir de l’existence est l’accord des sentiments avec autrui, ce qui revient à en rechercher la sympathie vis-à-vis de nos passions. Or « Approuver ou désapprouver les passions des autres, et trouver qu’elles conviennent ou non à leur objet, est donc pour nous la même chose que d’observer que nous sympathisons ou ne sympathisons pas entièrement avec elles » (p. 59). Pour obtenir la sympathie d’autrui vis-à-vis de nos propres sentiments, il faut donc s’efforcer d’accomplir tout ce que nous imaginons que les autres considèrent avec joie et fuir tout ce que nous imaginons qu’ils tiennent en aversion, ce qui est l’exacte définition de l’ambition spinozienne !

L’amour de soi (self-love) est façonné chez Smith par la sympathie

L’origine de toutes les passions, pour Smith, est l’amour de soi : « Tout homme est, sans doute, d’abord recommandé à la nature par ses propres soins ; et comme il est plus capable que tout autre de prendre soin de lui-même, il est juste et approprié qu’il en soit ainsi. Aussi chacun de nous est bien plus profondément intéressé à tout ce qui peut le toucher immédiatement qu’à ce qui touche autrui » (p. 206). Ceci semble contredire la primauté de la sympathie. Il n’en n’est rien car c’est elle qui, en dernier ressort, façonne l’amour de soi. Pour le comprendre, le plus simple est d’encore faire un détour par Spinoza.

En termes spinoziste, qu’est-ce que l’amour de soi ? L’amour est « la joie qu’accompagne l’idée (souvent confuse, donc l’imagination) d’une cause (extérieure ou non) ». Si la cause est soi-même, l’amour de soi est alors la joie accompagnée de l’imagination de soi-même en tant que cause puissante d’action, ce qui est la définition de la satisfaction de soi. Mais la satisfaction de soi dépend in fine de ce que nous imaginons augmenter notre joie. Or, nous l’avons vu, pour Smith, la plus grande joie se trouve dans la reconnaissance des autres. Nous serons satisfaits de nous lorsque nous serons reconnus, approuvés par les autres. L’amour de soi est bien, toujours chez Smith, une conséquence de la satisfaction du désir de reconnaissance qui est, lui, une conséquence de l’imitation des affects ou, dans le vocabulaire smithien, de la sympathie. Comme le dit joliment Dupuy, « la sympathie est bien, chez Smith, le principe morphogénétique » (p. 25).

Nous avons vu plus haut que le célèbre « problème d’Adam Smith », celui d’une incohérence dans la pensée de Smith, était né de l’idée que, dans la TSM, le principe premier sur lequel repose le lien social, est la sympathie (ce que nous venons de corroborer), lors que dans la RN, il semble être l’intérêt égoïste (self-interest), que nous pourrions définir comme « l’amour de soi ET de toutes choses pour soi », qui n’est rien d’autre que l’amour-propre.

Or, il se fait que, chez Smith, l’amour-propre est aussi une conséquence de la sympathie. Si nous prouvons cette assertion, nous aurons aussi montré qu’il n’y a pas de « problème d’Adam Smith » puisque l’amour-propre est alors, lui aussi, mis en forme par la sympathie, qui est alors bien le principe premier du lien social dans les deux ouvrages de Smith.

L’ amour-propre (self-interest) est façonné chez Smith par la sympathie

L’amour-propre se distingue formellement de l’amour de soi en ce qu’il ramène toutes choses à soi, et notamment, d’ailleurs principalement, l’opinion des autres. C’est la distinction rousseauiste, reprise par Maine de Biran : «… l’amour de soi qui n’est que l’instinct vital, diffère de l’amour-propre qui tient à des idées acquises, à des comparaisons qui s’établissent entre nous et les autres. L’amour-propre est une extension de l’amour de soi et peut lui servir de supplément. On s’aime dans les autres quand on ne peut plus s’aimer en soi-même d’une manière directe et immédiate. L’on revient ainsi à s’aimer médiatement, c’est-à-dire que nous (nous) rendons l’affection que des êtres chéris nous témoignent et que nous n’aurions pas sans eux» (Journal, 1823, p. 384).

De là suivent d’autres acceptions de l’amour-propre :

Forme que prend l’amour de soi lorsque dans la recherche d’un bien personnel apparaît le souci de sa bonne réputation dans le groupe social auquel on appartient ;

Tendance immodérée à rechercher les prévenances, les louanges, les honneurs ou la popularité ;

Tendance plus ou moins consciente à exagérer sa valeur ou son mérite personnel, généralement au détriment de celui d’autrui.

Le terme d’amour-propre n’apparaît pas chez Spinoza. Quel est l’affect qui lui correspond le mieux dans l’Ethique ? Il y en en fait deux qui sont d’ailleurs très liés : l’ambition et l’orgueil. (« … Or, cet appétit, quand il n’est pas conduit par la raison, est un affect passif qui s’appelle ambition et ne diffère pas beaucoup de l’orgueil … » (Eth IV, 4, Scolie).

Ainsi l’amour-propre est aussi une conséquence de l’ambition, du désir (immodéré) de reconnaissance, lui-même conséquence de la sympathie qui reste l’unique principe premier du lien social. Il n’y a pas d’incohérence entre les deux ouvrages de Smith.

D’ailleurs, cette conséquence se trouve énoncée explicitement dans la TSM aux pages 136 à 138, dont nous donnons les extraits suivants :

« Quel est l’objet, en effet, de tous les travaux et de toute l’agitation du monde ? Quel est le but de l’avarice, de la poursuite des richesses, du pouvoir, des distinctions ? Est-ce de subvenir aux besoins de la nature ? Le salaire du moindre laboureur peut y suffire ».

« D’où vient cette émulation que l’on rencontre parmi tous les rangs de l’humanité, et quels avantages croit-on tirer de cette grande affaire de l’existence qu’on appelle améliorer sa condition ? Être observé, être remarqué avec sympathie, avec satisfaction, avec approbation, voilà tous les avantages que nous en attendons. C’est la vanité, et non l’aisance ou le plaisir, qui est notre but : or la vanité est toujours fondée sur l’idée que nous sommes l’objet de l’attention et de l’approbation des autres. Le riche se fait gloire de ses richesses, parce qu’il sent qu’elles attirent naturellement sur lui l’attention du monde, et que les hommes sont disposés à l’accompagner dans toutes les émotions agréables que lui inspirent si aisément les avantages de sa situation » (C’est Smith qui souligne).

« […], le sentiment de n’être point remarqué anéantit nécessairement les plus douces espérances, et frustre le désir le plus ardent, que la nature ait placé dans notre cœur ».

Le « spectateur impartial » (the « man within ») est façonné par la sympathie

Comment se forment les règles morales qui permettent la vie en société ?

« C’est ainsi que se forment les règles générales de la morale. Elles sont fondées, en dernier ressort, sur l’expérience de ce que nos facultés morales, notre sentiment naturel du mérite et de la convenance, nous ont fait approuver ou désapprouver dans une suite de circonstances particulières. Nous n’approuvons originellement ni ne condamnons aucune action, parce qu’en l’examinant elle paraît conforme ou opposée à telle règle générale : la règle, au contraire, se forme en reconnaissant, par l’expérience, que toutes les actions d’une certaine nature, ou accompagnées de certaines circonstances, sont approuvées ou désapprouvées» (p. 357).

Ainsi, à l’origine, l’individu ne connaît aucune règle de conduite morale. Ses expériences de vie vont l’amener à reconnaître les actes qui plaisent ou déplaisent à ses concitoyens et qui, par conséquent, sont dignes d’éloge ou de blâme. Petit à petit, il va intégrer intérieurement ces expériences sous forme de règles morales. Le « juge impartial » n’est rien d’autre que cet ensemble de règles morales dictées par le désir de reconnaissance et intériorisées (the « man within ») :

« La juridiction dont relève l’homme extérieur (the « man without ») est entièrement fondée sur le désir de la louange et sur l’aversion pour le blâme effectifs. Celle dont relève l’homme intérieur (the « man within ») est entièrement fondée sur le désir d’être digne de louange, et sur la crainte de mériter le blâme : sur le désir de posséder ces qualités, et d’accomplir ces actions que nous aimons et admirons dans les autres, sur la crainte de posséder ces défauts, et d’accomplir ces actions que nous haïssons et méprisons dans les autres » (p. 301).

Ainsi, ce fameux « juge impartial » est bien façonné par le désir de reconnaissance (en termes smithiens, le désir de sympathie réciproque), donc, en dernière instance, par l’imitation des affects (en termes smithiens, la sympathie).

Ce juge impartial s’apparente au Surmoi, lieu des interdits parentaux et sociaux, dans la seconde topique de Freud (Ça – Moi – Surmoi), mais dans une topique où le Moi serait entièrement déterminé par le Surmoi et disparaîtrait donc de la scène.

La morale de Smith

Une morale est définie par ce qu’elle considère comme vertu et, son contraire, le vice. Conséquence directe de son anthropologie relationnelle basée sur les principes de la sympathie et du désir de sympathie réciproque, Smith énonce à la page 273 :

« Être aimable et méritant, ou, en d’autres termes, être digne d’amour et de récompense, est le principal caractère de la vertu, comme être odieux et punissable l’est du vice. Mais ces caractères ont tous un rapport immédiat aux jugements des autres. On ne dit point que la vertu est aimable parce qu’elle est l’objet de son propre amour ou de sa propre reconnaissance, mais parce qu’elle excite ces sentiments dans les autres hommes. La conscience qu’elle a d’être l’objet d’une considération si favorable, est la source de cette paix intérieure et de cette satisfaction de soi qui l’accompagnent naturellement, de même que le soupçon du contraire donne lieu aux tourments du vice. Quel plus grand bonheur que d’être aimé, et de savoir que nous méritons de l’être ! Quelle plus grande misère que d’être haï, et de savoir que nous méritons la haine ».

La morale de Smith est totalement conforme à l’étymologie du terme : il est en effet emprunté au latin moralis, « relatif aux mœurs ».

Cette morale conduit à un curieux renversement du premier commandement moral chrétien que Smith traduit par un chiasme : «De même que la première loi du christianisme nous commande d’aimer les autres comme nous-mêmes, de même le grand précepte de la nature est de ne nous aimer que comme notre prochain est capable de nous aimer » (p. 76). Il s’agit à nouveau d’une conséquence directe de l’effacement de l’individu au sein d’une anthropologie entièrement relationnelle.

Conclusion

La vulgate néolibérale, se basant sur une lecture partiale et partielle de l’œuvre d’Adam Smith, embrigade celui-ci dans son idéologie en nous le présentant comme le  thuriféraire de l’individu premier et autonome guidé principalement par la satisfaction de ses intérêts personnels. Il est vrai que le début de la RN semble aller dans ce sens et que les quelques 750 pages touffues de la TSM ne permettent pas facilement de dégager l’essence de la vision du monde smithienne.

Heureusement, l’Ethique de Spinoza nous procure une grille de lecture éclairante de tout ce qui se rapporte à la nature humaine. Grâce à elle, nous avons pu déterminer que Smith restreint l’anthropologie à son aspect relationnel et que tous ses raisonnements et toutes ses déductions ne reposent que sur deux principes, celui de la sympathie, qui s’identifie à l’imitation des affects et qui, chez Spinoza, se déduit de l’anthropologie générale qu’il développe dans la seconde partie de l’Ethique, et du désir de sympathie réciproque, qui s’identifie avec l’ambition spinozienne, dénommé de façon plus moderne, désir de reconnaissance ou désir de considération, et qui est une conséquence de l’imitation des affects.

Cette restriction de l’anthropologie chez Smith a de nombreuses conséquences :

  • Dans le monde smithien, tout au contraire de l’affirmation néolibérale, l’individu, loin d’être autonome, est entièrement façonné par la société. C’est un monde triste et totalement conformiste où l’individualité est effacée ;
  • Il y a de nombreuses sociétés différentes et donc de nombreuses morales différentes. La morale smithienne est particulariste et non catholique ;
  • D’ailleurs la théorie smithienne ne permet de rendre compte ni de l’existence des différences de société ni de leurs évolutions ;
  • La morale smithienne ne permet aucune éthique au sens de recherche d’un « salut » individuel, que ce salut soit « transcendant », à l’instar du salut chrétien, ou immanent, comme le salut spinozien ;
  • En définitive, Smith se révèle trop peu empiriste et trop spéculatif puisque l’expérience de tout un chacun regorge d’exemples d’individus dont l’amour de soi est loin d’être façonné par la société dans laquelle ils vivent. La sympathie, bien qu’étant une « notion commune » à tous les individus humains, est soumise à des hypothèses d’applicabilité, qui sont l’imagination de la similitude et l’absence d’affects préalables. Le désir de sympathie réciproque est dès lors soumis aux mêmes hypothèses. Par exemple, comment le système de Smith peut-il expliquer l’existence des mentalités et des comportements racistes grâce à un principe de sympathie supposé universel dans une société imprégnée d’une morale chrétienne qui repose implicitement sur l’égalité de tous les êtres humains ?

Reste une œuvre, tant philosophique (TSM) qu’économique (RN) qui fourmille d’exemples et d’analyses profondément pertinentes lorsqu’on les reconsidère sous un angle anthropologique élargi.

Jean-Pierre Vandeuren

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