Réflexions spinozistes sur la question juive : mythes contre mythe(5/5)

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La Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme : la persistance du mythe chrétien antijudaïque et l’arrivée du mythe protestant

Ni la Renaissance ni la Réforme ne parvinrent à modifier l’image et la condition dégradées des juifs d’Europe. Le développement de l’imprimerie en Europe contribua puissamment à la propagande des stéréotypes antijuifs. Un humaniste comme Érasme ne leur appliqua guère ses principes de tolérance.

Dépité qu’ils n’aient pas adhéré à sa nouvelle doctrine (son nouveau mythe religieux), Luther publia en 1543 trois pamphlets  (À Propos des juifs et de leurs mensonges), qui non seulement reprenaient les calomnies médiévales, mais appelaient ouvertement à la violence contre les juifs, à brûler leurs synagogues et à les bannir. En raison du rejet par Luther de la doctrine de la transsubstantiation – qui affirme la présence réelle du Christ dans l’eucharistie –, les calomnies de meurtre rituel et de profanation d’hostie tendirent en revanche à disparaître dans le monde protestant européen.

De son côté, la Contre-Réforme, en raison de son retour à l’orthodoxie doctrinale catholique, réaffirma avec vigueur son hostilité aux juifs « infidèles » (les Juifs « perfides », c’est-à-dire in-fidèles) et « meurtriers » du Christ. Cette période correspond à l’apparition des ghettos, conséquence de lois contraignant les juifs à habiter dans un quartier unique et fermé, et mesure qui contribua à les marginaliser davantage. Le premier d’entre eux fut implanté à Venise en 1516.

Les Lumières : le mythe de la raison libératrice et de l’universalisme ne pouvait que combattre le judaïsme

De façon générale les philosophes des Lumières, opposés à l’obscurantisme des religions ne pouvaient qu’être hostiles au judaïsme tout autant qu’au christianisme et à l’islamisme. Cependant, la plupart d’entre eux plaideront pour la tolérance envers les Juifs.

Parmi ces philosophes, Rousseau se démarque par une certaine admiration envers le peuple juif, admiration que l’on sent poindre dans le texte suivant retrouvé parmi des brouillons non publiés :

« Un spectacle étonnant et vraiment unique est de voir un peuple expatrié n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans, un peuple altéré, chargé, mêlé d’étrangers depuis plus de temps encore, n’ayant plus peut-être un seul rejeton des premières races, un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses coutumes, ses lois, ses mœurs, son amour patriotique et sa première union sociale quand tous les liens en paraissent rompus. Les Juifs nous donnent cet étonnant spectacle, les lois de Solon, de Numa, de Lycurgue sont mortes, celles de Moïse bien plus antiques vivent toujours. Athènes, Sparte, Rome ont péri et n’ont plus laissé d’enfants sur la terre. Sion détruite n’a point perdu les siens, ils se conservent, ils multiplient, s’étendent par tout le monde et se reconnaissent toujours, ils se mêlent chez tous les peuples et ne s’y confondent jamais ; ils n’ont plus de chefs et sont toujours peuple, ils n’ont plus de patrie et sont toujours citoyens.

Quelle doit être la force d’une législation capable d’opérer de pareils prodiges, capable de braver les conquêtes, les dispersions, les révolutions, les siècles, capable de survivre aux coutumes, aux lois, à l’empire de toutes les nations, qui promet enfin par les épreuves qu’elle a soutenues de les soutenir toutes, de vaincre les vicissitudes des choses humaines et de durer autant que le monde ? »

A cette dernière interrogation, cet article répond : cette force est celle du mythe religieux.

Du 19e siècle à nos jours : le mythe chrétien, le mythe de la conspiration juive et le mythe aryen unis contre le judaïsme ; les Juifs bouc-émissaires

On l’a vu, la haine et le rejet du peuple juif trouvent leur origine dans l’Antiquité païenne, non pas tellement dans la différence de leur mythe religieux par rapport à ceux des autres peuples, mais principalement du fait de leur croyance en leur élection divine exclusive et, en conséquence, de leur propre rejet des autres peuples. Dès lors, les Juifs ostracisés deviendront la cible toute désignée pour devenir les boucs émissaires des autres peuples, surtout lorsque ceux-ci traverseront des périodes difficiles car c’est en ces moments, dans leur désarroi, dans leur recherche désespérée des causes de leur malheur, qu’ils sont sensibles à tous les secours possibles, même les plus délirants. Relisons le début du TTP :

« Si les hommes étaient capables de gouverner toute la conduite de leur vie par un dessein réglé, si la fortune leur était toujours favorable, leur âme serait libre de toute superstition. Mais comme ils sont souvent placés dans un si fâcheux état qu’ils ne peuvent prendre aucune résolution raisonnable, comme ils flottent presque toujours misérablement entre l’espérance et la crainte, pour des biens incertains qu’ils ne savent pas désirer avec mesure, leur esprit s’ouvre alors à la plus extrême crédulité ; il chancelle dans l’incertitude ; la moindre impulsion le jette en mille sens divers, et les agitations de l’espérance et de la crainte ajoutent encore à son inconstance. Du reste, observez-le en d’autres rencontres, vous le trouverez confiant dans l’avenir, plein de jactance et d’orgueil. Ce sont là des faits que personne n’ignore, je suppose, bien que la plupart des hommes, à mon avis, vivent dans l’ignorance d’eux-mêmes ; personne, je le répète, n’a pu voir les hommes sans remarquer que lorsqu’ils sont dans la prospérité, presque tous se targuent, si ignorants qu’ils puissent être, d’une telle sagesse qu’ils tiendraient à injure de recevoir un conseil. Le jour de l’adversité vient-il les surprendre, ils ne savent plus quel parti choisir : on les voit mendier du premier venu un conseil, et si inepte, si absurde, si frivole qu’on l’imagine, ils le suivent aveuglément. »

Et, bien sûr, certains, afin d’asseoir leur pouvoir et assurer leurs ambitions, ne manqueront pas de saisir l’occasion et de fournir aux peuples leur version des causes des malheurs qui frappent ceux-ci. Et quelle meilleure cause que celle de coupables d’actions dirigées contre la divinité en place ou contre la prospérité économique ou, enfin, contre la Nation elle-même ? Et comment insinuer subtilement cette désignation de culpabilité à la foule ignorante et passionnée sinon en créant des mythes, soit religieux, soit socio-économiques, soit pseudo-scientifiques ?

Le 19e siècle, théâtre de nombreux bouleversements politiques et économiques, verra le rapprochement de ces trois types de mythe dirigés contre les Juifs et signera l’acte de naissance de l’antijudaïsme moderne.

Le mythe chrétien du peuple déicide.

Nous avons vu que ce mythe remonte à l’Antiquité chrétienne où il servit d’arme de combat théologique de la secte chrétienne contre celle des pharisiens, la secte juive orthodoxe.  Tout au long de l’histoire occidentale, il fut utilisé pour stigmatiser les communautés juives. Remarquons que ce ne sera que le 16 mars 1998, dans un texte intitulé Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah, que le Vatican condamnera « les interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament relatives au peuple juif et à sa culpabilité » qui ont nourri l’hostilité à son endroit mais niera le lien direct entre l’antijudaïsme chrétien et l’antijudaïsme nazi.

Dans la première moitié du 19e siècle, l’antijudaïsme hérité du mythe chrétien se politisa en se réduisant peu à peu à la droite monarchiste antilibérale et à sa clientèle paysanne, opposées au capitalisme industriel et financier. Dans l’imagerie populaire et rurale correspondant à ce courant, le juif est l’agent de la Révolution, le persécuteur du clergé, le fossoyeur de la religion et de la civilisation chrétienne.

Le mythe socio-économique du « complot juif »

Nous avons vu que durant le Moyen-Âge, les communautés juives, interdites d’accès à de nombreuses professions, se spécialisèrent souvent dans le prêt d’argent (l’« usure »), activité interdite aux chrétiens. C’est ainsi que se formèrent d’immenses fortunes juives, dont la plus emblématique est certainement celle des Rothschild. Or le 19e siècle connut la révolution industrielle, fruit du capitalisme financier et cause de l’exploitation de la classe ouvrière. L’amalgame mythique entre capitalistes et Juifs ne manqua pas d’être rapidement effectué fournissant une nouvelle source d’antijudaïsme. Les Juifs furent imaginés comme les plus gros détenteurs des capitaux et, l’argent étant le « nerf de la guerre », comme les véritables « marionnettistes » du monde, ses dirigeants occultes, complotant dans l’ombre, fomentant les guerres entre les peuples, pour, in fine, les asservir et que le peuple juif domine la terre entière. Le mythe du « complot juif » débutait une carrière prometteuse qui trouverait son apogée dans son utilisation nazie.

Ce mythe fut aussi favorisé par l’appui d’un autre mythe, le faux connu sous le nom de Protocoles des Sages de Sion :

« Ouvrage de la fin du XIXe siècle, les Protocoles constituent un faux antisémite et font état d’une prétendue conférence des leaders du judaïsme mondial complotant de s’emparer des leviers de commande de l’univers, sous le couvert de la démocratie. Œuvre d’une créature de la police secrète russe, les Protocoles s’inspirent d’un pamphlet hostile à Napoléon III, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu ou la Politique au XIXe siècle. Publié en Russie en 1905, l’ouvrage n’obtint une audience étendue qu’après la Première Guerre mondiale, grâce à l’action des Russes blancs émigrés. Traduit en plusieurs langues, il fut diffusé largement, notamment par Henry Ford I, aux États-Unis. En 1934, la communauté juive de Suisse intenta un procès aux distributeurs et démontra la fausseté des Protocoles. La propagande nazie en fit pourtant un usage efficace et s’en servit pour justifier ses plans d’extermination des Juifs. Cet écrit est aujourd’hui abondamment édité dans les pays arabes, où il poursuit une fructueuse carrière. En Europe, une édition espagnole a paru en 1963. L’édition soviétique a donné naissance à divers pamphlets antisémites qui s’en inspirent : Norman Cohn a étudié la genèse et la diffusion de ce faux dans son Histoire d’un mythe : la « conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion (1960). »

(Article de Gérard Nahon dans Encyclopædia Universalis [en ligne])

Le mythe pseudo-scientifique de la supériorité de la race aryenne

Vers le milieu du 19e siècle, naît une science nouvelle, l’anthropologie, fortement imprégnée à ses débuts, par  des idées de race, de sélection et de hiérarchie naturelles. Ces recherches scientifiques sont rapidement détournées par des pseudo-scientifiques, tels que Gobineau et Gustave Lebon, qui, le premier, élucubre sur la déchéance irréversible de la race aryenne condamnée au métissage, et dresse la première histoire raciste de l’humanité construite autour du mythe aryen qui fait du juif, et même plus largement du sémite, le négatif de l’aryen, affligé des signes physiques visibles de son infériorité, et le second, qui ironise sur « cette obscure petite tribu de Sémites » qui n’a jamais rien apporté à l’humanité.

Mais qu’est-ce que au juste le mythe aryen ?

Suivons les explications de Raoul Vaneigem sur l’origine et les conséquences catastrophiques du mythe aryen (dans un article paru aussi dans Encyclopædia Universalis [en ligne]) :

«Francisé en « aryen », le terme sanskrit ārya (avestique, airya) signifie « excellent, honorable, noble ». Ainsi se désignent, avec la morgue coutumière des conquérants, les populations de langue indo-européenne qui, vers la fin du IIIe millénaire avant l’ère chrétienne, s’établissent sur le plateau iranien pour pénétrer dans le Pendjab entre les ~ XVIIIe et ~ XVe siècles. Une imposture de près de deux siècles allait accréditer chez des peuples européens, sensibles à l’impérialisme économique qui présidait à la conquête de colonies, l’idée qu’ils étaient de la race de ces lointaines tribus guerrières et se devaient d’imposer leur joug à des races qualifiées d’inférieures. L’aberrante identification que les milieux à vocation scientifique établirent entre la race et une communauté de langue, dont sont en effet issus le hittite, l’arménien, le celtique, le germanique, l’italique, l’albanais…, allait prêter sa caution au génocide érigé en système par le national-socialisme.

[…]

La mode de l’Inde séduisit particulièrement les Allemands. « Tout, absolument tout, dit Friedrich von Schlegel, est d’origine indienne. » J. G. Herder établit des rapprochements entre les Allemands et les Perses. Fichte affirme que le peuple allemand est le peuple originel. De la famille de langues indo-européennes, on passa à une prétendue race indo-européenne et, très vite, « indo-européen » céda la place à « indo-germanique ». L’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855) du Français Gobineau rencontre en Allemagne un succès prévisible. Quel meilleur modèle que l’Aryen, conquérant et homme d’action, pour discréditer ce que Schopenhauer appelait « la mystique corruptrice des juifs » ? En France, Renan approuve Gobineau, défend l’aryanisme, qu’il oppose à « l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate ». En 1860, le linguiste Max Müller propose de remplacer les termes « indo-européen » et « indo-germanique » par « aryen ». En Angleterre, Houston Stewart Chamberlain monte à son tour la machine mythique que les nazis lanceront sur les « races inférieures ». Renan et Müller avaient entre-temps fait amende honorable et récusé l’identification d’un groupe linguistique à un groupe racial. De la pire façon qui soit, l’ombre des camps d’extermination repoussa dans l’obscurantisme tant de sciences accumulant objectivement preuves et vérités. »

Ces trois mythes combinés sont d’une telle puissance que la haine qu’ils engendrent a provoqué des millions de morts juives et continue à alimenter l’antijudaïsme …

Jean-Pierre Vandeuren

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