Motivation, conatus et désir de (re)connaissance (1/3)

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« ‘Chaque chose suivant sa puissance d’être (quantum in se est), s’efforce de persévérer dans son être.’ Tel est l’unique point de départ de toute la théorie des passions, de toute la Politique et de toute la Morale de Spinoza. »

(Alexandre Matheron, Premières lignes de individu et communauté chez Spinoza)

Motivation de cet article

Daniel Pink est un excellent vulgarisateur, auteur notamment de l’ouvrage La vérité sur ce qui nous motive (Flammarion, collection Clés des Champs). A la racine de celui-ci se trouve l’éternelle question  de ce qui nous motive vraiment. A vrai dire Pink s’y focalise sur la motivation des travailleurs au sein des entreprises et constate l’obsolescence et l’inefficacité du vieux principe, d’ailleurs appliqué depuis la nuit des temps dans tous les autres domaines, dont celui de l’éducation, du couple punition/récompense. Il y oppose un autre principe : la nécessité de développer l’autonomie (l’indépendance), la maîtrise (le désir d’être bon dans ce que l’on fait) et la finalité (le désir de donner un sens à notre activité).

En fait, l’opposition de ces deux principes n’est qu’un cas particulier  de celle entre les motivations dites « extrinsèques » et « intrinsèques » introduite par le psychologue Edward Deci, l’une des trois références principales de Pink, avec Richard Ryan et Mihaly Csikszentmihalyi.

La lecture du livre de Pink emporte la conviction. Mais conviction n’est pas connaissance véritable. Car les affirmations que nous pouvons y lire sont présentées sous forme d’exemples et de citations et ne sont pas accompagnées de leurs preuves. Il s’agit donc d’une connaissance par « ouï-dire » ou, plus exactement ici, par « vu-lire », donc une connaissance du premier genre selon Spinoza (Eth II, 40, Scolie 2), une connaissance confuse (mais pas nécessairement fausse), par opposition à celle, claire et distincte que fournissent les connaissances du second et du troisième genre. Par analogie, rappelons l’exemple de la quatrième proportionnelle donnée par Spinoza dans le scolie précité : les marchands sont capables d’appliquer correctement la règle de calcul qu’ils ont apprise et ainsi d’obtenir la réponse exacte, mais cela ne leur procure pas une connaissance adéquate de cette règle. Cette adéquation n’est fournie que lorsque la preuve de sa validité accompagne son application.

Pour que notre conviction s’accompagne de la preuve des arguments avancés, il nous faut alors nous tourner vers celles avancées par les travaux des psychologues à la base de ces arguments.

Mais une fois plongé dans ces travaux, on ne peut qu’être à nouveau déçu. De fait, si toute démarche scientifique ne peut partir que d’un concept bien défini, on demeure étonné de celle des psychologues. Pour ne prendre qu’un exemple, selon Edward Deci, la définition de la motivation interne est : « une personne est intrinsèquement motivée si elle ne reçoit aucune récompense autre que celle qui est intrinsèque à l’activité proprement dite ». Bel exemple de circularité ! Bon, nous sommes de mauvaise foi car il est vrai que la différence entre les deux types de motivation est intuitivement claire. Les motivations extrinsèques relèvent d’incitations extérieures liées à un effet carotte (rémunération, promesses…) ou un effet bâton (surveillance, menace, sanction). Les motivations intrinsèques sont au contraire le résultat de l’intérêt, de la curiosité ou du plaisir que les activités peuvent procurer naturellement. Cependant, les facteurs déterminants les motivations intrinsèques demeurent complexes. Mais cette complexité ne provient-elle pas justement de l’absence d’une définition génétique de la chose étudiée ? De fait, les diverses définitions de la notion de « motivation » elle-même ne sont que constituées de mots sans consistance par rapport à la nature humaine. Par exemple : «Le concept de motivation représente le construit hypothétique utilisé afin de décrire les forces internes et/ou externes produisant le déclenchement, la direction, l’intensité et la persévérance du comportement » (Vallerand & Thill).

Nous ne disons pas que les résultats avancés par les psychologues sont faux, mais seulement qu’ils restent encore, malgré leur libellé « scientifique », de l’ordre de la connaissance du premier genre, car uniquement fondés sur les résultats d’expériences, aussi nombreuses soient-elles, et non pas étayées par une vraie connaissance de la nature de l’être humain, connaissance que la « science psychologique » se refuse d’envisager, la considérant comme purement spéculative. Nous avons déjà abordé cette thématique dans un article précédent (Motivation et conatus) sur lequel nous reviendrons.

Plus généralement, cet article se propose d’assoir les résultats du livre de Pink sur l’essence actuelle de l’être humain selon Spinoza (le conatus) (Eth III, 6 et 7), sur son « ambition de gloire » (que nous nommerons « désir de reconnaissance ») (Eth III, 29) et sur la recherche du bien suprême (que nous désignerons par « désir de connaissance »).

Commençons cependant par le résultat paradoxal d’une expérience.

Une expérience motivante

A notre connaissance, la première mise en évidence des effets contradictoires des deux types de motivation (extrinsèque et intrinsèque) est le fait des psychologues Mark Lepper et David Greene  en 1978 (cf. «The Hidden Costs of Reward: New Perspectives on the Psychology of Human Motivation»).

Ils ont observé, à leur insu,  des enfants de 3 à 5 ans dans une salle de classe où de nombreuses activités étaient à leur disposition. Ils ont noté combien de temps chaque enfant passait à dessiner avec des feutres. Puis, ils ont enlevé les feutres pendant deux semaines. A la fin de ces deux semaines, les élèves ont été répartis en trois groupes. Chaque élève du premier groupe allait dans une pièce séparée et on lui disait qu’il (ou elle) pouvait gagner un joli diplôme de « bon joueur » en dessinant une image avec un feutre. Chaque enfant avait envie de gagner ce diplôme et dessinait une image. Un par un, les élèves du deuxième groupe allaient également dans une pièce séparée, ils étaient encouragés à dessiner et recevaient un diplôme, mais ce diplôme arrivait comme une surprise ; quand ils commençaient à dessiner, ils ne savaient pas qu’ils obtiendraient ce diplôme. Un troisième groupe d’élèves servait de groupe contrôle. Ils avaient été observés pendant la première phase de l’expérimentation, mais ne dessinaient pas et ne recevaient pas de diplôme pendant la seconde phase. Après deux semaines environ, les feutres étaient de nouveau mis à disposition dans la salle de classe et les expérimentateurs ont observé comment les enfants les utilisaient. Les élèves du premier groupe – auxquels on avait promis un diplôme de dessinateur– utilisaient les feutres moitié moins que les enfants des deux autres groupes. Promettre et puis donner une récompense avait diminué l’envie des enfants du premier groupe d’utiliser les feutres. En revanche, faire la surprise d’une récompense (comme aux enfants du deuxième groupe) n’avait pas d’effet. L’instauration d’une récompense conditionnelle à l’activité de dessiner a ainsi diminué le plaisir intrinsèque de dessiner. En d’autres termes, l’introduction d’une motivation extrinsèque a diminué la motivation intrinsèque.

Cette expérience fut répétée à de nombreuses reprises dans d’autres classes, mais également dans d’autres domaines, dont celui du travail ou du bénévolat, avec, à chaque fois, le même résultat : les deux types de motivation seraient substituables avec possibilité d’une éviction de la motivation intrinsèque par la motivation extrinsèque lorsque cette dernière est stimulée.

Comment expliquer ce phénomène ?

Dans leur article, Lepper et Greene émettent l’hypothèse que la mise en place de récompenses pour un individu déjà intrinsèquement motivé, conduirait à une « surmotivation ». La situation deviendrait alors psychologiquement instable et induirait une réduction de sa motivation intrinsèque.

Fort bien, mais pourquoi y aurait-il instabilité ? Il semblerait plus logique que la motivation extrinsèque vienne renforcer l’intrinsèque, l’union faisant la force. Et pourquoi serait-ce la motivation intrinsèque qui devrait être détruite ?

Laissons cette explication en suspens et revenons à la notion même de motivation.

Jean-Pierre Vandeuren

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