Motivation, conatus et désir de (re)connaissance (2/3)

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Motivation et conatus

On se laisse facilement abuser par les mots. Etymologiquement, le terme « motivation » est dérivé du latin motivus qui signifie « déclenchant un mouvement ». La psychologie étant censée expliquer le comportement humain, si l’on s’attache à la signification du mot « motivation », on comprend aisément que son étude ait accaparé énormément d’énergie des chercheurs dans cette branche : qui expliquerait la motivation, expliquerait de facto le comportement.

La définition suivante, énoncée par Fröhlich, exprime parfaitement cet espoir :

« La motivation est un terme générique désignant des processus qui confèrent au comportement une intensité, une direction déterminée et une force de déroulement, et qui émergent comme phases saillantes de l’activité individuelle. Au sens large, le construit de motivation sert à expliquer pourquoi et comment le comportement, dans des situations spécifiques, s’oriente vers certains buts et est guidé en direction de leur réalisation. »

C’est ainsi que la psychologie s’est, depuis 1930, fortement intéressée à ce sujet, a produit de nombreuses définitions et théories, a pondu un nombre incalculable d’articles … sans grande efficacité apparemment. Ainsi, Fabien Fenouillet, un spécialiste de la motivation, exprime un sentiment désabusé à ce sujet. Pour lui, le terme motivation « recèle une part de mystère qui l’empêche de totalement sortir de l’ombre. La motivation est employée pour masquer un vide. Cette utilisation par défaut en fait un terme vague, fuyant le regard qui croyait facilement le saisir. Un grand blanc et une terminologie assez floue et ambiguë ne manquent jamais de suivre la question : pouvez-vous me dire ce qu’est la motivation ? » (FENOUILLET F., La motivation, Dunod, 2003, p. 1).

Pour certains la motivation apparaît naturelle, sans effort, portée par une soif, un besoin d’apprendre, de découvrir qui semble innée. Pour d’autres elle demande un effort, c’est une question de volonté. Il n’est pas rare d’entendre cette remarque : « il suffit de le vouloir pour y arriver », ou encore lorsqu’une personne tente d’arrêter de fumer « avec un peu de volonté, on y arrive ». Mais qu’entend-on par vouloir ? La motivation serait-elle mue par notre bon vouloir ? Lorsqu’on s’interroge sur la motivation de nombreux autres questionnements émergent. La motivation serait-elle un processus qui s’enrichit et se nourrit au cours de nos expériences, ou bien s’apprend-elle, s’éduque-t-elle ? Serait-ce une donnée inscrite en soi, telle une faculté innée qui nous serait distribuée (de façon hasardeuse ou héréditaire) à la naissance ? Pourrait-on être motivé à vie ? Ou pire être démotivé à vie ? Et qu’en est-il de ces personnes qui au cours de leur vie perdent la motivation ? Cela veut-il dire que la motivation est susceptible de disparaître ou bien par extension de réapparaitre ? Existe-t-il des clés de ce mécanisme mystérieux ?

Nous voyons déjà poindre par ces questionnements la complexité du concept de motivation, ainsi que la raison de la multitude d’approches tentant de clarifier ce concept. Il n’existe pas un concept de motivation mais de nombreuses théories motivationnelles. Il n’existe pas une seule vérité sur la motivation, mais une multitude de réflexions, d’approches décrivant un domaine particulier, une orientation spécifique, un angle d’ « attaque » privilégié nous offrant une vue particulière sur la motivation.

Derrière le terme de la motivation se cachent tous les ressorts qui poussent les individus à agir, à penser, à exister mais aussi l’espoir de comprendre les mécanismes qui font que certaines personnes réussissent et s’engagent dans leur vie alors que d’autres, mus par la meilleure volonté du monde, échouent. L’enjeu est de taille : comprendre le sens des comportements d’un sujet, c’est comprendre le sujet lui-même.  Pour R.Vallerand et E.Thill deux spécialistes de la motivation : « l’étude de la motivation est l’un des domaines les plus fascinants et les plus complexes de la psychologie. Ce thème se révèle captivant parce que les êtres humains veulent savoir pourquoi ils se conduisent comme ils le font et quels sont les processus qui règlent leurs actes ainsi que ceux d’autrui. »

La motivation est au cœur de la conduite humaine, au centre de la dynamique d’apprentissage; sans motivation pas d’apprentissage ou du moins pas d’apprentissage heureux porté par les convictions et générateur de détermination. Le problème pédagogique de la motivation à apprendre nous met face au besoin fondamental que l’homme doit contacter pour retrouver le goût d’apprendre : apprendre un savoir, mais aussi apprendre de l’expérience, et apprendre de sa vie. Nous voyons ici que la motivation ne touche pas seulement le domaine de l’apprentissage des savoirs, mais elle touche aussi au domaine des besoins et de la santé. La motivation porte en elle le pouvoir de rendre actif ceux qui la portent et favorise leur bon épanouissement.

Il serait très difficile de faire une synthèse exhaustive de toutes les recherches en psychologie sur la motivation car « à l’heure actuelle, plusieurs dizaines de théories expliquent ce qu’est la motivation, (…) et la difficulté est qu’il n’existe pas de théorie à même de rendre compte de l’ensemble des phénomènes dits motivationnels. » (FENOUILLET F., La motivation, Dunod, 2003, p. 8).

Mais d’où vient cette incapacité de la psychologie à ne fût-ce que définir rigoureusement un concept, pour, ensuite, pouvoir en déduire une analyse pertinente et pratique ? Il nous semble y avoir deux raisons à cet état de fait : la focalisation sur les « effets » de la motivation, plutôt que sur les causes, et l’absence de fondement métaphysique et anthropologique des recherches psychologiques (absence de « vision du monde et de l’homme » globale et cohérente). Ces deux raisons sont aussi des conséquences d’un certain parti pris de la psychologie remontant aux origines de sa séparation de la philosophie. Voulant se détacher des « spéculations métaphysiques » et se fonder en tant que science, la psychologie s’est concentrée sur l’élaboration de théories et l’effectuation d’expériences susceptibles de soumettre ces théories au test de leur validité, rejetant aussi toute hypothèse ontologique ou métaphysique, par définition non testable scientifiquement. Mais ne pas vouloir envisager une vision globale et cohérente du monde et de l’homme qui fonderait la psychologie, c’est courir le risque d’une dispersion infinie des points de vue, basés justement sur de telles visions implicites et non dévoilées de la part des différents praticiens, ce qui est très visible à travers la gamme étendue des divers courants de la psychologie : « Il est très difficile, voire impossible, de définir ce qu’est la Psychologie et ce livre n’en donne pas de définition : science de la « psyché », de l’âme pour les Anciens, elle est devenue, en plus d’un siècle un arbre gigantesque avec des ramifications nombreuses, des variétés multiples, des produits diversifiés, des théories éclatées et des pratiques toujours plus nombreuses et différentes. » (Michel Richard, « les courants de la psychologie », éditions « Chronique sociale », p.7). Comment s’étonner dès lors que les psychologues ne puissent se mettre d’accord sur un concept particulier tel que celui de « motivation » ?

Au secours, Spinoza, aide-nous !

Car Spinoza, dans la troisième partie de l’Ethique, a développé une psychologie très élaborée et fondée sur une ontologie (première partie de l’Ethique) et sur une anthropologie (deuxième partie), c’est-à-dire sur une vision globale et cohérente du monde et de l’homme. Et la notion de motivation s’y trouve implicitement : ce n’est rien d’autre que le « Conatus », l’effort de tout être, autant qu’il est en lui, à vouloir persévérer dans son être et que Spinoza, dans le cas de l’homme, lorsqu’il est accompagné de conscience, appelle «  Désir ».

Pour expliciter cette affirmation, il nous suffira de mettre en évidence que les psychologues en général et l’un d’entre eux plus particulièrement tendent vers ce « Conatus » comme description de cette mythique « motivation ».

Ainsi, actuellement, les psychologues ont tendance à ne plus parler de « motivation », mais de « capacités conatives » ! N’est-ce pas, dans l’utilisation du terme même de conation, qui est la francisation du latin « conatus », la reconnaissance implicite de la présence, en chacun, de cette poussée individuelle à s’affirmer, à motiver, par sa propre essence, les actions posées et depuis si longtemps explicitée par Spinoza, mise à jour comme étant l’essence même de cet individu ?

Il est un psychologue particulier qui, dans ses recherches, identifie très exactement, mais sans s’en rendre compte, et dans un vocabulaire différent, motivation et conatus. Il s’agit de J. Nuttin (NUTTIN J., Théorie de la motivation humaine, puf , 1980).

En effet, dans l’ouvrage cité, Nuttin  différencie deux types de motivations ou plutôt deux niveaux motivationnels : un premier niveau de motivation qui prendrait sa source dans la dynamique même de la vie, une sorte de motivation de fond qui aurait pour principe de sauvegarder « la fonction dynamique générale » c’est-à-dire l’unité de fonctionnement de l’être humain et un deuxième niveau, les « motivations spécifiques », qui ont pour but d’entretenir, d’alimenter ce premier niveau.

Nuttin est très clair à ce sujet, il explique que « la fonction de direction et de régulation qui caractérise chaque motivation s’inscrit à l’intérieur d’une fonction dynamique générale ».  Il ajoute que le rôle de cette fonction dynamique générale est des réguler les motivations spécifiques pour qu’elles s’accordent dans une unité. La source du premier niveau de motivation « s’identifie à la vie même de l’individu » tel un courant de vie souterrain qui aurait pour mission de rassembler dans un tout cohérent tout élan spécifique de l’individu.

Il ajoute qu’aucune carence ou déficit n’est porteur de dynamisme, « pas plus qu’un manque de carburant est de nature à activer un moteur », mais ce qui transforme une carence en motivation, c’est le dynamisme même de la vie. De ce point de vue, les besoins ne sont plus seulement perçus en termes de carence ou déficits qu’il faut impérativement combler, mais « comme des dynamismes constructifs du potentiel fonctionnel de l’être vivant ». Certes, toute motivation implique une certaine absence de l’objet désiré, mais pour Nuttin, ce manque ne fait que déclencher le dynamisme inhérent, il n’en est pas la source.

Ne retrouve-t-on pas ici une reformulation, mais sans explicitation de leurs fondements ontologique et anthropologique, des termes de « Conatus » (la dynamique même de la vie, la motivation de fond), de « désirs » (les motivations spécifiques) et le fait que, chez Spinoza, c’est le « Conatus », le « Désir » qui pousse l’individu à vouloir les choses et non les choses qui manquent à  cet individu?

… Encore une preuve de l’ahurissante actualité de ce philosophe du XVII e siècle !

Approfondissons …

Jean-Pierre Vandeuren

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